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Mise en avant

La continuité n’est pas le lissage mais la recherche en profondeur pour l’évolution certaine

La continuité d’existence est un besoin premier et un désir légitime de la part de chacun de nous. Elle réalise l’élan vital et elle permet la trajectoire singulière, la contribution personnelle. Cette continuité a pu être préservée pour nombre d’entre nous, comme j’en faisais état à l’occasion de mon précédent article dans ce blog. J’invitais ceux, pris par le doute ou les difficultés superficielles, à retrouver leur essentiel et le déployer enfin.

Depuis, ce beau terme de continuité, de contigüité dans l’espace projetée dans le temps, est devenu l’élément de langage du pouvoir impossible, celui qui exerce les métiers impossibles formidablement bien cernés par Sigmund Freud pour « être seulement certains d’un succès insuffisant ». Ce sont les métiers de la gouvernance, de l’éducation et de la santé. Ces trois leviers ne peuvent rien sur les libertés individuelles et sur les conditions naturelles du progrès personnel et collectif.

Désormais posées comme des évidences, la continuité pédagogique, la continuité de soin et la continuité d’activité économique commandent la vie publique et la vie privée qui se trouvent confinées et qui vont basculer dans un déconfinement tout relatif, partiel, au seul service de ces continuités rigides, pauvres en soutien de la créativité, qui sont de scolariser, encadrer les cas sociaux, d’hospitaliser, au-delà du covid-19, et de produire, vendre et consommer.

Et on nous parle d’un temps qui n’est pas celui que nous vivons, le temps de la refondation où de nouveaux modèles seront étudiés, savamment, et feront certainement l’objet d’un programme électoral, le meilleur moyen de diviser à nouveau et d’étouffer la co-évolution.

La continuité politique est l’anti-continuité du vivant. La civilisation éclot, selon Sigmund Freud également, lorsque le jet de pierres est remplacé par le jet d’insultes. Il aurait pu ajouter de nos jours : le jet d’insultes avec postillons.

Freud soulignait le malaise culturel qui ne faisait que traduire et enrober le malaise naturel, la difficulté de vivre avec tout ce que la vie implique : les rapports humains qui ne se fondent sur aucun code naturel partagé, le travail pour se nourrir, s’habiller, se loger, se divertir aussi, se cultiver dans un véritable questionnement sans fin, la maladie et la mort, évidemment.

Ses successeurs s’intéressent à l’effondrement civilisationnel, à cette reconstruction permanente que nous sommes censés entreprendre une génération après l’autre plutôt que de simplement exploiter plus ou moins maladroitement la terre et les autres de nos invectives à la mode. La croissance, verte ou pas verte, vient de se faire cueillir d’un micro-organisme qui se situe au plus bas de l’échelle du vivant. Son seul programme est de se servir d’une cellule puis une autre, la terre qu’il convoite, pour continuer d’exister…

Freud précise enfin :  » Il existe infiniment plus d’hommes qui acceptent la civilisation en hypocrites que d’hommes vraiment et réellement civilisés. »

Nous avons cette fâcheuse tendance à vouloir figer les règles de vie, à les instituer et à les confier à des institutions, véritable monument aux morts. Il s’agirait de civiliser en continu, d’employer le verbe durablement et de poser le mot, civilisation, sur un lieu, un instant, pour de suite nous engager à nouveau.

Faire preuve d’être un homme, une femme, civiles, sociaux, respectueux aussi de l’environnement naturel et du temps long qui dépassent largement la contingence d’une vie humaine.

Il s’agirait, dans l’entreprise qui est mon terrain d’intervention, sauf que l’entreprise ne fait plus intervenir que des coachs au côtés des managers portés sur la seule continuité d’une activité obsolète, la continuité devient une fin en soi… Il s’agirait peut-être, posez vous la question, en homme et en femme civiles, citoyens d’une construction sur un terrain sauvage et viral à présent, il s’agirait de penser et d’agir à nouveau. Les germes de pensées nouvelles et les écarts dans l’action sont déjà présents chez nombre d’entre nous, chez chacun de nous, oui, réduits à la maison et au télé-travail. Dans une mutation maladroite de la vie de bureau. L’encadrement se forge des outils technologiques et davantage invectifs qu’inventifs pour animer la dispersion. Je lance une question ouverte, je ne vous invective pas de mes propres réflexions : comment revenir à diriger une activité créative, comment commencer à animer une activité plus adaptée à la vie, plutôt que de diriger une continuité en plateau de réanimation ?

Le lierre est un écosystème vivant des plus complet. Il fait vivre autour du chêne plus de 700 000 organismes vivants différents en plus de lui-même, qui accède à la lumière, et du chêne, qui se nourrit de ses dépôts de feuilles. Ces deux-là se cherchent et se trouvent à chaque instant. Chacun d’eux puise en profondeur dans le sol, son ancrage durable et profond.

