À la croisée des accompagnements, le coaching clinique psychanalytique

Elle a affaire à quelqu’un de très agréable, me dit-elle. Il prend les vicissitudes de son nouveau rôle de manager avec le sourire.

– Je ne sais donc pas, d’après les diagnostics de structure psychique que vous avez présenté en cours, s’il penche du côté du travailleur sans reproche, et donc de la structure obsessionnelle, ou du côté d’un affable hystérique, pour qui tout va bien pourvu qu’il soit entouré, même si rien n’est moins sûr.

– Vous savez qu’il nous reste encore deux jours de formation, et prendre connaissance, au delà des névroses obsessionnelle et hystérique, de la névrose narcissique, puis, de la perversion narcissique, de la psychose et des dépressions relatives aux unes et aux autres. L’homme que vous décrivez peut donner à voir en quelques séances une phase euphorique d’une dépression, ou bien c’est le narcisse « hyper attachant », « hyper adaptable » mais aussi volubile en apparence que rigide au fond, qui défendra son identité « comme un fou ». Tant que cela bouge et qu’il surfe dessus il jubile. Si la vague vient à manquer ou qu’elle le retourne, il s’effondre ou il se brise, après un éclat de furie. Soyez patiente alors, comme nos patients le sont, car s’ils sont coachés, ils nous trompent comme ils se trompent eux mêmes, en enfouissant leur désir, en affichant leur conformité.

A peine je modère cette sollicitation hâtive qu’une autre élève du DU Executive Coaching cherche sa boussole psychologique en la terre inconnue qu’est la matière impartie : le coaching clinique psychanalytique, et essentiellement la structure psychique théorisée par Lacan et que Roland Brunner pose comme guidante d’une stratégie singulière d’accompagnement, hors outils et processus de coaching. Et la conduite de groupes clinique psychanalytique que j’exposerai en clôture pour voir les articulations plurielles des singularités des participants.

– Mon client est à priori de structure obsessionnelle. Il ne voulait pas être coaché. Il ne voulait pas de coach au féminin et il ne voulait pas aborder autre chose que son travail et ses métriques.

– Il ne voulait pas. C’est à dire qu’aujourd’hui il le veut, et de vous femme et avec d’autres contenus, j’imagine, que son seul travail fourni. Des questions sur son approche de la tâche et des relations qu’elle suscite. Ces questions de coach et de femme sont-elles bienvenues ?

– J’ai mené deux séances et il semble ravi, mais j’ai bien peur de le décevoir à une séance prochaine, d’une question ou d’une approche qui lui déplaisent.

– C’est le propre de l’accompagnement de faire vaciller les certitudes et démultiplier les sentiments par delà l’auto-satisfaction ou l’auto-dénigrement, le compliment ou la déception. Cela passera par sa perception de vous, c’est sûr.

– Aïe aïe aïe. Je crains de, toute jeune coach, ne pas être prête à ma propre remise en cause, sur mes propositions, mon savoir-faire, mon savoir être, mon être tout simplement ! C’est difficile de tenir une posture sur la durée…

– La posture est celle du corps. C’est votre contre-transfert psychique qui vous « jouera des tours », votre réaction affective, ou plus précisément votre action affective. Celle-ci est à l’œuvre depuis que vous êtes allée au devant de quelqu’un qui est dans le refus et dans le rejet.

– J’ai aimé le tour de force douce. J’ai bien peur que la grâce des débuts se brise…

Elle, elle est bien de structure hystérique.

– J’ai peur de le confronter surtout, alors même que je le décevrais si je continue de lui faire plaisir, je le sais.

– Je connais bien. – Naturellement, je m’identifie à elle. Je ne suis pas professeur lorsque je suis sollicitée en pause pour un échange informel qui forme davantage que les généralités du cours, aussi nécessaire soit-il, pour contrainte et pour repère. – Peut-être pourriez-vous comme moi rester très empathique, mais ne rien lâcher, vous intéresser au moindre aspect sensible sur lequel votre client passera au plus vite. Montrer une curiosité purement scientifique mais vivre l’émotion dont peut-être il se prive. Le laisser vous rassurer ensuite, comme il se rassure lui-même. En mettant au dehors ses parades, il en percevra la fragilité authentique. C’est tout ce que vous pouvez faire lors d’un coaching tripartite, commandé par l’entreprise.

– Quid de sa légitimité de coach si elle se montre sensible et qu’il en est le témoin, le juge et la partie ? Client autant que patient dans l’entreprise. – Une camarade de promotion nous a rejointes en cours de conversation.

