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Battre la vie

Où que tu ailles il y aura de la pluie sur tes mains et l’absurdité du temps pour te ramener la fatigue. Ton corps voudra boire et se nourrir. Tu diras merci pour la millionième fois dans ta vie et pardon aussi et tu caresseras pareil la joue d’une femme comme toutes les autres auparavant. Mais tu voudras croire que ce geste là sur cette joue-ci sera le dernier, le seul qui ait du sens au moment de rendre tes armes à dieu. Tu donneras à l’amour, ce mot prostitué, toute ta confiance, celle qui fait dormir tout droit sans un cri. Et si encore tu étais dupe, ce serait de battre la vie avec ton coeur.

 

A fleur d’inconscient

Ma prochaine patiente est en retard. Je prends le temps de laisser filer les images de cette matinée, en partie troublé par les effets d’entrecroisement entre la production de mes patients et la mienne – aujourd’hui, l’espace semble avoir guidé nos associations communes.  

Est-ce un effet de ma relecture récente de Lucrèce qui définit si bien le dispositif de travail qui s’accomplit ici ?

« Quand la matière est prête en abondance, quand le lieu est à portée, que nulle chose, nulle raison ne s’y oppose, il est évident que les choses doivent prendre forme et arriver à leur terme »

On sonne à ma porte. 

16.20 – j’ouvre la porte pour l’accueillir.

– « Je suis vraiment désolée »

– « c’est moi qui suis désolé pour vous»

Elle s’allonge nerveusement sur mon divan – après avoir ostensiblement déposé son sac sur le fauteuil qui me fait face. Un sac à main en peau de bête  – la bête n’est guère identifiable mais l’objet ne m’inspire aucune sympathie – non pas la bête, mais l’usage qui lui fut réservé. Ce sac est nouveau ? Un nouvel achat ? 

Surtout, l’objet est incongru. Et pour cause. Lors de notre premier entretien préliminaire, cette patiente me rapportait qu’elle avait récemment sollicité un rendez-vous chez une analyste sur le divan de laquelle elle avait aperçu qu’une peau de «vache» avait été déroulée pour accueillir les analysants. 

Elle avait décidé de ne pas donner suite à sa rencontre – encombrée, me disait-elle, par certaines associations «prémonitoires» : – « elle aura ma peau » « cette analyste est une peau de vache….». 

Le velours de mon divan semble lui avoir permis d’amorcer plus sereinement son analyse.

Mon regard perplexe s’appesantit sur le sac de ma patiente, j’entends sa voix, aigüe, comme une colère qui cherche son objet et qui s’irrite de ne pas le trouver,. 

J’aperçois ses bras qui se soulèvent, dessinent des figures incohérentes. Elle soulève ses cheveux, puis passent les mains sur son visage et relève à nouveaux ses cheveux…. puis repasse sur son visage, en explore les détails….  elle parle mais rien ne me parvient.. 

Je vois…  mais je ne comprends rien…  tout se passant comme si je me trouvais placé en position de voir sans comprendre. 

Je décide d’intervenir ne serait-ce que pour sortir de ma propre surdité

– « Vous êtes affolée ? »

– « je ne comprends pas votre question? «

– « Qu’est ce qui vous affole ? »

– « Rien, je ne comprends pas votre question ? »

Un long silence succède à sa réponse et je m’efforce de tenir le mien.

Son retard, le sac à main et le remémoration qu’il suscite en moi, l’agitation motrice, ma propre surdité ou plus simplement ma propre incapacité provisoire à pouvoir entendre ou supporter ce qu’elle disait… tout cela semble construire une scène dont je peux simplement dire qu’elle est violente et privé de sens. 

Elle sort de son silence.

– « Bon si j’ai si mal dormi, ce n’est sans doute pas à cause de mon ami mais peut-être à cause du rêve qui m’a réveillé – ce n’était pas un cauchemar, mais il m’a tout de même réveillée, je ne comprends pas que ce rêve ait pu me réveiller – il est simple et agréable, je dansais avec une femme et j’ai surtout bien conscience dans le rêve que c’était un pas de deux, je ne sais pas pourquoi »

Je reprends

– « Pas de deux ? »

Elle me répond après un bref silence

– « Pas de deux… c’est à dire, comment l’entendez vous ? »

– « Comme vous »

– « Oui…  c’est drôle, on peut l’entendre comme la négation de deux »

Un très long silence succède à son observation. Une élaboration vient de s’amorcer.

