Au bout de la lande

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On est parti marcher sur les chemins côtiers tout au bord des marais salants. Et toi, tu portais tes sandales de la couleur du soleil.


Tu aimais t’arrêter pour prendre des photos des nuages et des libellules. Et des fleurs par dessus les haies sauvages.
J’ai envie de déguster des huîtres avec toi, je t’ai dit, quand on est arrivé au bout de la lande.
Je sais que les huîtres ça te fait toujours saliver comme une folle parce que ça t’évoque le sexe, mais là, vraiment, j’avais faim.


Tu as demandé l’adresse à un drôle de bonhomme sorti tout droit d’un conte de fée. Il était « Rémouleur et affûteur mobile ». Enfin, c’est ce qu’il avait écrit sur son estafette blanche garée à marée basse.


Moi les huîtres, je les prends et je les déguste dans les criques –, il a répondu avec un sourire en coin.


Et puis finalement, il nous a dessiné le chemin dans le ciel et avec ses doigts.


Il était presque trop tard quand on est arrivé en face de l’île au bout du ciel. Mais ton sourire a suffit. Et dans chaque huître il y avait une perle.

Sous la lune

lune1S’habiller en poupée ou en putain c’est pareil ! dis-tu, là, toute allongée sur le tapis d’herbe et vêtue de ta robe en fleurs de pivoine.

Et parce que ce soir il fait si chaud au dehors, je sens bien que tu n’as rien au-dessous.

Tes yeux dans un nuage, tu ajoutes : quand tu offres une mini-poussette à une fillette, malgré ses allures de petite maman déjà, elle fait pareil au fond qu’un petit d’homme dans sa voiture à pédales : elle aime foncer dans le monde.

Et je me souviens alors de ces jeunes filles en robe à smoke ou de soie, dans les châteaux, dans les rallyes. Blondes ou brunes, le modéliste de Dieu dans son bureau d’études ne les avait pas ratées celles-là. De bonne famille et belles à croquer ou à lécher, elles arrivaient en vieille jaguar ou en carrosse à moteur, et puis elles buvaient des cocktails et aimaient danser à en perdre la tête.

Et moi, toutes ces nuits-là, j’étais dans les cuisines et les caves des châteaux, pour les servir et gagner un peu ma vie d’alors. Et aussi pour découvrir un instant ce monde-là. Parce que je n’avais pas de château, ni vieux ni en Sologne.
Et toutes ces filles déchaînées, elles finissaient sans dessus ni dessous, mouillées comme jamais au bout de la nuit ; au-dehors comme tout au-dedans.

Et puis, quelques années après, elles ont fait plein de bébés. De beaux bambins qui à leur tour sont devenus des poupées ; des poupées qui aujourd’hui et en secret rêvent parfois d’être déshabillées et prises à l’envers et sans chichis. Sous la lune.

 

On voudrait regarder la télé

Alors je lui dis ça.

Soudain un silence d’un long instant, là, entre elle à moi. Surpris, gêné, je me vois rompre ce silence-là, sans trop savoir encore pourquoi. Alors je lui dis ça.

– Ça tombe bien, dit-elle du tac au tac, parce que là-bas aussi, en réunion d’équipe ce matin-là, j’ai posé un silence, un long silence, face à lui. Vous vous souvenez : c’est celui qui me cherchait des poux toujours. Et ça a mis fin alors à ses attaques incessantes, à ses jeux à la noix. Comme un enfant qui piaille et qui, au fond, réclame un peu de reconnaissance. Et il est revenu vers moi après la réunion, inquiet et comme pour vérifier que je ne boudais pas !

Et alors ? je me demande en moi-même.
– Alors, poursuit-elle, il y a encore aujourd’hui,  pour moi, comme une énigme dans ce silence-là. Un malaise venu d’ailleurs ?

– Ou bien le contraire peut-être ?
– Je ne comprends pas !
– Ça vous à fait quoi tout à l’heure de me voir rompre le silence là, entre nous ?
– Vraiment rien ! Ça tombait bien, je vous l’ai dit !

Alors je quitte là ce que j’ai cru percevoir d’elle un instant : le plaisir devant l’homme soumis à son silence et puis qui cède. Ça doit plutôt parler de moi, encore une de mes craintes anciennes. Bizarre que ça se réveille là.

– C’est vraiment comme un malaise venu d’ailleurs, répète-t-elle.
– Un malaise d’autrefois ?
Alors, je vois bien là, dans ses yeux, qu’elle me voit venir et qu’elle a un peu peur de repartir en enfance. Mais c’est pour ça aussi qu’elle aime venir en bord de ciel. Alors je la pousse un peu.
– Et qui faisait silence, autrefois ?

Et un souvenir surgit là, comme s’il n’attendait que ça :
– J’aimais revenir de l’école avec des bons points ou des bonnes notes. Souvent. Mais ce n’était que le silence alors.

Et je crois deviner qu’il y a autre chose.

– Tais-toi, s’il te plait, ajoute-t-elle. On voudrait écouter la télé. Ça, c’était le soir à table, quand j’avais simplement envie de parler !

Et elle découvre ainsi qu’elle aime faire aussi ce que jadis on lui faisait.

***