Tombés

Catherine est tombée là, elle pensait être en retard à son rendez-vous de Berlin et ne maîtrisait pas bien son dossier. Elle avait du sommeil en retard. Marcel git en petits morceaux affalés contre un mur. Il avait des soucis avec son coeur mais trouvait sa nouvelle cardiologue vraiment charmante et regrettait de n’avoir pas vingt ans de moins pour lui proposer un rendez-vous galant. Irène avait un retard de règles, elle n’était pas sûre et n’osait pas faire le test. Elle avait peur d’avoir envie de l’être, elle ne savait pas bien. Elle venait juste de renoncer à sortir fumer une cigarette à cause de ça, parmi la petite foule des tabagiques furtifs. Maintenant elle est affalée au milieu de valises éventrées. Pablo n’avait encore embrassé une fille et Karl regrettait d’avoir oublié ses cartes pokemons. Ines amenait son fiancé à l’avion, il venait de partir, à 1000 mètres d’altitude en montée, il ne sait pas qu’elle était sur la trajectoire d’une vitre pulvérisée. André avait une exposition à New York des termites dans son grenier, il n’a pas compris, les yeux ouverts sur le plafond crevé. Mohammed allait voir sa mère, il avait pour elle des nougats dans son sac, et avait gardé pour lui qu’il venait d’être embauché par une grosse compagnie américaine de robotique. Il voulait lui faire la surprise, il n’a plus les bras dans lesquels il aurait voulu la serrer. Et Joseph et Heinz et Jaco et Priscilla et tous les autres, ceux dont on ne sait pas encore le nom.

Écouter la musique de l’Autre : Bowie

Qu’est-ce qu’on peut écrire sur Bowie? Qui ne l’ait déjà été? J’ai usé le vynil de Ziggy, le disque parfait. J’avais 17 ans. Je faisais trois kilomètres à pinces pour rentrer chez moi juste pour déposer une petite fiancée, encore recouverte de rosée, devant sa maison. On se tenait la main. Les petits oiseaux chantaient. Les fleurs dans les arbres, elle s’appelait Cathy, à la fin je l’ai trouvée trop tarte. Ou alors c’était moi. On écoutait Bowie, Floyd, Zeppelin, Cocker, Genesis, Spooky Tooth, les Beastones. Bowie et le glam rock, euh. J’aimais pas tellement son côté caméléon, prophète et soirée déguisement, ce que j’aime général c’est la musique. Le cirque androgyne m’emmerdait le dandysme poseur aussi. Je l’ai suivi de loin, avec estime et respect mais globalement sans passion. Il avait hypnotisé margot. Les yeux vairons, sa beauté bizarre, son élégance, son côté défilé de mode pour junkies. On avait du le faire chier quand il était petit avec ses yeux, éclatante revanche. Au cinéma il a toujours joué Bowie, même quand il était prisonnier des japonais. Etrangement alors qu’il était si distingué, comme un marquis de transylvannie, il était peu sexuel. Je veux dire les filles se seraient trainées à genoux pour toucher sa cheville mais il ne sentait pas le fauve. C’était une bête de scène détachée. Vous avez imaginé le sexe de Bowie? Pas sûr. Contrairement à Jagger. Lui-même n’était pas bien sur de son identité sexuelle, il a dit tout et son contraire. Mais faut-il croire ce que ces gens disent alors que toute leur vie c’est à eux même qu’ils parlent, nous ne sommes que leur caisse de résonance. Plus tard j’ai refait le parcours. J’ai pu écouter la musique sans penser au costume croisé ou aux cheveux rouges. Hunky, Ziggy, Low, Aladdin sane, et bien plus récemment Heaten m’ont passionnés. Cette voix de crooner cosmique, ce vibrato qui ressemblait à un chevrotement, la puissance soudain, celle qu’on attendait pas, alors même que le type avait osé se confronter à Freddie Mercury la plus grande soprano du 20ème siècle. Bowie qui avait refusé l’anoblissement parce qu’il l’était naturellement dans sa principauté personnelle, était un fantôme qui planait sur nos consciences. Lord David, priez pour nous. Rarement un artiste aura été à ce point présent et absent, parvenant à garder le secret et choisissant sa lumière. De rock star il opté pour le statut de Star tout court. Aujourd’hui il ne se réincarne pas, il fait ce qu’il a toujours su faire le mieux: le désincarné. C’est la garantie matérielle d’être éternel.

