A fleur d’inconscient

Ma prochaine patiente est en retard. Je prends le temps de laisser filer les images de cette matinée, en partie troublé par les effets d’entrecroisement entre la production de mes patients et la mienne – aujourd’hui, l’espace semble avoir guidé nos associations communes.  

Est-ce un effet de ma relecture récente de Lucrèce qui définit si bien le dispositif de travail qui s’accomplit ici ?

« Quand la matière est prête en abondance, quand le lieu est à portée, que nulle chose, nulle raison ne s’y oppose, il est évident que les choses doivent prendre forme et arriver à leur terme »

On sonne à ma porte. 

16.20 – j’ouvre la porte pour l’accueillir.

– « Je suis vraiment désolée »

– « c’est moi qui suis désolé pour vous»

Elle s’allonge nerveusement sur mon divan – après avoir ostensiblement déposé son sac sur le fauteuil qui me fait face. Un sac à main en peau de bête  – la bête n’est guère identifiable mais l’objet ne m’inspire aucune sympathie – non pas la bête, mais l’usage qui lui fut réservé. Ce sac est nouveau ? Un nouvel achat ? 

Surtout, l’objet est incongru. Et pour cause. Lors de notre premier entretien préliminaire, cette patiente me rapportait qu’elle avait récemment sollicité un rendez-vous chez une analyste sur le divan de laquelle elle avait aperçu qu’une peau de «vache» avait été déroulée pour accueillir les analysants. 

Elle avait décidé de ne pas donner suite à sa rencontre – encombrée, me disait-elle, par certaines associations «prémonitoires» : – « elle aura ma peau » « cette analyste est une peau de vache….». 

Le velours de mon divan semble lui avoir permis d’amorcer plus sereinement son analyse.

Mon regard perplexe s’appesantit sur le sac de ma patiente, j’entends sa voix, aigüe, comme une colère qui cherche son objet et qui s’irrite de ne pas le trouver,. 

J’aperçois ses bras qui se soulèvent, dessinent des figures incohérentes. Elle soulève ses cheveux, puis passent les mains sur son visage et relève à nouveaux ses cheveux…. puis repasse sur son visage, en explore les détails….  elle parle mais rien ne me parvient.. 

Je vois…  mais je ne comprends rien…  tout se passant comme si je me trouvais placé en position de voir sans comprendre. 

Je décide d’intervenir ne serait-ce que pour sortir de ma propre surdité

– « Vous êtes affolée ? »

– « je ne comprends pas votre question? «

– « Qu’est ce qui vous affole ? »

– « Rien, je ne comprends pas votre question ? »

Un long silence succède à sa réponse et je m’efforce de tenir le mien.

Son retard, le sac à main et le remémoration qu’il suscite en moi, l’agitation motrice, ma propre surdité ou plus simplement ma propre incapacité provisoire à pouvoir entendre ou supporter ce qu’elle disait… tout cela semble construire une scène dont je peux simplement dire qu’elle est violente et privé de sens. 

Elle sort de son silence.

– « Bon si j’ai si mal dormi, ce n’est sans doute pas à cause de mon ami mais peut-être à cause du rêve qui m’a réveillé – ce n’était pas un cauchemar, mais il m’a tout de même réveillée, je ne comprends pas que ce rêve ait pu me réveiller – il est simple et agréable, je dansais avec une femme et j’ai surtout bien conscience dans le rêve que c’était un pas de deux, je ne sais pas pourquoi »

Je reprends

– « Pas de deux ? »

Elle me répond après un bref silence

– « Pas de deux… c’est à dire, comment l’entendez vous ? »

– « Comme vous »

– « Oui…  c’est drôle, on peut l’entendre comme la négation de deux »

Un très long silence succède à son observation. Une élaboration vient de s’amorcer.

– « Bien…,  à vendredi »

Elle s’éloigne vers la porte. Je la rends attentive sur le fait qu’elle venait d’oublier quelque chose: son sac à main.  Décidément, encombrerait-il également ma patiente ? 

°°°°°°°°°

Il est 16.45. Je m’accorde une pause – cette liaison entre le sac à main de cette patiente et le jeu de mot contenu dans son rêve se prolonge comme un échos discret.

Cette jeune patiente s’était adressée à moi au motif d’une pensée obsédante qui la poursuivait: celle de la mort. La présence de cette pensée l’encombrait d’autant plus qu’elle avait orienté sa carrière médicale vers une spécialité: la maternité, les accouchements. Le début de son analyse avait fait apparaître la puissance redoutée par elle de l’image maternelle dont elle ne parvint à se dégager jusqu’ici que par une rupture avec sa mère. 

Je m’amuse un instant à laisser libre court à mes pensées autour de ce sac à main de peau, autour de sa symbolique féminine… et sur fond de cette évocation d’une analyste femme que cette patiente s’était empressée de fuir au motif qu’elle pourrait lui être nuisible.

 

Jean Marie Von Kaenel est Docteur en Psychopathologie et Psychologie Clinique. Il exerce son métier-passion en tant que psychanalyste sur demande privée, et auprès des institutions en animateur de groupes dits Balint, d'analyse des mouvements transférentiels : réactualisation d'affects anciens en milieu professionnel actuel. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages et publications. Et ici il publie, en avant-première, des extraits de son ouvrage en préparation. Sur l'espace analytique qui, en l'entre-nous, se modèle. Il co-anime également, avec André de Châteauvieux et Eva Matesanz, événements d' E V E R M I N D. Corps et âme. Auteur présent.

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Publié dans Ever Whatever

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