Affectio Societatis

– Je suis en retard et cela me désole.

C’est avec ces mots qu’il nous rejoint ce soir, en groupe de supervision des pratiques relationnelles des dirigeants. Les seules pratiques qui soient au cœur du métier de gouvernance. D’abord l’humain, et ensuite le décisionnel.
Car qu’est-ce d’autre de gouverner que de mettre du liant entre les hommes, et de le piloter ? Que leurs idées partagées, idéaux des multiples « moi » deviennent  » affectio societatis « . Et entreprendre ensemble.

Nous sommes en  » afterwork « .

Et la tentation est forte, pour le groupe, de se pencher sur lui. Arrivé en dernier et en péril. Car n’est pas le désir singulier qui émerge de prime abord dans la réunion, même pas son pendant nécessaire : la frustration. C’est plutôt l’inhibition. Ce qui empêche le désir de se déployer haut et fort, puis de se faire rond.

Émile pose quelques autres mots. Sur ceux qui l’ont retenu, la-bas. Et sur son incapacité, surtout, à leur dire son désir de partir : inhibition alors. Ce qui empêche à la source toute la créativité de la relation.

Si l’un ne se dit pas, et l’autre se dit de trop, comment faire d’un  » nous  » l’acteur du renouveau ?

Nicole s’y voit à sa façon :

– Ah ! Ça c’est tout nous ! Managers. Consultants. Adaptables et mous !

Gabriel en est choqué :

– Adaptables peut-être… Mous, je refuse !

– Je voulais parler de souplesse alors. – Nicole se reprend.

Et Émile les regarde, comme il verrait un père et une mère qui se soucient de lui.

En duo d’animateurs, André et moi-même, n’avons encore rien dit. Pour lui, nous sommes alors peut-être les parents absents de toujours. Ici contenants toutefois.

Daniel et Nicole le stimulent. André et moi-même le protégeons. Double action du groupe mouvant.

– Quelque chose sera bonne à prendre ! – dans le silence de nous toujours, Nicole se rassure, et rassure l’enfant de chacun.

Daniel se réfugie lui dans les mots couverture. Il parle de la  » valeur » qu’on s’accorde, il se prévaut du  » sens  » que l’on poursuit.

Cela met André en mouvement vivant :

– Le  » sens  » ?

– Oui. Le sens qu’il est important de ressentir et de partager dans l’aventure économique qu’est l’entreprise.

– Et si le  » sens  » était plutôt une quête toute personnelle ? Un manque de jadis.
Avec Eva nous aimons imaginer que tout  » business model « , ou modèle d’affaires, est pour chacun singulier  » affect model « . Un modèle des origines de nos affects que nous reproduisons avec talent en ayant choisi les métiers de la relation.

Il n’est pas de réplique. Personne ne s’en saisit. Mieux. Chacun le vit :

Nicole, enfant aux rêveries encore si présentes, admirative du père, perdu, partage sur le rêve du dirigeant.

Daniel évoque ce patron de  » start up  » ami, parti faire le tour du monde, et qui se sépare de ses  » parts  » à son retour, tellement l’affaire  » roule  » sans lui. Portée du collectif qu’il a créé avant tout. Et sans transition, il partage aussi sur son activité d’animateur de team building. Reviviscence pour lui d’une bande, d’une fratrie ?

Émile répond à la question initiale de Nicole : qu’est-ce qu’il serait bon de prendre dans le se faire  » avoir  » des autres ?

– Je ne vois rien. Je suis englué comme un oiseau mazouté en cette collaboration stérile…

– Mortifère… – j’avance enfin.
-C’est de la confrontation qui est nécessaire – ajouté André.

De l’inhibition-retrait à la confrontation-combat, ce chemin court m’agace toujours. Le rien ou le lien, c’est mon guide à moi. Et le lien, riche de soi et de l’autre alors. Pour qu’il reste solide et qu’il s’étire des avancées communes.

Mais je tisse sur la  » confrontation  » avancée par André. Pour ne pas anéantir de moi-même le lien avec lui. Lui est une part de chacun dans ce groupe, comme moi aussi je le suis. Leur faire vivre la cohabitation, le vivre ensemble, deux tendances, que sont nos conflits internes, nos nœuds. Leur faire vivre André & Eva : superviseur entier qui ne se ménage pas.

Je vais alors à l’essence du mot, là où nous nous retrouvons tous, à l’origine, à son etymologie. Pour les mots il y a, de plus, un affect originel qui les anime.

– Mettre  » front à front « . – Je leur dis.

J’ai vérifié depuis et ce vocable est issu du latin médiéval juridique  » confrontatio  » visant à rapprocher par comparaison deux opposés. Mais le  » front à front  » très physique me ravit de rapprochement humain. Voyez-vous les têtes des enfants, penchés les uns vers les autres sur le jeu qui les absorbe ? Voyez-vous autrement le front à front entre adultes alors ?

– Nous allons cesser cet accompagnement individuel en groupe ici. Celui d’Emile et c’est André qui laisse en scansion mon intervention. Et il ajoute : – Pour ne pas  » mettre en retard  » d’autres parmi vous, qui souhaiteraient s’avancer de leur problématique ou projet.

– Je dois moi partir à 8h30 précises – Daniel saisit l’occasion pour se dire – Mais je n’ai rien de particulier en ce qui me concerne à partager en coaching individuel avec le groupe aujourd’hui.

C’est Nicole qui prend alors le temps restant de la session. Émile restera donc  » en suspens  » sur cette invitation à la confrontation. Et suspens n’est ni inhibition, ni frustration. C’est un espace créatif intérieur, de post-contact, qui permet de retourner neuf à l’espace créatif partagé en lien : en pré-contact, puis reprise de contact, à un meilleur moment pour chacun. À la séance prochaine peut-être. C’est pourquoi le cadre que nous offrons avec André n’est pas celui de la séance-résolution mais celui de l’engagement sur la durée, et au plus juste et vivant alors pour chacun.

C’est comme ceci que nous accompagnons. En duo et en processus de changement. Nous vivons aussi des sortie de route de certains que nous regrettons. Car notre  » affect model  » à nous, à deux, est cet espace aéré. Sublimation de nos manques d’antan caressés. Être ensemble et être bien. Accompagnement alors de chacun en groupe, en duo, et seul à seul.

 

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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Publié dans Slide Home, Whatever Works

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