À la dérobée

Elle est ma chance, regardez-la, elle ne sait pas qu’on la voit, il est en ainsi des femmes aimée. Elle marche trop vite, elle s’est maquillée, elle fait souffrir ses chevilles. Une boite à musique tourne dans sa tête, une mélodie pâle qui s’accroche à ses mèches. Sait-elle que je suis là, à la dérobée, oui elle le sait mais elle ne me voit pas. Mon nom résonne en elle qu’elle prononce à mi-voix, c’est son nom propre, celui qu’elle cherche des yeux dans la foule et qu’elle ne verra pas. Pas aujourd’hui. Elle a appris le sens du mot demain, un mot lancinant comme une mélodie pâle. Il faut qu’elle marche, elle doit parler à des gens qu’elle n’écoute pas. Elle essaie d’entendre ce que je dis de loin mais les voitures passent et les avions font crisser le ciel. Des fois elle pleure un peu, pour elle-même, quand elle cache ses yeux, quand elle se cache dans l’averse. Je serai là. Elle dira le mot demain, elle appellera la chance et je serai là.

 

 

 

Un ange passe

On va prendre la peugeot, là, bientôt. Le père doit passer l’aspirateur dedans tous les deux jours, à peine si j’ose y poser une fesse. La petite nuit tombe sur la maison. Le ballet des volets à fermer et le feu qui flambe y’en a des stères à brûler, ils ont du débiter la forêt jusqu’à Draguignan. On sait jamais si les russes attaquent l’Ukraine. On a fait hosto, le traitement. Ma vieille s’était fait une beauté pour le jeune médecin, une pointure, qui fait son galant. Elle m’a fait l’article du lieu, flambant neuf, la visite, comme un agent immobilier. Mais elle avait les mains qui tremblent. Deux heures avant de prendre la peugeot pour m’amener là-bas, au bateau, reviens vite denis, oui je suis nomade, le type essoufflé. Avant on était plutôt citron dans la famille, les bagnoles du général, quelque chose le général, le grand Charles on disait, mais on a jamais pu se payer la ds. Toute façon la DS c’était pour les hommes, les femmes et les enfants avaient envie de gerber. Mon vieux est là, à un mètre sur son PC, j’ai un peu la honte d’écrire comme ça sur eux, en loucedé, mais je suis écrivain, c’est mon métier la chronique de nos manies humaines. Maman fait dans le sudoku, pour moi du chinois… « quatre gousses d’ail et curcuma » qu’il dit le paternel, il bosse son poulet curry, coco, le retour. Tu lui parles pyramides de Chéops, il saute sur son ordi. Un surfeur. Mon père le surfeur d’argent. La peugeot patiente dans le jardin, bientôt le bateau, je vais m’y saouler dès le quai, le martini est à 4,80 euro, mettez m’en un autre. Et puis après un petit vin de Sartène, en mangeant. Il est déjà 7 heures, elle dit la mère, oui déjà. C’est toujours déjà, nos vies, tu sais. Demain matin je descendrai du bateau jaune comme une guèpe, je rejoindrai, Ajaccio ville impériale, et mon petit bonhomme, la génération descendante. J’aurais la gueule de bois. Je verrai passer mon ange dans le ciel.

 

Je n’ai besoin que de quelques uns d’entre vous, et l’enfance

(C) Caras Ionut
(C) Caras Ionut

Le ciel tombe sur la mer, il pleut des chandeliers aux branches éteintes. Je suis seul avec mon ordinateur qui n’est pas très causant aujourd’hui. Le chat me tanne pour pisser, bouffer, câliner, il s’insinue entre mes jambes, un vrai boa, manque me faire tomber, je ne le jetterai pas contre le mur parce que c’est rigolo et que je vais le mettre sur You Tube. Je ne suis pas très malin, mais pas aussi con, pas aussi dénué d’empathie. Tout à l’heure si le bois est sec je ferai une flambée dans la cheminée et on sentira le cochon fumé le petit garçon et moi. L’idée serait de faire un petit repas devant en écoutant craquer le bois. J’écoute le temps passer et mon cœur qui bat toujours trop vite, y’a-t-il un cardiologue dans la salle, continue de faire balancier. Puis je pianote à nouveau sur mon clavier pour écrire des fiches sur des films, pour écrire des projets de films, pour écrire mon livre, le nouveau, je n’en connais pas la fin, ça me fait peur. Je voudrais bien le finir ce livre là, avant même de l’avoir vraiment entamé, je le voudrais bien. Jamais je n’ai eu de problème pour finir, au grand jamais, ni pour commencer, mais là je ne peux m’empêcher de me voir l’écrire. Ca coule tout seul hein, comme du sang, pas de problème j’ai la plume agile, trop, souvent. La preuve. Mais ce livre-là me fait le coup de l’intimidation, il me prend de haut, il voudrait ne pas être déçu par moi. Qu’importe, je n’ai besoin que de quelques uns d’entre vous. Des goélands passent dans l’averse, cendres sur cendres. J’aimerais bien voler sous l’ondée, planer dans l’orage, me sentir porter, déporter, trou d’air, et l’odeur des monstres marins. Dans ma prochaine vie docteur, faites que je sois un goéland.