– « Bien…,  à vendredi »

Elle s’éloigne vers la porte. Je la rends attentive sur le fait qu’elle venait d’oublier quelque chose: son sac à main.  Décidément, encombrerait-il également ma patiente ? 

°°°°°°°°°

Il est 16.45. Je m’accorde une pause – cette liaison entre le sac à main de cette patiente et le jeu de mot contenu dans son rêve se prolonge comme un échos discret.

Cette jeune patiente s’était adressée à moi au motif d’une pensée obsédante qui la poursuivait: celle de la mort. La présence de cette pensée l’encombrait d’autant plus qu’elle avait orienté sa carrière médicale vers une spécialité: la maternité, les accouchements. Le début de son analyse avait fait apparaître la puissance redoutée par elle de l’image maternelle dont elle ne parvint à se dégager jusqu’ici que par une rupture avec sa mère. 

Je m’amuse un instant à laisser libre court à mes pensées autour de ce sac à main de peau, autour de sa symbolique féminine… et sur fond de cette évocation d’une analyste femme que cette patiente s’était empressée de fuir au motif qu’elle pourrait lui être nuisible.

 

Planète business : Mars ou Vénus ?

imageInterviewé par BFM Business, pour un nouveau programme intitulé PlanetBusiness, sur « l’égalité hommes/femmes dans les entreprises » :qu’est-ce que le management au féminin, s’il existe ? ce que les femmes apportent de plus et de différent que les hommes ?

En partage ici quelques idées bien personnelles prises en note par la journaliste :

« Au détour d’une crise, d’un changement d’organisation ou d’un passage de cap délicat, les dirigeants, hommes ou femmes, qui viennent en coaching à l’Atelier, cherchent à décoder leur mode de fonctionnement singulier et puis à sortir des rapports de force pour aller dans l’alliance, interagir autrement avec le sexe opposé. 

Les hommes sont parfois effrayés par la « femme-phallique » : ils ont des peurs profondes et archaïques qui se réveillent à leur contact : peur d’être dévoré, castré, anéanti. »

Le management au féminin est un management AVEC plutôt que CONTRE ; en exemple, au matin entre les draps : 
Lui : – Dis, je peux aller contre toi ?
Elle : – Dis, je peux venir avec toi ?! »
La femme essaie de démultiplier les potentiels de chacun, elle a une démarche plus coopérative. 
Le management masculin est historiquement paternaliste, directif, dominateur.
Et pourtant ce qui amène de la performance, c’est de mixer les pouvoirs, mettre du féminin dans le masculin et inversement.

Nous sommes arrivés aux limites d’un modèle, celui de l’homme dans une logique prédatrice. Et on se trimbale un modèle historique : les hommes dans le monde, les femmes dans le monde intime, plutôt dedans que dehors. 
La femme est moins, je crois, dans une logique destructrice, elle est dans le processus du vivant : elle donne la vie et en prend soin. Tandis que l’homme pénètre, ensemence et puis peut s’éloigner. 
Les hommes ne lâcheront pas le pouvoir comme ça. C’était un acquis et, en même temps, leur territoire est aujourd’hui en danger, remis en cause par la femme. C’est un chemin a priori douloureux. Et pourtant s’il traverse ses peurs et puis partage les commandes avec les femmes, il va gagner en lâcher prise ; il aura moins de stress et d’épuisement. Car tenter de tout contrôler est épuisant au fond. 

L’homme est dans le contrôle, la femme est dans l’émergence, le laisser aller de la vie, ; elle cherche à faire alliance, sans plan d’action a priori. Lui est dans un mode obsessionnel, elle est dans un mode d’accueil, plus propice aux nouvelles idées et aux changements.
La femme est moins prédatrice et plus à l’écoute de l’écologique que de l’économique. Elle est plus soucieuse au fond des ressources naturelles et humaines. »

 

 

Libre interprétation

Quand Freud, simple homme au fond, allonge l’Autre – la femme hystérique, l’homme aux loups -, sur son divan, il part autant dans des contrées sauvages que les colons, de part et d’autre de l’océan. C’est pourquoi, s’il n’avait pas été neurologue il aurait fait de psychanalyse, moins une médecine, davantage un truchement. Entre vivants.