Supervisée

Ça y est. Je suis à nouveau en supervision de ma pratique professionnelle. J’ai choisi le cadre du groupe pour la première fois. Et un superviseur formateur que l’on choisit « comme un melon » comme il est conseillé de le faire : parce qu’il fait le poids, qu’il sent bon et qu’il ouvre l’appétit plutôt que de clore le débat.
J’écoute les autres participants. Aujourd’hui nous sommes quatre à présenter des cas. Car il n’est pas question de participer au cycle annuel sans se montrer en difficulté soi-même et avoir une demande aussi bien adressée au superviseur qu’aux pairs.
J’apprends beaucoup des autres cas. Ne jamais tenter de résoudre selon les critères de réussite et de morale. Bien au contraire, rester et creuser làboù ça erre et s’y sentir bien. Le patient final appréciera, lui qui est au mieux de son désir et de son destin qui n’est pas final. 
Bien comprendre le groupe d’appartenance de ce patient. Ne pas chercher à se figurer les personnages. Ce serait cliver et prendre partie. Apprécier les relations. Les nommer. Les décrire. Offrir cette image, ce paysage, au demandeur. C’est à cette visite guidée qu’il aspire. C’est d’assister à l’oeuvre de sa vie. Il trouvera mille façons d’en améliorer l’intrigue. Et il aimera les acteurs et les techniciens qui la permettent, qui n’attendent que d’être dirigés vers d’autres jeux, sans autant d’enjeu, sans la souffrance comme couperet. Et sinon, au patient d’être patient à son tour avec eux.


C’est mon tour. C’est mon cas. Le superviseur m’apprend que je ne sais pas faire de présentation de cas. Je fais une présentation de situation. Cela me divertit de mon trac. Je me laisse diriger à mon tour et je découvre que j’aime ça. J’adopte la grille de présentation et je suis heureuse de susciter des questions dans le groupe de pairs. Les questions sont sans importance. Elles rejoignent les miennes. Moi non plus je n’arrive pas à retenir l’âge de ma patiente, moi aussi j’ai des hypothèses de maternité déçue et de vieillissement mal vécu. Mais cela ne me donne pas envie de prendre la parole. Je l’écoute dans ses affres professionnels. C’est alors que le superviseur peut les accueillir à son tour, comme s’il y était ou en était, à côté, discret et précieux :
– Elle semble travailler de façon trop scolaire. Et être de ce fait déçue des Aleas professionnels. Sans règle qui tienne. Au plus caractériel des supérieurs et des collègues.
– J’ai failli lui dire hier mais je me suis tue.
La parole ne sert à rien… Ne me sert à rien de ce que je veux…
– Ne seriez vous pas dans un élan inconscient de consolation ?
Je vois l’image d’une étreinte. Cette question fait effet de vérité et je me surprends à ne pas me surprendre.


– Alors c’est inconscient.

– Alors cela l’est puisque vous le reconnaissez.


Heureuse d’être reconnue dans ma pratique appliquée à moi-même, dans mes propres interdits, je n’ai pas besoin de plus. Sauf qu’il me faudra reconnaître l’art du lien de ma patiente si elle revient. Trouver les mots. Ne pas me figer et composer moi-même une image avec elle, de douloureuse. Il s’agit d’un de ces accompagnements si à propos qu’il en devient obscène, interdit, rejoué à chaque séance comme étant la dernière, et en même temps nous n’avons même pas commencé la représentation. Si elle revient je lui parlerai d’elle.
– Vous êtes dans un très bel attachement l’une et l’autre. C’est mignon. Si elle revient, passez aux aveux. Et nous, passons à un cas plus ardu…

Et ce sera le cas d’un attachement mère enfant très passionné, très violent, très difficile pour le thérapeute… 


– S’il s’interpose. Regardez les ensemble plutôt et dites leur ce que vous voyez, l’image et le scénario qui peut être fort, drôle, touchant… Le nous est une image sinon il n’est plus. 
Nos liens n’ont pas d’existence réelle.

J’aime être en groupe bellement imaginaire et bêtement opératoire, les yeux dans les yeux, main dans la main. Pairs aidants.  Relais choisi et mérité d’un grand chef opérateur. Mais chut, ça tourne. J’y vais pour la suite de la série que je chéris de mieux en mieux. Sans dépendance. Attachant. Libéré. Riche en points d’attache fonctionnelle que je peux remobiliser ailleurs. J’ai aussi commencé à le faire, à être encore davantage libre dans mon métier. Davantage ancrée. Solidement pensée et accompagnée. Supervisée qu’ils disent. Mais c’est un mot que je tairai aussi, sciemment, sans arrière pensée enfouie mais bel et bien assumée pour me représenter et ressentir l’image d’un nous, d’un métier partagé, discret et précieux, tout à côté de vous.

En transit autour de soi…

Les carrières de Ka Borde,
lieu du stage entre deux

Chacun de nous fait face en cette rentrée à une transition de vie. En quelques mois nos repères ont évolué. La fragilité a pris place dans notre quotidien et non seulement dans un avenir compromis par les conséquences écologiques des activités humaines.

D’une nouvelle chance…


Ce qui semblait important – un travail rémunérateur et pérenne, une famille regroupée et différenciée autour de loisirs communs et particuliers, des amitiés qui nous ressemblent et des voyages d’évasion de tout ce qui dans ces cadres était décevant- tout ce qui ordonnançait nos vies a perdu en continuité et a ouvert des failles dans lesquelles s’engouffrer sur un coup de tête ou un coup de coeur : seul, en couple, à plusieurs si possible différents et créatifs.

