La supervision n’existe pas

La supervision de pratiques professionnelles n’existe pas.

Pourtant, il est devenu courant, et même répréhensible si cela est absent, d’accoler un superviseur à un coach, à un manager, ou plutôt, un groupe de supervision, d’analyse ou d’échange de pratiques, de co-développement : comme ça on apprend des autres en plus du superviseur.

C’est pour moi une perversion du contrôle et de la supervision de l’accompagnement thérapeutique qui sous tend cette pratique : dans le domaine du soin la controverse professionnelle est nécessaire, mais absolument pas résolutoire, comment le pourrait-elle ? De plus en plus le soigné y participe, de sa propre spécialité, sa maladie est son expertise malgré lui. Vivre avec est sa façon de vivre, vivre mieux.

Les coaches, et les managers au leadership libéré, ont beau se trouver des précédents très précédents, en Aristote auprès des citoyens éclairés, et dans les favoris d’un Roi nécessiteux de réconfort, personne a eu besoin d’eux pour, par exemple :

– monter les expéditions du XVIème siècle à travers monde inconnu, terra incognita ;
– développer l’industrie à grande échelle à partir des progrès techniques comme de l’Egypte ancienne, inexplicable vraiment : on n’explique pas la construction d’un Airbus nous confient les experts sinon par un cumul d’erreurs humaines qui tiennent ensemble, et de même pour les pyramides ou l’élévation initiale de la colonne Place Vendôme ;
– étendre l’éco-construction et le durable, qui deviennent tout aussi vite consommateurs et éphémères.

Ce sont les populations qui se mettent en mouvement inexorable. Les moyens qui s’épuisent et portant ils tournent, si le renoncement d’une génération en faveur des autres le permet.

Lorsque on fait appel à un coach, ou à l’arbitrage d’un manager, et ce n’est que depuis les toutes récentes « années financières » qui ont suivi ces siècles de commerce et d’industrialisation, qui co-existent avec un sens de service rendu, de don et de pur contre-don, de bien commun un instant, c’est pour pratiquer une correction à court terme, pour évacuer un grain de sable, pour humain, gênant, ou pour faire pousser les potentiels plus loin – plus fort – plus haut et surtout plus tôt.

C’est alors dans la mal nommée supervision que le coach ou le manager se réfugie entre pairs pour « réussir son impossible mission », pour calmer son angoisse souvent, avec des réponses toutes faites, des réassurances d’autres combattants, l’aiguillon d’un commandant, Che Guevara à la retraite, ou des résonances émotionnelles qui font famille soudée et repartir en héros désigné.

Dans la pratique thérapeutique la supervision permet d’accompagner les premiers pas dans le métier. Les groupes de pairs permettent de partager les doutes sains, les états d’âme naturels, d’accepter les impuissances, de contacter les origines des souffrances nécessaires de chacun dans sa spécialité : on ne devient pas gériatre si on n’a pas du miel et du fiel envers un illustre aïeul.

Elle suit la formation ou bien un travail personnel approfondi ou les deux. Elle donne une suite aux généralités des apprentissages et à la remise en cause du thérapeute. Elle lui permet d’envisager d’autres cas que celui de son expérience personnelle et de ceux rapportés et partagés. Il n’a pas jusque là fait face seul, et démuni comme il se doit, à « l’autre » dans son inextricable même qui est sa demande à la fois.

Il est inenvisageable pour un accompagnateur du vivant de ne pas être en questionnement sur sa pratique et de ne pas fuir les facilités d’une résolution. Il est avant tout chercheur de ce qu’il rate et de ce que l’autre ne peut trouver que dans le temps : pas une solution, mais lui-même dans son irrésolu, et alors ?

Le superviseur, l’animateur parmi les pairs le cas échéant, est un transmetteur de quelques gestes, comme les parents le sont : la régularité des moments de recul, l’ouverture au nouveau, la tolérance et l’exigence en même temps. Le mal nommé superviseur, compagnon aurait été plus puissant, comme dans un atelier d’art, et pour le métier de l’accompagnement, ne voit rien, ne sait rien, ne dit rien. Il écoute longuement. Il offre une réalité partagée au supervisant, qui lui, voit, il dit et il manque aussi d’éléments. Et c’est ainsi qu’il se retourne en confiance au client / patient. Pour partager sereinement ses questionnements.

Comment étendre cette pratique de supervision qui n’est ni super ni vision mais tâtonnement au plus sensible, à mains nues, à la supervision d’une pratique productive hélas mais il en faut aussi, de plus en plus. Produire le bien commun peut être un défi humain.