 
Deux découvertes en mes lectures et cinémas d’été :
 
– Rouge Brésil, Goncourt 2001 pour Jean Christophe Rufin. Je sais, je suis en retard de phase, mais pour moi, Le Poche est format de vacances, et Les Indes, évasion tant aimée.
 
– Jimmy P. ou « la psychothérapie d’un indien des plaines », de l’ouvrage fondateur, de l’ethnopsychiatrie par Georges Devereux, fidèlement inspiré. 
 
Jimmy P.  Avec Georges Devereux en son rêve
Jimmy P.
Avec Georges Devereux en son rêve
 
Je découvre que c’est dans l’Autre que nous nous libérons le mieux. Sa présumée différence nous protège d’être les mêmes. Sa lecture, notre page blanche elle hèle.
 
Rouge Brésil : criant de vérité sur le conquistador français de l’Histoire oublié, Villegagnon, l’est aussi sur ces primitifs qui retiennent leurs ennemis en leur compagnie, puis les mangent, et retenir à jamais leur esprit. Cette force opposée qui doit donc être un manque…
 
Jimmy P. : blessé de guerre en apparence, blessé de la vie ordinaire en profondeur. Le scientifique à l’identité tronquée a bien plus de ressemblances avec lui, prétendu sauvage, qu’avec lui-même, Docteur présumé.
 
L’un et l’autre, Devereux et Jean Christophe Rufin, re-interprètent l’âme humaine qui se dérobe à jamais. 
 
 
 

Sur le divan sans fil

Un corps allongé – il semble déformé. Les contours de son crâne et ceux de ses pieds se confondent dans la perspective. Sur mon divan, je devine un corps insecte, presque désarticulé.

Surgie de ce corps, comme un centre de gravité, sa parole… Et cette gravité trouve un instant refuge dans une émotion qui se préparait depuis le début de la séance – je n’entends rien, son émotion seule me parvient. Progressivement, sa couleur se précise, celle de la peur.

A l’instant, elle vient de se fixer. Je la devine, elle me traverse… une impression viscérale, informe et vadrouillante qui s’accroche un instant à l’image du ciel matinal et profond que mon regard explore.

Je reviens vers mon patient, comme pour retrouver le fil de son propos et reprendre pied dans mon écoute – mais je n’ai plus de mémoire.

Pour débrancher le porte-mental et ajouter des poissons au ciel, rendez vous en espace analytique à l’Atelier des Jardiniers.

A l’eau de mère

Parfois j’ai peur si tu veux savoir. Peur comme un gosse, plus que le gosse peut-être quand la maison craque la nuit. Pas de mourir, je sais pas si je vais mourir demain, alors ça me suffit pour l’instant. Non, je sais pas toi, moi c’est de vivre. Ca m’a quitté y’a longtemps, j’avais la foi, j’avais un dieu qui était moi. Fallait me voir me regarder dans les glaces, me regarder m’écouter parler, je n’en croyais pas mes yeux, je me plaisais vraiment bien. Ouais après les pipis au lit, le premier chagrin d’amour, après maman qui giflait, j’ai aimé devenir moi. Ca allait rouler mon vieux comme sur des roulettes. Des filles, du cash, des voyages, pique et coeur et carreau, j’allais monter dans l’aéroplane de la vie et faire des loopings. Oui j’en ai vu des beaux moments. Mais ça m’a quitté. La foi, j’ai cessé de croire en moi-l’idole. Faut-il que j’ai déçu les autres pour me mésestimer moi. Qu’est-ce qui m’a manqué? Je suis pas mort, c’est pas à l’ordre du jour, j’en sais rien pour demain, on verra si y’a un planning de décès mais entre temps quelque chose s’est troué en moi. Et je fuis, mon ami. Je suis en perte, bientôt en cale sèche. Et je me tourne vers le destin, la marâtre aveugle, je lui dis, donne moi encore quelque chose. Encore du temps, encore de la grâce. Donne moi le panache d’avaler toute l’eau de la mer, toute l’eau de l’amertume.

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Créative Attitude originelle

Parmi les dirigeants et créateurs que j’accompagne, il en est qui retrouvent dans leurs grigris pour s’inspirer et pour agir, des traces… du pot petits !