Ceux d’entre nous qui vivions des insatisfactions avant l’épidémie et le confinement, qui avions engagé un projet de transition plus construit, avec de véritables renoncements et des audaces reconnues, ceux-là se retrouvent repris par les masses en transit. Ils clament la force et la profondeur de leur orientation bien au delà d’un déménagement de Paris, d’une école alternative, d’un projet de bobos écolos en milieu rural comme jadis des conquistadors étaient arrivés dans la jungle avec leurs coquetteries : leurs nappes, leur vaisselle et leurs outils de toilette et de guerre.

Ce sont ceux-là que nous accompagnons, André de Chateauvieux et moi-même, en rencontre individuelle régulière. Ce sont ceux-là qui se sont réunis en collectif, en petit groupe de quatre à six, à taille humaine, aux échanges rapprochés et pleinement investis de pensée et d’affectif.

…à ce qui change vraiment

Ils ont une longueur d’avance et une profondeur aussi. Ils ont le retour de l’expérience avec ses affres et ses maigres butins au regard du rêve d’origine. Chacun, un projet différent. Ce sont des choix signifiants à l’échelle personnelle. Nous nous intéressons plutôt aux coordonnés spatio-temporelles. Le lieu est vite compris comme un ancrage personnel aussi. Un retour aux sources ou un éloignement choisi.

C’est à l’échelle du temps – la transition est un entre-deux entre un passé et un avenir, un présent dont on débraye le pilote automatique – c’est sur cet échiquier noir et blanc, en arrière et en avant, on et off qu’il commence à être possible de relier les participants d’une journée de travail sur cet entredeux qu’ils vivent.

Chacun se retrouve dans une temporalité bien à lui :

L’un, bien avancé dans sa transition, des formations accomplies, des recherches et des rencontres, « installé » dans cette transition sans plus savoir en sortir ;

L’autre, pas vraiment engagé, rentier des années passées, avec des activités qui se poursuivent par inertie.

Enfin elle, elle se vit passée de l’autre côté, mais ses rapports au temps et à la vie restent inchangés : beaucoup d’occupations aussi bien satisfaisantes qu’insatisfaisantes et des relations stables et d’autres stériles. Pas de rencontres fertiles. Et elle pense aussi bien à la créativité partagée qu’à la conception d’un bébé.

De l’éclipse de soi…

Précisons en préservant l’anonymat, les figures en présence : le chevalier, la reine et la tour. Deux pièces noires et une blanche. Les pièces noires ce sont les deux hommes, le chevalier et la tour. L’un consultant depuis 25 ans l’autre cadre dirigeant dans l’industrie du livre.

Le chevalier aimerait devenir seigneur, créer sa propre activité, avoir enfin un métier qui fournisse de la matière à penser plutôt que des supports d’organisation ? C’est la piste qui apparaît. Ses grands parents étaient enseignants. Son père, manager d’entreprise ce qui explique d’après lui, qu’il n’ait jamais voulu rentrer dans les rangs. Et qu’il réponde sans cesse aux appels à l’aide externe des dirigeants comme son père, peut-être.

La tour solide et battante, toujours tout droit toujours plus haut, se bat désormais pour devenir consultant dans un domaine jusqu’ici « réservé » : la vitalité des collaborateurs et des équipes, leur hygiène de vie et leur liberté d’esprit. Il s’est formé au coaching et aux médecines douces, préventives, auto-immunes, par l’alimentation, le repos et l’exercice. Il trouve dans son idéal ses rêves accomplies. Mais il s’agit désormais de vivre et d’en vivre.

La reine blanche est une grande dame des projets d’innovation en France. Elles les choisit, les instruit et obtient pour leur concrétisation des financements nationaux et européens. Son statut de fonctionnaire lui pèse. Son doctorat et son intelligence la lestent autant qu’ils l’ont toujours portée : admise par concours, respectée dans son grade et son ancienneté. Forte contributrice au sein de l’organisme qui l’emploie, elle a revu son équilibre de vie, effectué un bilan de compétences et retrouvé ses propres intérêts. Pour autant, ici ou ailleurs, dans les équipes successives, dans ses rapports personnels, le scénario est incomplet.

…Aux projections croisées

A la question posée à ses pairs de que pourriez-vous lui suggérer – desirer pour elle -, le futur coach répond : prendre soin de soi.

Sa question à elle s’adresse au chevalier et est celle de la haine de soi que semble recouvrer le rejet de son identité de conseil.

La question du chevalier en bas de la tour est celle de son ouverture aux visiteurs : du pont levis, des passerelles qu’il se garde de tendre aux inconnus et familiers.

Il est dans chaque transition une mise à distance de soi et de l’autre qui reste à franchir pour l’accomplir. Et c’est en resserrant ces distances, en groupe et en introspection, que l’expérience fugace peut donner envie d’une expérience grandeur nature, en groupe vivant, chacun dans son environnement.

Nous avions initié la journée par la visite d’une carrière : la reine s’était avancée pas à pas jusqu’à la paroi du fond ; le chevalier semblait réfléchir à son arrêt d’exploitation ; la tour admirait la hauteur de plafond. Nous n’en avons pas parlé. Rien de pire qu’un débriefing pour réduire l’expérience à néant mais une fois la journée passée ce retour sur soi au fond, cette reconnaissance des ressources ou de l’espace monumental dont chacun dispose et qui demeure, qui est davantage qu’un état ou qu’un passage entre les états : l’être soi parmi nous, ici, comme ailleurs, par delà la transition.