Un vers nouveau, vers où aller

Le premier poème de l’année il est tout perlé d’espoir comme les gouttes de l’ondée.
Le premier poème de l’année il est né d’un baiser, de mille baisers, portez-vous bien, rentrez bien, faites attention à vous, il ne sort pas de la route, il ne rend pas son dernier souffle.
Le premier poème de l’année, il a deux larmes dans les yeux et les joues embrasées, il voit l’autre avec les yeux de l’un, il s’étonne qu’il fasse jour déjà dans la vie des siens.
Le premier poème de l’année il n’a pas peur, il parle au futur, il a le passé moins lourd.
Le premier poème de l’année, il voit les enfants jouer, et ceux qui sont devenus des hommes dans l’année, il les voit qui vont prendre la place et écrire de nouveaux poèmes de l’année.
Le premier poème de l’année il demande pardon il dit merci il cherche un vers nouveau, vers où aller.
Le premier poème de l’année il s’écrit à demain.

Un air d’enfance

La femme est entrebaîllée. Tu crains les courants d’air qui pourraient la refermer brutalement, tu évites de déplacer de l’air. Tu te déplaces soigneusement. Pas un mot plus haut que l’autre, comme parler à un enfant qui a peur. Tu sais qu’elle peut ouvrir grand sa porte et te laisser entrer, tu es sur le seuil, le temps est chaud, on annonce des ondées, ne souris pas, ne parle pas, ferme les yeux, entre à l’aveugle. Elle te donnera les clés.

Le coucher d’un roi

J’ai pas mal emballé sur Demis Roussos. Plus précisément sur « Aphrodite’s child ». Trois slows qui tuent, trois tubes de l’été: « Rain and tears » d’après le canon de Pachelbel (ça m’a permis de découvrir l’original et son oeuvre), « I want to live » (d’après « Plaisir d’amour ») et enfin « It’s five o’clock ». Je me souviens de cette blonde au sport d’hiver sur le dernier tube, elle embrassait comme un serpent avec une langue qui frétillait et se dérobait, elle m’épuisait en plus elle dansait sur tempo élevé en balançant des hanches, à la fin j’avais le tournis. Je me souviens que sur « I want to live » on regardait la fusée Saturn de Neil Amstrong partir pour conquérir la lune. C’était aout, j’étais à Palma de Majorque, maman râlait contre la bouffe de l’hôtel que c’était un scandale. Cet été -là j’ai connu Angelika qui était allemande, délicieusement aryenne et me regardait comme si j’étais Alain Delon (ce qu’objectivement je n’étais , sur le plan physique en tout cas, pas). Elle embrassait comme si nos vies en dépendaient. On a correspondu pendant un an. Où es-tu Angelika?
Demis Roussos était gros velu et avait un joli sourire. Et il était grec. Ses deux copains Lucas Sideras et Vangelis Pathanasiou, avaient les mêmes caractéristiques physiques, des bibendums équipés de moquette noire partout sur le corps. Pas le look de rock stars, mais qu’est-ce qu’ils nous ont fait danser nous qui ne savions pas danser. Pour « Rain and tears », pas de blonde (en trois ans j’allais épuiser mon stock et par la suite me consacrer aux autres couleurs) mon seul souvenir c’est une émission de Bouvard, le nain de télé à l’esprit purulent. Il interviewait Demis qui avait un genre de djellaba à fleurs avec autour du cou un collier avec des dents de requins. Je le trouvait trop stylé, à l’époque. Et l’homoncule de Bouvard de lui dire « autour du cou c’est des dents d’impresario? ». Tout le monde riait, Demis, le public, mes parents, mais pas moi. Après j’ai toujours haï Bouvard, et je ne lui ai toujours pas pardonné. Mais je me suis tu pendant toutes ces années car Mémé l’aimait beaucoup. Bouvard c’était le camp des parents. Nous on aimait les Aphrodite child. On aimait cette Grèce là et je lisais Salambo, du coup c’est devenu un peu ma B.O intime. Demis a fait sa Nana Mouscouri par la suite malgré son incroyable voix. Vangelis est devenu claviériste de Yes puis compositeur de musique de films et notamment Blade Runner. Aphrodite ces trois étés là nous a fait un bel enfant. Je n’ai plus jamais dansé le slow et rien d’autre d’ailleurs et la terre entière m’en a été reconnaissant. Il faut dire qu’entre temps j’avais expérimenté d’autres techniques d’approches de la gazelle solitaire bien plus performantes. Merci Demis pour tout ce soleil.

