Chanson douce

image« Elle passe à plusieurs reprises sa main repliée sur la table comme pour ramasser des miettes invisibles ou pour en lisser la surface froide. Des images confuses l’envahissent, sans lien entre elles, des visions défilent de plus en plus vite, liant des souvenirs à des regrets, des visages à des fantasmes jamais réalisés. »

Je ne pourrais mieux décrire malgré mon goût pour la pédagogie psychanalytique, ce qui est un oxymoron que j’ose régulièrement, ce qui se passe dans la tête mal construite d’un(e) carencé(é) affective, d’un(e) enfant laissé(é) sans le soin, puis, sans le son qui met du sens à ce qui a manqué. La parole échangée. Le symbole qu’est le lien.

Louise est l’héroïne de Leïla Slimani. Elle s’abîme dans ce qui est parfaitement diagnostiqué lors de l’enquête qui suit sa déchirure dans une mélancolie délirante, dans l’amour de cette perte originelle de son enfance. Leïla dit avoir choisit ce prénom en s’inspirant d’un fait divers survenu en Angleterre. Non. Leïla est Louise assurément.

Leïla, Delphine (de Vigan), Marjane (Satrapi) émergent d’une culture qui les renie. Pour Leïla c’est l’Iran traditionnel, pour Delphine, sa famille clan soudé, contre elle, pour Marjane, le Liban de son enfance meurtrie et meurtrière. Elles créent sans la concession de mettre les formes et les distances que leur âge et leur genre requièrent. Leïla avec ses deux seuls romans, du « jardin de l’ogre » et de la « chanson douce » d’une sorcière, m’a fait rêver tel que je rêve. Son Prix Goncourt dérange. Moi cela me dérange qu’elle reçoive un prix et que ce ne soit pas pour être obscène, mais pour être littéraire. J’aurais préféré la garder parmi mes parles noires inconnues de la terre entière.

Et cette histoire de nounou est mon histoire fantasmée.

Tuer la nounou, les nounous monstrueuses qui sur la passerelle de mon enfance et de mon adolescente ont défilé. Mes parents, ma mère surtout, affectionnaient les bonnes à tout faire. Elle affectionnait surtout de les jeter dehors comme un acte suprême de son commandement sur elles.

Être tuée d’elles à plusieurs reprises je l’ai été. Lorsqu’elles partaient ma mort psychique était entamée. Nul besoin s’égorger un enfant pour l’étouffer dans son œuf.

Comme Mila se noie dans son sang je me noyais dans mon chagrin. Mila ne connaît qu’une nounou, j’en ai connu au moins autant que j’ai connu d’années. Quand la nounou change le chagrin change ; quand elle s’en va, le chagrin d’elle reste là. Ainsi est l’enfant, il s’attache à son bourreau. Il reprend une inspiration. De nounou en nounou j’ai ainsi survécu à plusieurs chansons.

C’est ma fille Carla qui m’a offert le livre. Je lui ai demandé le sachant si encensé et décrié à la fois, comme une nounou, comme la chanson douce qu’il narre.

– Je ne sais pas. Les livres aident à comprendre le monde. Je l’ai pris au hasard.

Elle a eu une nounou qui l’a abandonnée à l’âge d’un an.

– Je ne garde que les bébés.

Elle a pleuré en partant.

– Je ne garde que des garçons. Je n’aurai jamais dû accepter votre enfant…

Une chanson douce peut être un lien entre les non sens. Les siens. Les miens. Les nôtres et mère et fille en lien cela repose. Soin, son et symbole.

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons, et d'influence hispanique. Lieux de diaspora des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec Andre de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, Pensez à nous roulez tout doux au sujet du collectif et l'engagement de chacun dans sa formation, son animation, sa coordination, et Érotiser l'entreprise, parmi les plus populaires. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse initiée aussi très vite à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains.

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Publications Eva Matesanz

La psychologie du collaboratif, L'Harmattan 2017
L'art du lien, Kawa 2014
Par Éva Matesanz

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