*Pour rappel, aucune velléité diagnostiqué ou pathologique dans cette description humaine : le refoulement de soi, ou inhibition, la haine de soi et de l’autre, dans des projections inconscientes, sont des psychodynamiques et des écosystémiques que nous partageons, et que chacun de nous dépasse quotidiennement. Le coût psychique de cette compensation consciente peut être allégé par l’accompagnement et les expériences encadrées citées en référence, pour une liberté accrue et une réalisation personnelle subjective et généreuse vis à vis du groupe d’appartenance.

Eva Matesanz Psychanalyste Groupaliste

Clara Blank

Clara Blank, ce fut un de mes premiers accompagnements. Elle souhaitait véritablement une aide à la transition. Elle arrivait du Canada, pays qu’elle avait choisi pour l’excellente éducation dispensée aux enfants. Elle a alors un petit garçon. Son époux est libanais. Électricien ou plombier. Je ne me rappelle plus exactement.
– Il peut travailler n’importe où dans le monde.
Clame-t-elle pour expliquer leurs changements fréquents, puisqu’elle-même, fille de diplomate, formée aux humanités, parcourait le monde depuis plusieurs années au gré de ses missions en ONG.
– Je suis de passage à Paris. Nous sommes au mois de juin et en septembre je serai partie, certainement au Brésil. Mon fils est chez mes parents. Mon mari dans sa famille à Beyrouth. J’ai tout mon temps pour réfléchir.

Elle se plie aux rencontres hebdomadaires. La libre parole lui va bien. Parfaitement décomplexée, elle aborde tous les sujets : son ambition, son désir, ses incompréhensions, ses projets.
Elle est claire mais aussi blanche, translucide. Son nom et son prénom lui sont fidèles.
– Je ne suis pas auprès de mon mari pour ce temps de vacation parce que ma belle famille m’ignore complètement.
Beaucoup de femmes, de tantes, de sœurs, et lui, le garçon.

Auprès de ses parents, elle est en lien très fort avec son père. C’est grâce à lui qu’elle a eu une enfance qu’elle dit de rêve. Au Moyen Orient. Tel qu’elle en parle on se croirait chez Lord Mountbatten aux Indes. Son père est effectivement britannique et ses manières sont exquisites. Sa puissance politique n’offre pas non plus de doute. Clara est d’apparence méditerranéenne, probablement du côté de sa mère, dont elle parle peu. Elle l’aime assurément pour sa discrétion et pour l’avoir aimée telle qu’elle est, exubérante et précieuse auprès de son père. Intelligente et pragmatique, elle est devenue, travailleuse et dirigiste. Ce sont des postes à responsabilité qui lui sont confiés à l’issue de ses études en sciences politiques.
– Et votre mari, est-ce au travail que vous l’avez rencontré ?
– Exactement. Il a fait quelques travaux au camp de base de l’ONG de mon passage au Liban. Il est très bel homme et très doué de ses mains. En choisissant le Brésil pour prochaine installation je redoute qu’il ne trouve pas sa place. Là bas les ouvriers du bâtiment sont de véritables pions !
– Pourquoi tenez-vous autant à cette destination ?
– La vie y est douce pour les upper class. Les résidences sont de rêve. La compagnie est exquise. Tous les privilégiés se connaissent…
– Comme au Canada…
– Je pensais trouver cela au Canada mais j’ai précipité mon départ, déçue tant de l’éducation, de qualité, certes, mais très anonyme, que du manque d’intégration dans les cercles qui me corespondent. Il est une supériorité aborigène qui m’est insupportable. Seul mon mari avait aisément trouvé sa place. Il est serviable et gentil. Rigoureux et partenaire avec ses collègues. Pas de problème pour lui. Il a accepté de renoncer à sa situation, de prendre avec moi cet espace de transition et ce temps vacant en attendant la prochaine rentrée.
– Il est rentré dans sa famille et vous dans la vôtre.
– Peut-être que le retour « au bercail » fait partie du processus. Ce sont des bergers, ses aïeuls mais je ne veux pas être méprisante.

Je ne relève pas cet élément de haine inhérent à toute passion.