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Notre créative attitude trouve ses origines d’après moi – psychanalyste en entreprise, qui accompagne l’innovation des plus grands-, excusez-moi de l’affront : sur le pot. Aux premières années d’émancipation.

Le petit enfant apprend les rudiments de la vie : manger, dormir, plaisir, souffrir, de la main de son papa et de sa maman. Mais nul ne peut, pour lui, déposer la formation singulière des résidus de son corps.

 

Un cadre est donné à l’enfant :

          – un récipient, son espace de création ;

          – une régularité, la discipline d’un temps ;

         –  la séparation entre lui et son excrément.

 

Il n’appartient qu’à lui :

         –  la conscience de l’envie ;

          – la mise en mouvement ;

          – le plaisir ou la douleur de lâcher et retenir ;

         –  l’acceptation ou pas de la séparation.

*

Parmi les dirigeants et créateurs que j’accompagne, il en est qui retrouvent dans leurs petits ou grands grigris pour s’inspirer et agir aujourd’hui, des traces de cette période de créativité, originale et originelle, à laquelle il n’y pensaient plus.

Ainsi, l’un d’eux, qui était contraint par la mère à la station assise et prolongée dans un couloir, par toute la famille fréquenté, découvre comment ce couloir, dont il s’en souvient avec précision et ressenti profond, le mène à une découverte bien moins évidente :

Il a la sensation « étrange » – inconsciente peut être, préconsciente nous dirons – que ce couloir matérialise en sa représentation mentale son propre intestin. Et il croit reconnaître, ressentir aussi, un tiraillement familier entre l’envie de se « vider » de ses frères et ses sœurs, aux alentours trop présents, et la peur de lui-même disparaître avec eux.

La rivalité, ou sa cousine acceptable en société : la compétitivité, restent aujourd’hui son moteur de création. Et le burn out son hantise. Donner trop.

La prise de conscience de ces conditions de création singulière et originelle l’amène enfin à aisément travailler en intelligence collective. Avec toujours une pointe de dépassement personnel qu’il savoure à présent !

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imageEn ce qui me concerne moi – non seulement « coach » de lui, puisque de témoignages personnels il s’agit -, je suis venue à la créativité sur le tard. Comme pour nombre d’entre nous, donner satisfaction « à la mère » passait avant tout.

Source d’inhibition au fond, que de vouloir bien faire et satisfaire : la mère, le professeur évaluateur, ou l’employeur tout-puissant. Inhibition de mon propre potentiel et mon décalage fécond. Et chronique constipation !

Pour en sortir, si j’ose dire, se « débarrasser » du donneur d’ordre est illusoire : s’éloigner de papamaman, quitter les institutions . C’est de moi-même que j’exigeais à mon tour la perfection.

Comment  s’en sortir alors ? En choisissant un « métier impossible » selon Freud, ceux de « soigner, gouverner, enseigner » où quelle que soit la puissance ou pertinence des moyens mis en œuvre, on peut y être certain… d’ « un résultat insuffisant » ! J’accompagne, dans la liberté qu’offre la psychanalyse, l’inventivité même de chacun. Et au sein de la société : reine-mère à jamais…

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Henri Kaufman  me convie ainsi à contribuer légère à son ouvrage sous presse :

TOUT SAVOIR SUR la Créative Attitude

Et je réalise mon désir

Mon Sieur

Merci

 

D’inconscient à inconscient, réapprendre le management

 
 
imageElle est responsable d’un point de vente en cette chaîne à succès. Et elle est désignée coachée de l’année. « Une année ratée », dit-elle.
 
– Mon superviseur est parti sans préavis, et j’ai du assumer seule une des plus grandes boutiques de l’enseigne, ajoute-t-elle. Pour une première expérience de management c’était trop ! Alors apprenez-moi à mieux m’organiser et à motiver mon équipe. Quelques repères et je reprendrai de plus belle !
 
– Passons d’abord un peu de temps sur votre motivation à vous… et sur votre assise, lui rétorque le coach. Il remarque en passant qu’elle se tient en bord de son fauteuil, et le lui confie : – êtes-vous bien installée ici-même ?
 