– Les hommes sur leur réserve, peut-être de structure obsessionnelle qui est celle du masculin, mais peut-être, et même souvent, hystériques, protecteurs comme un garçon avec leur père, ont besoin de garder la face. Ne les confrontez jamais tel que cette action s’entend, de front. Travaillez autour de ce qu’ils vous confient. Et soyez vous même femme autour d’eux et jamais à leur place. Homme. Masculine. Dans le cas évoqué, il vous a acceptée à côté de lui. Restez à coté, et si cela est nécessaire légitimez, en la nommant, cette place passive, passive de son activité à lui, et de tout son être ainsi.

– Oui, c’est ça. Quand vous exposiez tout à l’heure le besoin d’accompagner essentiellement par l’écoute, et par la parole mesurée, toujours relative à l’autre, sans arborer à tout prix votre propre expérience ou connaissance, sans insister combien même elle pourrait être aidante, c’est pour mieux laisser à l’autre toute sa place, j’imagine. Et que l’échange évolue à partir de ce qu’il suscite en lui, plutôt qu’à partir de quelques façons de le coacher qui pourraient nous venir à l’esprit !

– Je suis toujours étonnée lorsque je tais ce que notre échange me fait penser de l’autre. Il suppose à son tour ce que je pense et il le confirme ou l’infirme, le restreint ou le développe. Et pour bien me le faire comprendre, il fait appel à une situation, actuelle ou constitutive de lui, de celles qui s’ancrent dans enfance ou bien dans l’adolescence. Et c’est ce vécu qui le transforme. Il n’avait pas, tant que ça, réalisé son importance. Alors ma posture, mon professionnalisme, ma légitimité, quelle importance ? Si je lui permets, en étant comme je suis « une femme qui n’existe pas », la femme selon Lacan, de se trouver légitime et ancré, cela est mon style d’accompagnement, quelle que soit mon structure.

Par delà la structure, il s’agit de se mettre en mouvement vers l’autre pour signer ensemble davantage qu’un diagnostic : le pronostic vital.

Et je lisais au lendemain de ces interventions informelles à l’Université, l’exposé que faisait, quasiment en simultané, à l’Ecole de médecine, la psychanalyste Eva Talineau, de la psychanalyse et des psychoses. Des états limites. De la mal structure qui n’a pas pu se conforter dans la névrose, du mal d’aimer et d’œuvrer.

Et je regarde autrement le cas du manager sympathique comme s’il pouvait s’agir d’un éventuel pervers narcissique, peut-être très souriant mais très léger dans le respect des horaires de séances, de leur durée, du silence de l’entre-séance. Sa coach ne m’en aura rien dit.

Et le cas de celui si protectionniste plutôt que perfectionniste comme celui d’une mélancolie. Je pense au cas vécu de moi sur lequel j’avais basé mon identification pour que la coach naissante se conforte en sa pratique. Cet homme était coupable de quelque chose que son père avait refusé à la vie. Et je me dis alors que derrière nos structures psychiques, œdipiennes, frustrées, et par là résiliantes et actives, il y a les fondations mouvantes de nos origines. Et c’est à cet endroit que nous sommes tous fous de la vie.

Alors à vous qui n’avez pas sollicité des échanges hors comédie, qui avez présenté votre cas de supervision en plénière et en clinique pédagogique, qui perd beaucoup de sa clinique, je vous invite à devenir chercheuse et ethnopsy avec cet homme qui semblait être d’abord psychotique si jamais, de vous même, après avoir lu Talineau, comme les postulants médecins, l’ont écoutée, vous prenez le risque de cotôyer la mort qui guette votre aventure. Si vous laissez tomber les plans d’action, les thématiques de l’identité et de la posture. Et que vous écoutez et parlez, parlez peu et écoutez le peu, qui subsiste et qui raccroche à la vie.

Je suis moi-même d’accord pour accompagner par la parole, le principe de réalité et la portée civilisatrice. Mais je suis aussi d’accord pour déconstruire les malfaçons sans toucher aux murs porteurs de l’œuvre de soi et de l’amour de soi. En douceur, au plumeau, comme Eva Talineau l’inspire.

Ô combien de délires souterrains pourrons-nous laisser dans l’humide et dans le creux des origines si nous démultiplions nos ogives, si nous répartissons le poids des constructions pas si mal taillées sur nos fondations défaillantes. Puisque l’édifice existe, cherchons juste quelques bifurcations aux déterminismes affectifs, et bâtissons ensemble peut-être du baroque et du gothique, quelque chose de moins classique. Gaudi, Goya, Garouste entre autres appelaient cela « le caprice ». La singularité un fine.

Un coach réactualise la jeune fille qui garde l’enfant par goût et par besoin infime, et qui lui permet les caprices dont il se souviendra toute sa vie. Point de départ des ogives. Et lui, amoureux de cette fille, un caprice entre ses mains hardies. Et elle, un ciel de pierre et lumière sur sa béance vive.

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Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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Publié dans Slide Home, Whatever Works

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