– Tout processus de transition intègre un processus régressif, oui. Restons centrées sur vous. Que trouvez-vous comme objet transitionnel dans ce passage ? Comme support affectif ?
– Les discussions avec mon père tandis que maman pouponne son petit fils sans aucun doute. Cela me fait penser que je discute aussi avec vous, autrement…
– Il est là une dissociation intéressante de vos plaisirs d’enfance : les soins maternels et la séduction paternelle.
– Je me sens très adulte. Je parle à mon père d’égal à égal, dans de controverses professionnelles sans minauderie ni complaisance, et comme mon fils occupe ma mère, je ne suis pas l’objet de sa tendresse comme je ne l’aime pas.
– Oui. Il n’est aucun danger que le fantasme se réalise… Comme dans ces consultations du reste.
– C’est curieux que vous parliez de fantasme… Je ne comprends pas bien sa teneur dans votre discipline. Je ne connais que son acception sexuelle et c’est un fantasme amoureux qui motive mes consultations sans que j’ai trouvé moyen de le dire jusqu’ici.
– J’entends. – Je ne suis pas surprise ou plutôt oui, agréablement. Nous faisons escale dans le trou béant. Aux abords.
– J’ai voulu quitter le Canada soudainement car j’ai entretenu une liaison avec un homme qui est allé jusqu’à m’offrir une bague de fiançailles de grande valeur et me proposer de tout quitter pour l’épouser et devenir citoyenne canadienne, accéder aux privilèges dont il jouit… Cela m’a bouleversée. Je suis partie sans donner d’explication. Il me harcèle par Internet. Enfin pas vraiment. Mais je vis mal ses messages et ses attentions. Des pop up dans ma vie qui l’effacent par instants. Qui m’effacent moi !
– Voici une fenêtre ouverte que vous devrez refermer…
Nous sommes à la mi août. Clara et son fils vont rejoindre Lounis au Liban pour une dizaine de jours. Elle est contente de ce voyage. Elle semble aimer redevenir épouse et mère. Elle éprouve le nécessaire respect pour sa belle famille et elle a acquis une belle confiance dans le fait de mériter le même respect.
– Nous pouvons nous retrouver à mon retour et ensuite notre contrat sera rempli. Je partirai pour mon prochain destin. J’aurais plutôt envie de dire… foyer. Mon foyer. Comme c’est étrange.
Le séjour se passe à ravir. Simplement et tendrement. Aussi décidément comme Clara l’est, à propos, comme elle le recherche.

Clara conclut notre contrat et sans doute son serment personnel en précisant lors d’une dernière séance avoir renvoyé la bague par courrier recommandé à son prétendant. Elle a une place à l’ONU. C’est New York qui l’attend.
Clara y travaille toujours. Clara a fondé son foyer sans plus de transition, ni de peine perdue, ni de peine nouvelle. Heureuse expérience que je partage avec elle. Et avec vous à présent.

Lorsqu’une transition a été déçue, elle se répète, elle vous garde en transit ou alors elle se ravive lors d’une transition indûe. Certains rituels sont nécessaires mais surtout un travail en profondeur qui peut être court et précis, en groupe ponctuel et révélateur ou en colloque singulier avec quelqu’un « au clair » avec ses propres passages à vide, et assez vierge pour vous accueillir dans votre unicité et vous retourner à votre plus belle vie.

Eva Matesanz Psychanalyste Groupaliste – Journée de l’entre-deux le 31 août à Sens, en cette période porteuse des plus belles transitions, celles des réalisations.

Entre deux

L’accompagnement des transitions est l’essentiel de notre métier de #coach #consultant #formateur
La méthode, sous différentes apparences prétendument libres et modèles protégés peut se résumer au constat d’un état actuel et d’un état désiré ou souhaitable suivi de l’évaluation des moyens ou des ressources mais aussi des manques et des pertes. Cet aspect émotionnel dit de deuil prend davantage de place dans les méthodes comportementales et cognitives qui jusque là se portaient vers l’avantage prétendu indiscutable du progrès et de l’efficacité. Le constat des petits pas effectués et de ceux faciles d’accès rythme ensuite l’accompagnement et valide sa réussite.

Pourtant, une transition naturelle nous est bien plus familière. Celle de nos apprentissages infantiles, celle de notre initiation à la vie adulte, celle de nos premiers choix professionnels et amoureux, celle de la paternité, celle de la prise de responsabilités ou d’initiatives créatives, celle de l’âge mûr, celle de la transmission accomplie. Nos clients et nous mêmes ne figeons pas d’une conception théorique et d’un suivi de projet ces véritables transitions.

Cassandre est maîtresse suppléante. Elle est appelée à remplacer la titulaire d’une classe double CM1 – CM2 dans la région toulousaine à l’issue du confinement. Elle prend de suite conscience de l’enjeu du passage au collège pour certains de ses étudiants. Pour les autres, après l’école à la maison, ces quelques semaines de classe sont l’occasion de retrouvailles et de quelques rappels des basiques de l’année en cours, pour se rassurer et partir en vacances en attendant le CM2, de retour dans le même établissement et les mêmes habitudes rassurantes.

Cassandre reconnaît la perte de repères des futurs collégiens, les doutes qui ont surgi pendant la période de crise sanitaire, les incompréhensions sur des sujets académiques rejoignent aisément les incompréhensions vitales et les incertitudes futures. L’enseignement varie peu mais cette reconnaissance et l’accueil de la parole, des questions, des représentations et des émotions aussi mouvants et divers, contradictoires et massifs soient-elles, modifie notablement sa mission.

Cassandre sait créer un espace et un temps transitionnels. L’école s’efface, le collège se dessine à grands traits, et ces enfants sont heureux de vivre au présent et non pas craintifs, colériques ou attristés dans cet entre-deux et peut-être à jamais.

entre les mains de Cassandre

Chacun dispose de ses propres « objets transitionnels » : ses rituels, ses besoins internes et relationnels, sa curiosité, son rythme. Imposer une méthode et un avancement collectifs nuit à l’intégration de ce passage. S’il n’est pas intégré, il n’a pas eu lieu et les prétendus retour arrière ou « élastiques » en langage coach ne sont que des fixations, intemporelles, d’aujourd’hui comme d’hier. De plus, il n’est pas de retour d’expérience mais une répétition de schémas installés sans esprit critique. Un nouvel environnement, d’autres outils, d’autres relations peuvent donner l’impression d’un changement. Mais en sixième à 11 ans ou à sa sixième mission à 41 ans tout en suivant à la lettre le programme, vous êtes malheureux au fond.