– Merci bien mais c’est la façon naturelle dont je m’assois. Alors ! Comment procédons-nous ?
 
– Comme vous le faites là. Parlez-moi de vous comme ça vous vient naturellement.
 
Le coach se laisse alors aller, sans trop y penser, à la détente que sa cliente se refuse net. Il se cale dans son fauteuil et repose sa tête en arrière. La manageuse l’imite sans y prêter attention… Sauf que, très rapidement, elle sursaute et se relève :
 
– C’est l’image de mon père mort quand j’avais 8 ans qui m’assaille soudain !
 
 
L’inconscient s’invite en la relation. Un lapsus du corps et il prend son séant. 
Un lapsus… de l’accompagnant ! Il met en acte ce que son client évite à son tour pour une raison inconsciente refoulée. 
 
Autant de directivité, d’efficacité et d’aplomb suggéraient déjà fort une « angoisse de mort ». Lâchant ses résistances d’un mouvement du corps et de quelques mots, cette femme dirigeante a replongé à son insu dans le drame de son enfance ; un drame dont elle a perdu tout souvenir. Alors qu’elle a en tête la relative déconvenue d’un responsable hiérarchique absent, son inconscient lui fait revivre les conditions, complètement inacceptables aux yeux de l’enfant qu’elle était alors, de la disparition tragique de son père.
 
Comment retrouver ses marques en tant que manager, figure d’autorité, quand la figure originelle a manqué ? En relation avec son coach, re-connaisseur de l’indicible et modèle de renouveau.
 
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Si vous êtes coachs expérimentés, superviseurs ou thérapeutes, alors Eva Matesanz et André de Châteuvieux aiment vous inviter à un atelier inédit et de rentrée :

 

L’inconscient, outil inné pour accompagner

Ce sera le vendredi 20 septembre à l’Atelier de l’Art de Changer, Paris 9.
Une journée ni clinique ni chamanique, dans un lieu propice au retour à soi, et animée sur le mode singulier de la supervision en groupe de pairs et en duo, pour prendre soin de ce que nos confrères psychanalystes nomment « l’inconscient instrumental ».

 
 
 
 
 
 

C’est cousu d’avance

« Le travail est un mot tellement dans l’air du temps qu’il s’est dissout en lui et semble se loger partout où l’homme respire. Un mot épais, acide, amer. […]

Comment décrire cette notion étrange qui fait cohabiter dans le corps et l’esprit des hommes, la servitude et la création, la soumission et l’accomplissement, la torture et l’enfantement, la souffrance et la joie ? »

Ces lignes-là sont de Edwin Lavallée pour un appel à contributions dans le prochain SANS-TITRES, une création poétique collective.

Et ces lignes et ce thème-là m’ont donné envie de contribuer avec quelques lignes sur ce drôle de travail qu’est le travail sur soi.

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C’est cousu d’avance

 

Quel étrange travail que le travail sur soi. Libres associations et voyages en enfance, sur le divan ou le canapé, pour tenter de détricoter et puis lâcher ce qui au travail et à l’entour nous torture et nous enferme; et qui vient de loin au fond.

Ainsi cette femme-là, dans son agence, elle aime ajouter de l’humour noir à l’absurde des jours ordinaires. Car à la longue ça semble plutôt absurde de donner ou refuser des crédits à ceux qui n’en peuvent déjà plus. Alors, pour traverser les hauts et les bas du marché et les humeurs changeantes de son équipe, elle encourage et taquine, agite et chahute chacun de ses coéquipiers. Mais ce qui hier allait de soi dans l’art de diriger change aussi. Et, aujourd’hui, l’air du temps est à la souffrance au travail et aux risques psychosociaux, alors ses collègues aiment se liguer contre elle et puis porter plainte pour harcèlement.

– Suis-je vraiment maltraitante ? se plaint-elle à son tour.

– Il y a en chacun de nous une rage originelle parfois cachée ou empêchée.

Elle se souvient alors de la cour de récréation quand elle était moquée et tyrannisée. Mais elle gardait tout ça pour elle.

– Que faire de ça aujourd’hui ? gémit-t-elle.

– Cette rage-là, retenue, est parfois retournée contre soi ou dirigée vers qui veut bien. Violence reçue hier, violence donnée aujourd’hui.

