L’amorce du groupe de pratiques collaboratives n’est pas l’inclusion mais l’impair

Elle a occupé un de ces postes à forte responsabilité dans une organisation, elle a exercé un métier qui est garant de qualité et de prudence. Elle en a approché toutes les équipes, tous les cadres dirigeants et intermédiaires. Elle est intervenue au détail près et dans une vision d’ensemble exigeante et pérenne.

Elle a touché aux immondices, c’est elle qui le dit en séance individuelle. Elle a quitté la place, et sa place dorée, pour ne pas avoir à recouvrir de son silence ce qu’elle sait. Jamais elle ne dit ce qu’elle en sait. Meme une fois libérée. Son silence est redevenu  source de vitalité.

Elle se forme et se formera au métier d’accompagner. Elle a entrepris une psychanalyse en même temps qu’elle a entrepris sa reconversion professionnelle : consultante extérieure de la grande organisation et de l’économie nouvelle. C’est peut-être un peu le même métier qu’avant, mais les limites sont posées de son côté. Du bon côté croit-on… Allons au plus près.

Elle en accompagne surtout les Dirigeants.

Elle est sensible à leur folie, à sa part créatrice autant que destructrice. Elle commence seulement à accéder à leur part de responsabilité sur les hommes et les femmes qu’ils réunissent. C’est peut-être pour cela qu’elle s’est inscrite sans douter un seul instant au premier groupe d’analyse de pratiques collaboratives qui voit le jour dans le domaine de l’accompagnement. Un accompagnement qui n’est plus incitation, encore moins injonction, à la collaboration mais bien au contraire subtile invitation à l’individuation et à l’élaboration de l’engagement.

Mais c’est aussi, j’ose imaginer, parce qu’elle peut enfin se questionner sur ses propres choix de « résistante » ou « collabo ».

« Moi dans le groupe » est l’intitulé de la première séquence, celle relative à l’inclusion spontanée, loin de celle provoquée par les techniques de « team building » et de « ice breaking » devenues des pratiques courantes, attendues, décalées seulement dans la forme.

Une seule question pour nous et libérer la parole profonde :

–        Qui suis-je ensemble ?

–        Jamais encore je ne m’étais posée la question de ce que le groupe changerait à mon être singulier. Serions nous tant attendus sur nos apports que nous nous oublierons nous-mêmes au fond ?

–        Nous sommes pourtant issus d’une collaboration originelle… Qui nous poursuit d’autant plus que nous ne pensons plus à elle.

En l’éclairant ainsi, nous, conducteurs de ce groupe en duo, nous pensons au père et la mère. Elle, elle pense à la mère et l’enfant, et même avant, à l’enfant dans la mère. Et de suite, son fil d’associations libres se libère.

–        Me revient cette filiation coupable.

Nous l’écoutons. En groupe analyse le groupe écoute tout, permet tout, en ajoute au fil des tissages de prise de parole libre entre ses participants. Mais d’abord laisser le fil de l’un se dérouler. Le temps n’est pas celui de la séance mais celui du fil de séances. La tapisserie du groupe de pratiques collaboratives se tisse grandeur nature, au fil des allées et venues, jamais dans l’illusion groupale de l’instant en huis clos.

–        Oui. Cette arrière-grand-mère paternelle qui risqua le cachot de ses liaisons tumultueuses, dont le fruit fut le meurtre prétendu du père et la naissance illégitime de l’enfant, et dont mon père serait alors le successeur impuissant. Et moi la femme en suspens ?

Ce n’est qu’en deuxième séance, dans cette même direction de « Moi dans le groupe » – chaque séquence a un après-coup- – que nous tentons le mouvement inverse, celui de la désidentification :

–        Qui suis-je d’autre, de différent, lorsque je suis dans un groupe vivant ? Comment ici je reste étranger(e)  à chacun des autres et aux autres en bloc ?

Personne ne revient en apparence sur le bout de partage mythique qui avait tant marqué la première séance, comme si celle qui est là était tout autre que la meurtrière insoumise. On la dit différente, belle, mère, grande et vive. On dit le présent distinct du passé et de son imaginaire pourtant pérennisé.

–        J’oppose à ce que je vois de toi ma dérive : je me pose des questions quant à mon couple et à mon investissement professionnel. Je me vois séparée, avec mon enfant à charge et bien d’autres possiblement, assistante maternelle de secteur probablement !

Ce faisant, sans le savoir consciemment, cette autre participante s’identifie toujours à l’errance de l’aïeule, à celle profonde, peut-être, de sa co-équipière qui se cherche et qui bute sur une menace jamais accomplie : la peine qui pesait sur l’arrière grand mère jamais accomplie enfermerait-elle de fait la lignée de femmes toute entière ? Où est le père ? Parvient-il à se séparer, à infléchir la transmission maternelle ?

Nous ne pensons plus ici à la névrose de destinée. Ce n’est n’ai une constellation familiale ni un groupe de thérapie. Nous faisons travailler les participantes concernées sur leur propre rapport à leur propre père dans leur rapport à nous animateurs qui venons ici briser le miroir qu’elles se tendent l’une et l’autre sans issue.

« Moi face au groupe » est la direction à prendre à la séquence prochaine. Quel style contributif, quel style d’animation aussi, si c’est ma place par ailleurs, ai-je au naturel ? Pour cela quitter la scène originaire est un préalable heureux.

Réunir un groupe n’est pas tant unir ses membres que, d’entrée, les séparer. Et qu’ils puissent se trouver à maturité et en toute créativité.

Nous avions aussi appelé ce deuxième module celui des « corps d’élite » et des « hauts potentiels » que les professionnels de la profession d’accompagner réunissent en entreprise (RH, coaches, tuteurs de la formation au management, sponsors dans la hiérarchie). Pour accompagner des trajectoires exceptionnelles et des collaborations novatrices rien de tel que de comprendre en quoi on se déçoit soi-même pour ne pas « l’avoir compris(e) », la part du père, de l’autre que la mère qui nous est acquise. La part du père est l’impair que nous nous refusons de commettre en situation sociale qui plus est collaborative. Bienvenu soit-il en groupe d’analyse et de pratiques.

Illustration de couverture Kate Parker Photography

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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Publié dans Slide Home, Whatever Works

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