Avec André de Chateauvieux nous aimons nous saisir de cette période de transition généralisée, d’après covid, de prévision des effondrements successifs, économique, social, écologique et politique, dans le désordre, pour consacrer une journée atelier de vie et de formation à l’accompagnement de la transition, celle de nos métiers comme celle de ceux que nous accompagnons. Et si certains sont en CM1 ils peuvent toujours y assister. La transition est un état d’esprit qui bâtit une existence pleine, à chaque instant, avec nos proches, avec nos ressources et selon nos choix conscients et notre désir inconscient. Notre affectivité profonde s’exprime en continu sans tics et sans tocs, sans deuils insurmontables, sans choc. Chic alors ! Rejoindrez vous le mouvement ?

Le 31 août de 10h30 à 17h30 à une petite heure de Paris (50 minutes par le train de Bercy), en atelier de campagne buffet de midi compris. En duo d’animation masculin-féminin toujours. Participation financière individuelle de 240 euros.

L’été vivier

Plus que jamais cet été aura été celui de la pause et de la présence, du mouvement sur pied à la façon du vivant heureux. Fini les déplacements et la course au temps perdu. Fini le temps arrêté et le confinement forcé. Il ne reste que la crise. Et la crise est une opportunité dit-on pour se vanter.

Cette crise est un redevenir.

L’avez-vous emprunté ? C’est sans retour. Votre seul bien.

Mon bien

À l’endroit même de mon travail régulier, choisi au loin des civilités, proche des sollicitations qualifiées, au rythme de la nature, entre averses et canicule, idéer et rêvasser, un prochain décours de mon existence, des abandons d’activités : accompagner toujours mais sans me perdre avec eux. Qu’ils viennent à eux tels qu’ils se sont évités. Tels qu’ils peuvent se trouver. Chez moi.

NoS biEns communs

Chez moi la réalité est un régal. Je l’ai appris. Je l’ai compris. J’aime le partager. Ma réalité psychique et la réalité physique, j’en suis bien heureuse. Quelques estampes au hasard de ces jours de rien et de plein. De Paris à Sens. Du banal au sens premier : communal. Et nous, voisins, auprès des autres et de ces paysages, intimes et étendus à perte de vue. Et nous infimes particules d’un vivier. De terre et d’esprit.

L’île Olive sur la Seine
(nous sommes à 1 petite heure de Paris)
La vallée de l’Oreuse
(Nord de l’Yonne, Sud du bassin parisien)
Le couchant de ma fenêtre
(La Borde est le joli nom de l’asile choisi)
La mare de la maison
La forêt au bout de mon allée
Les poussins nés du confinement
Des fleurs et des fleurs sans cesse
Du cœur et de l’esprit
La vie

L’écran total sur la peau

Nous faisions jusqu’ici, encore pas mal d’entre-nous, la nette différence, ou en tout cas, nous marquions une séparation choisie entre une vie réelle et une vie virtuelle, entre notre quotidien professionnel et privé et notre présence plus ou moins assidue sur les réseaux.

Le mouvement inimaginable, impensable il y a quelques mois seulement, du confinement et du déconfinement semble avoir rassemblé, réunifié, nos états publics et privés, ainsi que nos relations avec nos proches et notre réseau.

Des analyses psychosociologiques confirment une acceptation naturelle des écrans comme d’une nouvelle peau. Ceci nous apporte un équilibre difficile à trouver en nous-mêmes, clivés, refoulés et même déniés souvent de nous-mêmes.

Les selfie traduisaient ce besoin de nous voir, de nous regarder et de nous trouver. C’est de nous penser dont nous avons besoin désormais. D’exister parmi, pour et contre l’humanité. Reprendre place, rejoindre le seul destin qui n’a pas pu être ôté : celui de l’être ensemble, se vivre, se parler, s’émouvoir, se toucher, se chanter, se donner rendez-vous demain.

Le we-me devient le « wiki » de nos existences en lien, ou nous ne sommes plus rien. Et nous en connaissons désormais la portée.

La photo du confinement

DEVANT MA SOUMISSION SELECTIONNEE POUR L’EXPOSITION
LE BEAU PARC D U MOULIN A TAN – SENS
A L’ENTREE DU PARC, « NYMPHEA ALBA » EXPOSITION ESTIVALE AQUATIQUE

L’appel à soumissions avait circulé via la presse locale pendant le confinement. Le thème aquatique était tellement approprié en ce moment de gestation au calme de nos intérieurs clos. La petite mare du jardin ferait l’affaire. Je saisis mon Samsung A40 sans aucune prétention et cette grenouille heureuse adossée au nénuphar était là. Le jeu de lumière comme j’aime. Les matières, l’eau et l’air et le vert, en harmonie naturelle. Je l’envoie à la boîte mail et je m’excuse par avance des moyens techniques. J’imagine bien que tous les photographes de la région présents à de belles expositions rivalisent de moyens et de sujets bien plus recherchés. Je reçois l’invitation à l’inauguration pour découvrir les œuvres sélectionnées. Je suis heureuse de préparer cette sortie avec André dans un cadre enchanteur et avec une belle exposition au grand air. Un ami de la ville nous aborde : vous en êtes. La photo mise en valeur me surprend. Comme l’image qu’elle fût face à moi simple cueilleur de l’instant, elle s’impose d’elle-même. Comme un enfant. La vie lui appartient.