Demis Roussos
Demis Roussos

Ma petite fille

imageLes couettes, les queues de cheval, les chignons, les crayons dans les cheveux, et ce putain de tas de poupée, comment tu fais Laurene. Tu ranges ta chambre quand mon bureau s’appelle Tchernobyl, et je ne peux rien te dire.

Tu rentres, tu n’es pas une femme, mais elle est dans ton ombre sur le mur.

Les petites filles vous nous donnez des songes, des fugues, des échappées belles, on ne croit pas en vous, on vous sait garce. Et tout à coup le r se déplace et vous voilà grace. C’est probablement cet Y que vous avez dans le ventre, sous ce satin qu’on ose plus toucher quand vous avez deux chiffres. Laurène c’est ainsi que je t’aurais appelé si je t’avais eu, gamine piaillant dans la maison, délivrant des chagrins d’amour avant que cela ne soit l’heure. Pleurant d’improbables garçons, vides de sens, privés de raison, mais si craquants. Fille sautant la corde, funambules de marelles, terre et ciel, pour qui pleureras-tu des larmes de craie?

Moi je fais dans l’association d’idées. De mots.

On appelle ça une résidence d’écriture. Quatre jours avec des hôtes délicieux, la vie de château, l’ordi qui ronronne et a promis de pas bugger. Et un genre de festin d’été avec le vert de Juillet avant qu’Aout ne nous calcine tout ça, la douce France, planquée dans ses vallons. Un couple de flamands tient cette maison d’hôte, ils sont artistes aussi, et pas des amateurs. On fait assaut d’amabilité eux pour m’enchanter le séjour, moi pour qu’ils ne se décarcassent pas trop. On va finir par s’emplâtrer par gentillesse esquivée. Avant être gentil, aimable, serviable ça craignait, on avait lu freud et lacan, maintenant on s’en tient à ça, vu les décombres du reste. Ici c’est pas le minaudage commercial d’une chaîne hôtelière, où le concierge légumineux se répand en salamalecs devant toi. Où le personnel cloné t’offre des sourires fabriqués par orthodontie.

Je me sens invité dans ce petit castel, on papote, on prend l’apéro on parle du marché de l’art et on déplore en choeur en hochant du chef. On ne refait pas le monde, il est défait, on refait nos parages, que David le sculpteur a peuplé d’un bestiaire d’insectes géants et d’animaux factices. Ca fait pas peur, je le dis pour les âmes sensibles, c’est saisissant, comme l’art dans un décor improbable, le coq à l’âne, moi je fais dans l’association d’idées, de mots. La création n’a rien de vertical, ni d’horizontal non plus, c’est une ligne brisée, pointillée, facétieuse ce qui emmerde toujours les académies de tous poils.

Moi qui suis nul en la chose scientifique je me suis toujours passionné pour le cerveau. Bon le sexe et le coeur c’est bien aussi, hein. Mais le cerveau: l’énigme gélatineuse que même les blouses blanches elles genuflexionnent devant. Le savant t’embrouille avec les hémisphères, l’hypothalamachin, la connexion neuronale. On te dit où est le centre du langage, la première à droite, passez devant un bar, remontez le long du lobe frontal, c’est là, y’a une pancarte. Mais le sémiologue ricane (qui n’en sait guère plus) le langage n’a pas de centre, pas de sens non plus. C’est une cavalcade de couleurs, une pollockerie de sons et lumières, avant quelques gouttes de concepts noyés dans tous ça, shakez et servez sur un lit de glaçons. L’homme n’existe pas. Le langage, si. L’un n’est que l’apparence de l’autre. Le cerveau fait semblant d’être un organe fonctionnel alors que c’est une éponge à poésie, l’hydre passé, présente, future à la fois de nos déluges sensoriels, de nos moussons affectives. Le langage nous tient debout, il dit, il est tuteur. Et j’attends mon ange gardien, j’en ai vu passer un en rase-motte ce matin dans la turbulence des arbres, dans l’indécision de l’aube.