Nous abordions en groupe, en Compagnie de Superviseurs – qu’André et moi-même nous n’animons plus, nous la vivons -, l’approche toute personnelle de chacun d’eux de la supervision, eux qui l’ont adoptée comme pratique spécifique d’accompagnement. Et voilà que M. s’agite, et s’en désole de tenter de trouver ce qu’elle avait appris en « formation à la supervision ». Ce qu’elle avait appris était parmi les moins mauvais protocoles qui circulent mondialement. La Seven Eyed méthode. Moins mauvaise, car cette méthode ne donne pas de consignes strictes. Elle se limite à parcourir les espaces concernés par chaque cas : l’accompagné avec lui-même, lui-même et son client, lui et son superviseur, le superviseur et le tiers absent, l’entreprise, son environnement et l’anthropologie de fond. C’est juste que cela donnerait le tournis d’avoir véritablement en séance cette pieuvre de regards là. Ou même si de séance en séance on tentait ce parcours fatal où s’en irait la fraîcheur du vivant, l’inattendu de la relation présente ?

Trickster la série inspirée par Matrix

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Et de suite, cette dénomination des sept regards du superviseur, cela nous fait penser avec André à la pulsion scopique, une des pulsions partielles de notre enfance en voie de développement. C’est cela peut être que nous pouvons retenir comme un lien vivant entre cette pratique impossible de superviser l’accompagnement professionnel seulement et la pratique tout aussi impossible d’élever seul un enfant. Le village l’entoure et de lui viennent une multiplicité de pulsions, qui au moment de leur apparition sont partielles et intelligibles alors.

La pulsion orale nous tous la connaissons. Nous la connaissons moins à l’endroit qui n’est pas celui de la satiété mais de l’imaginer : imaginer le mirage dans le dessert permet de poursuivre la marche comme le nourrisson imagine le sein et se calme seul. La pulsion anale la suit de près avec les apprentissages de lâcher ou d’attendre un peu.

Là où la pulsion orale est avide, irrépressible sauf à obtenir satisfaction de l’autre, ou de son existence, la pulsion anale est opportuniste : l’autre et soi pouvons être satisfaits ou pas, et souvent si l’autre (la mère) demande, le moi se satisfait en opposition, par la rétention. Se « soulager » ou pas reste une satisfaction pour soi indépendamment de l’autre. C’est une avancée narcissique phénoménale. Là où le nourrisson ou l’errant dessinent un idéal, l’enfant ou le subordonné infléchissent la réalité. Ils peuvent en mourir. C’est aussi fatal.

La pulsion scopique, elle, correspond à l’enfant qui regarde franchement ou à la dérobée, qui cueille de l’adulte ce qu’il lui cache, voyeur ; c’est aussi celle de l’enfant qui réclame : regardez-moi regardez-moi au moindre exploit ou dans la panade, exhibitionniste notoire. Pas vu, il n’existe pas. Mais il est bien vivant. Pas vu – pas pris c’est aussi son gain lorsqu’il dérobe ce qu’on lui refuse.

La pulsion scopique correspond au stade phallique, celui de l’affirmation de soi. Cette affirmation procède par identification aux autres. C’est une avancée narcissique une fois de plus mais qui tend déjà vers l’Oedipe, davantage que vers la mort, vers la frustration avec blessure narcissique, mais ce n’est pas rien grave alors, vers le manque créateur. Inspirant de réalités qui viendront. Possibles en co-construction, dans les jeux des enfants.

Car la pulsion qui suit, et ce serait là, le stade de l’appel à compagnon davantage qu’à un superviseur, la pulsion la plus aboutie, peu connue, ignorée de Freud, Lacan en fait son miel, cette pulsion d’accomplissement dans le temps est celle de l’invocation. Et par la parole, se faire entendre, même contrairement aux autres pulsions nous sommes certains d’avance d’un succès insuffisant : jamais nous ne nous ferons entendre complètement là où nous sommes nous-mêmes intimement.

La supervision n’existe pas. Le superviseur surtout, faites attention, qu’il ne soit pas un visionnaire, un gourou, ou un manipulateur des masses qui ne font que vous bercer à leur tour. Faites appel à « assez bon » entendeur, qui sait créer l’entente dans le groupe de pairs, une « assez bonne » entente et vous le serez en vous même, parfois, longtemps. Une vie durant.

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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Publié dans Slide Home, Whatever Works

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