Je suis heureuse que les visiteurs de cet été soient forcément happés par cette fleur aux couleurs éclatantes qui jaillit de son cadre et cet animal disgracieux, seul intrus d’une exposition végétale, beau de son humilité.

Ne sous-estimez pas la puissance d’un petit groupe, l’unité de base du changement

L’originalité de l’animation d’un groupe, d’une simple petite collection d’individus, selon Balint dans la continuité du fondateur de la pratique de l’analyse en groupe, Wilfred Bion, (tous les deux référents dans l’accompagnement du médico-social et par-delà, du management complexe) est d’inviter les professionnels à lâcher la matérialité des faits, pour privilégier ce qu’ils savent ou croient savoir des situations dont ils parlent : qu’il s’agisse de situations en commun ou de situations que chacun peut aisément se représenter, des situations humaines en premier lieu. Ceci permet de restaurer la subjectivité de leur approche, la justesse et la sensibilité réunies d’un seul trait.


L’objectif est de mettre au travail une groupalité, travailler ensemble, penser ensemble, en acceptant les différences de point de vue qui ne remettent pas en cause les capacités professionnelles de chacun. Bien au contraire, qui redonnent le sens aux compétences développées. Elles ne s’imposent plus d’elles-mêmes mais pour ce pour quoi elles se sont forgées. Et elles se complètent les unes les autres autour de ce même intérêt, l’intérêt général évidencié.

De quel dispositif s’agit-il parmi les multiples modes d’animation avertie ? Ce dispositif ne tient qu’au cadre qui pose des rencontres régulières sur le temps long plutôt qu’à brève échéance, faussement résolutoire. Les résolutions émergent au naturel.

À l’intérieur de ce cadre de liberté et de respect des rencontres, il est le cadre interne de l’animateur et de participants.


En effet, pour ne pas rester dans les modes opératoires et amener les professionnels à penser, il est nécessaire de rentrer dans le partage d’affects. Ce sont les émotions qui mobilisent la pensée et non le contraire.
Les métiers confrontés à la peur, la mort, la violence, sont concernés mais aussi les difficultés de tout professionnel dans la reconnaissance de son rôle, dans la prise en compte de la défaillance inévitable, dans le respect de sa place au sein d’une organisation continuellement en changement, aux prises avec des contraintes réelles et des contraintes de pouvoir.

Tout ce contexte, écosystęmique, amène à penser que l’engagement, par un travail de groupe, avec des professionnels , sera comme le souligne un des acteurs de la véritable analyse de pratiques, Vincent Di Rocco « un temps d’une clinique du « petit rien » et du pas « grand-chose », l’attention de chacun se porte sur un regard, un geste, auquel le commentaire collectif donne vie et sens.»


Ainsi, par une meilleure connaissance de mon cadre interne, de mes affects, ce que cela me renvoie, de ma propre capacité à les vivre et à les contenir à la fois, je développe un espace élargi, pour recevoir chaque vécu et ressenti des membres du groupe.

Comment entendre les mouvements de résistance, de simples transferts, les miens et les leurs, créer un espace transitionnel pour permettre une transformation qui comprend à la fois le fait que chacun puisse élaborer sa propre compréhension de ce qui est échangé et que chacun libère, de ce fait, sa créativité aussi bien dans ce groupe que dans celui où il exerce son métier, dans ceux au sein desquels il évolue y compris dans sa famille et sa vie sociale.

Capture personnelle dans ma campagne de Sens

En animant des Groupes d’Analyse de la Pratique, je pose un cadre formel, énoncé et entendu par tous, qui offre un premier élément de contenance : la présence de tous les participants et le pacte sur un processus en précisant le temps et l’espace d’une succession de rencontres. Mais un deuxième élément de contenance est celui du cadre interne de chacun.

« Il faudra déchanter, ou s’enchanter, c’est selon: le cadre interne n’est pas de ce bois-là. cette écoute est particulière. Nous disons volontiers que c’est une écoute en constante réactualisation, en constant réaménagement». Henri-Ménassé


CAR les questions de chacun, profondément, sont de l’ordre de l’indécidable et du décisif en même temps :
De quel groupe s’agit-il, qu’est-ce qui nous unit, nous unit ? Comment le sujet arrive à parler de lui, à s’éloigner et se rapprocher dans son adhésion au collectif ? Comment parler de soi sans se perdre dans ses affres et ses contradictions ou bien dans les contraintesdu groupe, intérioriser le fait que chacun a une place dans le groupe et que faire de cette place ? Comment ce groupe s’insère à son tour dans la réalité institutionnelle ou naturelle ? Sans se marginaliser ni se conformer. Sans se déresponsabiliser ni se nourrir d’agressivité. Comment accueillir la souffrance, la colère ou l’indifférence de l’autre dans le groupe et pouvoir en parler ? Comment accueillir sa propre fragilité et celle des autres et avoir une écoute de la différence, de la place de chacun ? Sans tomber dans la contagion émotionnelle, dans la confusion des esprits, des singularités. Qu’est-ce qu’une écoute, enfin, qui prend en compte l’espace inter, intra subjectifs et groupal où le groupe, l’institution et la société s’emboîtent ?
À partir de l’expérience et de ces questionnements suscités, la problématique dégagée se formaliserait en 2 questions , l’une qui a trait à la dynamique de groupe et l’autre au cadre interne de chacun :

Comment le sujet arrive à parler de lui ? Avec comme hypothèse que dans le groupe c’est le partage d’expériences vécues entre les personnes (l’intersubjectivité), qui crée du lien et permet à la personne de parler d’elle même, de se raconter.