Alors elle essaie de marcher sur des œufs avec son équipe. Mais les syndicats font une descente dans son agence et la passent à la question. Harcèlement à l’envers. Chacun joue sa partie.

– Que faire ? interroge-t-elle.

Pour ne pas rendre l’âme, elle finit par ne plus rien faire. Et puis elle rend les clefs de sa boutique. Son travail lui offre là comme une nouvelle naissance.

Parce que la naissance c’était aussi un drôle de travail pour elle. Pas que des bons souvenirs ; quand son enfant est venu au monde la sage-femme et le médecin ont fait une énorme gaffe ; travail de nuit ; l’enfant abîmé à jamais hélas. Alors elle en veut au monde entier et aussi un peu à Dieu parfois.

– Que faire de tout ça ? questionne-t-elle encore.

– Ça vient de plus loin encore peut-être ?

Alors elle lâche qu’après sa venue au monde à elle, ce n’était pas vraiment glamour non plus ; sa maman était tour à tour très euphorique et puis très dépressive. Et ça soufflait le chaud et le froid tout à l’entour. Alors elle tentait de la câliner et de la chahuter pour traverser ensemble les hauts et les bas. Mais en vain. Alors sa rage d’aujourd’hui, peut-être qu’elle vient de là au fond ?

Et à présent, elle vit moins à fond l’instant passé ; au travail et à l’entour.

 

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Il faut aussi être inconscient pour accompagner les dirigeants

magritte-inconscient-la-grande-guerre« Je me suis souvent senti plus petit parmi mes pairs. Mais au fond ma modestie m’a bien servi ici ! Et j’ai eu une belle progression dans le management… même si ça n’a pas toujours été choisi. »
Il est assis là, tout droit, au fond de son fauteuil ; il dirige une grosse équipe dans un business en développement et il déroule son histoire au coach :
– J’aimerais à présent prendre une Direction Générale sans plus me minorer. J’ai déjà des premières propositions. Mais j’ai peur de prendre le pouvoir. Et c’est là que j’ai besoin de vous… Mais déjà vous me faites un peu peur aussi…
Le coach, en écoute nomade, moitié ici, moitié ailleurs, sans autre outil que l’attention ultime à ses propres pulsions en présence du dirigeant. Et là, c’est un double élan qui l’anime : un désir de protection et, en même temps, de l’agressivité. Alors il aime questionner cette ambivalence :
– Vous m’avez dit tout à l’heure que votre mère était la secrétaire de votre père durant toute sa vie de patron et qu’alors il la malmenait sous vos yeux d’enfant.
– Oui… Et alors !?
– Et vous-même, aujourd’hui, vous devez avoir une secrétaire ?
– Oui ! Mais dans cette relation-là pas de répétition du passé ! Et il s’en étouffe un peu pourtant.
Il reprend sa respiration et poursuit  :
– Et cette femme-là est handicapée… Mais c’est vrai que je dois m’en séparer actuellement !
Et il y a alors sur ses lèvres tout à la fois l’esquisse d’un sourire et une grimace.

 

Lapsus ou pulsions qui affleurent, passages à l’acte ou évitements… C’est l’inconscient qui s’invite en séance ; et c’est cette matière-là, précieuse, indicible, vivante, qu’il s’agit d’oser nommer, pétrir, patiemment, doucement, avec chaque client.
Ainsi ce dirigeant-là a aimé progresser jusqu’alors en empruntant plutôt un rôle de soumission ; comme sa mère. Et s’il va plus ouvertement aujourd’hui vers son désir, s’il « prend le pouvoir », alors il a peur de devenir comme son père.
Mais au fond il est peut-être déjà l’un et l’autre !

 

Si vous êtes coachs expérimentés, superviseurs ou thérapeutes, alors Eva et moi on aime vous inviter à un atelier inédit et de rentrée :

 

L’inconscient, outil inné pour accompagner

Ce sera le vendredi 20 septembre à l’Atelier de l’Art de Changer à Paris 9.
Une journée ni clinique ni chamanique, dans un lieu propice au retour à soi, et animée sur le mode singulier de la supervision en groupe de pairs et en duo, pour prendre soin de ce que nos confrères psychanalystes nomment « l’inconscient instrumental ».

 

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Photo : L’inconscient selon Magritte, et ici « La grande guerre », 1964