 

Ajaccio et ses fantômes (8)

Denis Parent

Que le temps passe

imageQu’elle soit bonne, oui. Qu’elle vous donne de l’amour. Qu’elle fasse marrer vos enfants, qu’elle vous soit prolixe, que l’alcool coule à flot et le pinard aussi, dans des moments tempérés ou tempétueux, que vous trouviez un coin de soleil, que la pluie vous soit délicate et vos amis aussi, que nos vieux restent encore un peu jeunes, que le silence soit accueillant et le boucan fertile, que la musique adoucisse vos moeurs et les bouquins (Grand chasseur blanc le 9 Janvier Robert Laffont -pub-) vous fertilisent le coeur, que vos éclats soient de rire, que le temps passe avec une tranquille monotonie et des moments d’emphase, que vous restiez vous-mêmes et deveniez pourtant autres, que les petits oiseaux chantent et que vous les voyiez, que l’océan voyage avec vous dessus, que vous surfiez sur l’espoir, que vous ouvriez de jolies lettres avec des paillettes dedans et des mots chuchotés, que vous ne renonciez à rien, que vous soyiez dans tout, que vos foutus travers s’apaisent et que vous pardonniez à ceux que vous avez offensé, à ceux qui sont dans l’ombrage, que vous trouviez la lumière dans les courbes du néant, que Dieu existe et qu’il joue de la guitare, que l’histoire ne vous rattrape pas, que le ciel vous aspire et tourne autour de votre monde. Que je vous retrouve, tous, dans un an, à comptabiliser vos songes écoulés.

On en oublierait la mer

Ajaccio Nivose. An 221. 

Sur la place du diamant, vaste esplanade dont la traversée l’été occasionne des hypothermies et parfois des décès par insolation, on a dressé un village de Noël. Au beau milieu une patinoire avec de la vraie glace et une cellule de soutien psychologique pour les mères qui ont perdu leur enfant dans un trou d’eau ou, pire encore, leur foulard Hermès . Les chalets vendent des santons provençaux, des poissons rouges, des nourrissons du tiers monde, des sucreries et du vin. Les merveilleuses arborent la bijouterie, le plaquage en fond de teint, et des ustensiles de mode venus de toutes les grandes places financières. Les incroyables causent politique, reprennent de la bière à la châtaigne et houspillent les enfants. Lesquels courent partout jouant à cache-cache et à chat, renversant à l’occasion une vieille qui tentait de maintenir le cap vers le marché aux agrumes. C’est festif et coloré, on en oublierait la mer, en contrebas, indifférente, qui bosse ses vagues. J’aime bien, finalement le marche de Noël par son dérisoire même qui nous ramène aux fêtes païennes (on cherche en vain le chalet du curé) quand on fêtait le solstice. Fêtes avec du feu pour se presser autour, du tord boyau pour se raffermir l’âme, et des histoires tragi-comiques à se raconter en prenant bien garde de ne pas en être l’anti-héros. Noël c’est l’anticipation d’un jour de l’an qui ajoutera une encoche sur l’arbre de vie, un sapin si vous voulez, dégoulinant de résine à vous coller les doigts. Un ami passe, on ne l’aurait pas vu, on boit un canon, on se moque un peu, on voit des dents qui rient. On est vivants, on ramasse la vieille, le village braille comme un nid de colons sur une planète lointaine.

La libre association d’aimer

imageLe verbe aimer est à la fois transitif et intransitif. On peut aimer dans l’absolu et aussi aimer sa prochaine au risque de lui faire huit enfants ou son prochain avec le danger qu’il soit un poète maudit, donc alcoolique ou défoncé. Mais c’est aussi un verbe relatif pour peu que le cœur supposé l’animer batte trop vite ou par intermittence. C’est un verbe sportif aussi: il nécessite un entraînement quotidien, il implique beaucoup de sueur de sang et souvent de larmes. On aurait aimé aimer en dilettante, comme ça vient, ou suivant l’orientation d’une brise tiède et parfumée. On aurait aimé. Mais les vents tournent et l’on a souvent mieux à faire. C’est que le verbe aimer pâlit quand on ne le regarde pas. C’est que le verbe aimer se conjugue aussi au passé décomposé, qu’il s’accorde avec le temps, l’amour des parents, la vie qui se tasse et t’entasse. Un jour tu es démuni devant le verbe aimer, il te le rendait bien, tout à coup il ne te rend rien. Quand tu l’as égaré dans un tiroir, cherche le, ne l’oublie pas, ne renonce pas. Les autres verbes n’en valent pas la peine, de toute façon il y en a plein les rayons des supermarchés.