Quelle place, je prends dans le groupe et dans l’institution ? Avec comme hypothèse que par la connaissance de mon cadre interne, je définis un espace, pour recevoir chaque vécu, chaque représentation et chaque ressenti des membres du groupe, ainsi que leurs interactions réciproques. Pour cela, il est nécessaire d’identifier mes propres mouvements internes dans l’objectif de mieux maîtriser leur portée, leur projection et en mesurer l’impact sur d’autres professionnels.

Enseignement et practicum du mercredi 1er juillet en présence à l’Université de Paris Cergy

Le confinement : vers un forfait personnel illimité ?

Dès l’origine, j’ai pu vivre ce confinement imposé comme une obligation de nous retrancher, d’aller aux limites de ce qui pouvait rester, à chacun de nous, une fois nos fuites, nos occupations superflues et nos préoccupations stériles laissées de côté. D’occuper enfin les confins de notre véritable petit monde personnel et collectif à tir de message véritablement échangé, de réalités mélangées.

Au début, je ne ressentais pas de grande différence. Je vis à la campagne une existence paisible – la photo en fournit l’instantanée – avec pas plus de trente autres âmes à la ronde. J’y reçois deux ou trois d’entre elles par semaine. Je me déplace à Paris dans un aller-retour pour accueillir en consultation suivie les quelques autres âmes lucides ou en quête de lucidité qui se comptent sur les doigts des deux mains, d’année en année, depuis que je n’accepte plus de passer du temps sur de faux projets, des projections d’un petit moi sur le temps d’après. Je ne travaille plus, moi-même, et ceux qui me côtoient, que sur ce que je réalise, qu’ils réalisent, au présent, en observant et en écoutant sans détour ce que cela révèle à l’instant de ce dont le refoulement nous protège et qui se solde par une répétition, illusoire dans sa différence apparente. Je réunis un groupe de réflexion une fois par mois, et comme pour ceux, patients, qui poursuivent leur recherche sans égard pour l’espace ni pour le temps que cela prendra, ce groupe se réunit en continu et à continue de le faire lors des rencontres virtuelles qu’il a été possible d’organiser sans délai. J’enseigne à l’université, et cet événement peut également se tenir par écrans interposés, chacun bien heureux aux confins de son existence, et tous ensemble pour apprendre, nous-mêmes nous appréhender.

J’ai un jardin. J’ai accès à un marché maraîcher. J’écris et je reécris. Je suis presque au bout du récit de l’hospitalisation de ma maman, un témoignage nécessaire pour moi et pour quelques autres, qui sont présents dans cette écriture intense. Aux confins de mon âme et conscience sans que cela ne soit plus une expression qui fait jeu de mots, mais l’expression véritable d’une bousculade que je m’inflige dans mes retranchements. Je reécris mon récit de l’instant d’avant la maladie et le confinement « Quand l’insconscient s’éveillera », pour plus que jamais, tenter de rendre accessible nos capacités à passer du déni à la créativité à condition d’identifier tout aussi bien ce qui est de l’ordre de nos besoins sociaux davantage naturels désormais et ce qui est de l’ordre de nos besoins intimes davantage collectifs sinon rien… Le processus inconscient du déni est posé en préambule ; le processus inconscient de la projection est élaboré pour bien revenir à ses bases primaires d’introjection et d’incorporation et pouvoir les réactualiser dans un mouvement enfin secondaire, libéré. Si chacun s’y emploie, il devient enfin possible de se reconnaître les uns les autres, reconnaître aussi le monde, la nature, les autres « inhumains » et procéder à cette identification croisée, à cette identité mélangée qui nous est nécessaire et salvatrice, créatrice de progrès.

J’ai approché des éditeurs, comme je m’étais rapproché de mes patients et partenaires pour pouvoir continuer. Chacun le souhaite. Je les côtoie au quotidien sans les voir ni les toucher, et ils se retrouvent, en effet, aux confins de soi. Bien heureux.

Je garde l’espoir, que nous entretenons toute une vie sans le savoir, convaincus par la facilité de ces habitudes superflues et de ces préoccupations qui occupent, l’espoir cru, ces jours, d’une continuité, d’autres confins possibles où pouvoir se retrancher, se pousser à bout les uns les autres, ou alors, pourquoi pas, d’un déconfinement forcé et exigeant tout autant.

Oui. Le déconfinement est davantage sauvage. Une renaissance possiblemen, car quitter ces retranchements – pensez-y – ne peut être accompli que par l’amour ou par la haine la plus profonde.

Vous voyez bien que ce n’est que la continuité de l’espoir qui conte, confinement ou pas, cet espoir d’un désir qui ne tarit pas puisqu’il se développe et rencontre ceux des autres. Y compris dans la distanciation sociale. Et vous ? Où serez-vous ? Vos limites et celles des autres vous ont-elles ouvert un forfait de désir illimité ? Serez vous partant.e.s ?