Voyez comme je suis poète : j’ai un cerveau que nul orthodontiste ne touchera jamais.

Des coulisses de la psyché à la scène de rue, enfin

Longtemps je me suis tu, j’avais coupé le son. J’étais assis dans mon coin de table, pendant les festivités, les apéros, les cérémonies sociales, les convenances de rue. Ca parlait politique, rock’n roll, football, région, patin, couffin.J’écoutais d’une oreille, l’autre écoutait ce truc qui me battait la poitrine et donnait des signes de faiblesse. Je tournais le dos à ma jeunesse, j’écrivais en moi comme dans un livre ouvert. Et personne ne le savait. Il se trouvait encore un moi dans la glace mais je voyais bien que certains oubliaient mon nom même s’ils savaient mon silence rempli d’encres sèches. Un jour je suis sorti de mon hiver j’avais mis le mot fin aux quelques tomes écrit sur l’intérieur de moi. Le monde n’avait pas changé, politique, rock’n roll, football, région, patin, couffin. Mais la rue était jonchée de ceux dont je m’étais défait.

Les yeux fermés, il rêve

Il rêve tout haut. Il a encore vu un film de zombies et ça doit démembrer dans son crâne. Elle préférerait qu’il regarde un porno mais peut-être que ça ne ferait pas de beaux rêves. Peut-être qu’il lui mettrait la main dans les cheveux avant de se tourner et respirer les yeux fermés à fendre l’âme, comme un cheval écumant. Peut-être il s’allongerait sur elle murmurant , comme l’an dernier, quand ils étaient jeunes, tu es si profonde, si profonde. Elle sent qu’il est chaud à portée de main, à dix années-lumières. Elle est profonde, toujours si profonde. Des fois elle vérifie avec ses doigts, elle somnole, égarée dans sa grotte sous-marine. Puis un sursaut la ramène. Le réveil, sur la table de chevet avec ses yeux rouges dit qu’on est passé à demain. Mais elle sait qu’elle est déjà hier.

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J’écris une histoire d’ange

Je feuillette Facebook, j’ai la gueule de bois, le marteau de vulcain en guise de casquette. Un hydravion passe on dirait un hanneton obèse. Comme la mer dort à plat ventre, sans même une ride au front, les surfeurs bodybuildés ont troqué leur planche contre des jet skis et ils me raient le bleu. Où j’ai mis le fusil à lunettes. C’est vrai je suis jaloux des jeunes sportifs avec des sourires d’orthodontiste. Moi je suis un intello avec le verbe haut et la braguette ouverte. Je fume, je bois, c’est dimanche, je pense à mourir d’ennui, Dieu n’ à toujours pas honoré mon invitation à déjeuner. Le dimanche est un jour perplexe. De désorientés. Ici on va à la plage, ailleurs on va en forêt, on monte un col, on va faire pipi dans le bocage. On se laisse pousser des ailes mais comme les poules on ne sait pas décoller. Moi j’écris des conneries, le voyage en moi-même. Quoi foutre à la plage à part bouffer du sable et tacher son livre avec de l’ambre solaire ? Si encore mon petit était la on pourrait faire capitaine de pédalo et hisser nos couleurs. On inventerait un drapeau à nous: nos empreintes de mains blanches la petite la grande sur fond bleu. Et voguent les endimanchés et que je t’embroche de la méduse. Saloperies de méduses, c’est toujours ceux qui n’ont pas de cerveau qui viennent t’envahir. Mais mon petit n’est pas la. Non il n’est pas là. Alors dans mon orgueilleuse solitude, avec mon licoul dans le crâne, j’écris une histoire d’ange, je vois des anges partout en ce moment. Un ange à l’aile brisée qui viendrait frapper à ma porte et passerait quelques jours de convalescence avec moi. Je sais, c’est un rêve de centaure, je ferai mieux d’aller à la plage.

Chronique Ajaccienne