Invoquer, un jour par an, ceux qui vous ont permis d’être debout

Vendredi 1er Novembre

Chère mémé, j’ai pas de chrysanthème, je suis même pas sur ta tombe. Je la vois, là-bas dans la petite commune de La Crau (Var), le cimetière est juste en face d’un Géant, y’a des promos tout le temps. Elle est couleur rouille ta tombe, il y a ton nom d’épouse Curnelle, et Simone ton prénom et les deux parenthèses qui ouvrent ta vie 1904 et la referment 1992, 88 ans c’est pas si mal. A la fin tu croyais que j’étais ton fils et ton fils tu pensais qu’il était le plombier et le plombier tu étais convaincue que c’était le Président. J’ai pas de chrysanthèmes, mais je vais un peu prier pour toi, à la diable, comme un mécréant qui interpelle le rien en lui disant donne-lui une seconde chance, sa vie a pas été un cadeau. Sauf moi. J’ai été son cadeau. Le petit Denis, elle en bavait. Si doué en rédaction, il écrit comme un livre. Je t’ai dédicacé mon premier livre Simone Leblanc, de ton nom de jeune fille. Mais pour moi tu n’as jamais été une jeune fille, mais cette vieille dame qui m’a élevé les six premières années de ma vie. J’ai pas de chrysanthèmes, mais chaque fois que je passe devant une église, dans tous les pays du monde, je vais te mettre un cierge. Pour Simone. Celle qui disait « c’est bien mon chéri » quand j’avais une bonne note. Je ne dirai pas repose en paix, mourir ce n’est pas la paix et je m’en branle des formules usuelles. Je dirai que je pense chaque jour à toi, ta fille m’a donné la vie, toi tu m’as donné l’espoir. Nous avons tous des Simone Curnelle nées Leblanc qui ont œuvré sur notre enfance, ou je nous les souhaite. On pense à elles aujourd’hui, Toussaint ou Halloween, on pense parce qu’on peut pas trinquer, se serrer fort, dire tu te souviens quand on était parti à Biarritz? Il faudrait que la Toussaint ou Halloween ce soit ça: un jour par an, invoquer ceux qui vous permis d’être debout. Et passer une bonne journée à bien manger sur une nappe blanche, devant le soleil et papoter de l’avenir.

Aléa jacta est

Je joue comme un gamin. Je rêve, j’écris des histoires, je veux y croire. Tout autour les gens se demandent. Quel âge il a? IL est pas responsable. Il a du talent, mais il est pas très rigoureux. La vie. La vie quotidienne, faut suivre. Factures et procédures, papiers et déclaration, alinéas, accusé de réception. L’argent, il sait pas ce qu’est l’argent, il en a eu, il en a pas, le mec il a un oursin dans la poche ou quoi? Je joue comme un gamin, c’est l’histoire de ce type il se lève un matin, il prend son sac et sa moto, il trace la route avec deux cents euro. Y’a du boulot? Il écrit sur un carnet dans une sous-chambre et la pluie baltringue sur la vitre et l’embue, lui, son crâne, ses amours englouties. Faudrait rentrer chez toi, faudrait. Je rêve, j’écris des histoires et les relances et le courrier et les avis de passage et le repas du soir, espoir. Je veux y croire.

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Enfant de coeur

Dimanche 6 Octobre

J’aime pas le dimanche. Proximité avec le lundi , un jour effrayant pour l’enfant que je fus il y a trois siècles.

Et l’enfant continue de mourir en moi à petit feu.

Le dimanche, le jour du seigneur, ma mère m’emmenait à la messe à Garges-les-gonesse (Val d’Oise). Le curé avait une voix de stentor, des robes sacerdotales, des soutanes et des surplis empilés par-dessus des brodequins cirés, il était le dernier rempart avant le diable.

Ca durait une heure, on imagine pas comme c’est long une heure de messe, c’est pire qu’une heure de maths, bien pire qu’une heure de dîner en famille, moins interminable sans doute que l’heure où l’on se quitte…

 

Battre la vie

Où que tu ailles il y aura de la pluie sur tes mains et l’absurdité du temps pour te ramener la fatigue. Ton corps voudra boire et se nourrir. Tu diras merci pour la millionième fois dans ta vie et pardon aussi et tu caresseras pareil la joue d’une femme comme toutes les autres auparavant. Mais tu voudras croire que ce geste là sur cette joue-ci sera le dernier, le seul qui ait du sens au moment de rendre tes armes à dieu. Tu donneras à l’amour, ce mot prostitué, toute ta confiance, celle qui fait dormir tout droit sans un cri. Et si encore tu étais dupe, ce serait de battre la vie avec ton coeur.