Germinal des temps modernes

J’ose imaginer que les enfants de nos enfants après eux quitteront l’illusion actuelle d’être reliés entre eux – passablement interconnectés – par dessus les divisions, les nano-fragmentations qui se poursuivent : « des gestes aux mots » et aujourd’hui aux seules images d’un pouce ou d’un émoticône gerbant, « des corps aux âmes » et enfin aux esprits intelligents seulement artificiellement, selon un protocole prévisible jusqu’aux moindres alternatives, qui ne le sont plus alors.

 » (…) Patrick entretenait avec ce couvre-chef des relations d’opérette. Il le portait, se croyait observé, le piétinait, l’oubliait dans son C15, le perdait régulièrement. Au volant, sur un site, au bistrot, au bureau, au garage, il se posait cette question : devait-il porter cette casquette ? Autrefois, les mecs n’avaient pas besoin de se déguiser. Ou alors, les liftiers, les portiers, les domestiques. Voilà que tout le monde se trouvait plus ou moins larbin, à présent. La silicose et le coup de grisou ne faisaient plus partie des risques du métier. On mourait maintenant à feu doux, d’humiliation, de servitudes minuscules, d’être mesquinement surveillé à chaque stade de sa journée ; et de l’amiante aussi.

Depuis que les usines avaient mis la clef sous la porte, les travailleurs n’étaient plus que du confetti. Foin des masses et des collectifs. L’heure, désormais, était à l’individu, à l’intérimaire, à l’isolat. Et toutes ces miettes d’emplois satellitaient sans fin dans le grand vide du travail où se multipliaient une ribambelle d’espaces divisés, plastiques et transparents : bulles, box, cloisons, vitrophanies.

Là dedans, la climatisation tempérait les humeurs. Bippers et téléphones éloignaient les comparses, réfrigéraient les liens. Des solidarités centenaires se dissolvaient dans le grand bain des forces concurrentielles. Partout, de nouveaux petits jobs ingrats, mal payés, de courbettes et d’acquiescement, se substituaient aux éreintements partagés d’autrefois. Les productions ne faisaient plus sens. On parlait de relationnel, de qualité de service, de stratégie de com, de satisfaction client. Tout était devenu petit, isolé, nébuleux, pédé dans l’âme. Patrick ne comprenait pas ce monde sans copain, ni cette discipline qui s’était étendue des gestes aux mots, des corps aux âmes. On n’attendait plus seulement de vous une disponibilité ponctuelle, une force de travail monnayable. Il fallait désormais y croire, répercuter partout un esprit, employer un vocabulaire estampillé, venu d’en haut, tournant à vide, et qui avait cet effet stupéfiant de rendre les résistances illégales et vos intérêts indéfendables. Il fallait porter une casquette. « 

Nicolas Mathieu

leurs enfants

après eux

Actes Sud

Prix Goncourt 2018

Le titre est tiré d’une citation du Siracide, l’un des livres de l’Ancien Testament, mise en exergue du roman :

« Il en est dont il n’y a plus de souvenir,
Ils ont péri comme s’ils n’avaient jamais existé ;
Ils sont devenus comme s’ils n’étaient jamais nés,
Et, de même, leurs enfants après eux. »

Siracide – 44,9

Si ces « vies minuscules » ne s’inscrivent pas dans l’Histoire, elles se gravent dans les mémoires en plus de l’importance d’être vécues.

Au-delà du projet social de son livre, Nicolas Mathieu explique que son projet littéraire s’attache très fortement à la description des sensations et du désir, des perceptions et des corps3 afin de les faire éprouver aux lecteurs. Que ce soit la découverte de l’amour, de la sexualité et des limites chez les adolescents, l’ennui au fin fond de la France périphérique ou le rapport des personnages à leur environnement durant les années 1990, c’est-à-dire avant l’arrivée des nouvelles technologies. La violence d’exister des jeunes et de leurs aînés aussi.

Si j’ai mis longtemps à céder à cette œuvre parue en 2018, alors que son titre, son image, l’évocation adolescente me tendaient le miroir que je cherchais pour me revoir alors, peu de chose, et me voir enfin devenue aujourd’hui bien peu de chose. Si même le prix Goncourt qui m’a offert tant de rattrapages étranges du même type, sous le signe de l’évidence longtemps exclue (Maalouf, Ruffin, Ménard, Slimani), ne parvenait pas cette fois-ci à déverrouiller ma résistance, et que c’est enfin mon libraire, en fin d’année, qui me l’a offert comme récompense à ma fidélité, c’est bien d’un clivage d’aujourd’hui dont je souffre. De servir l’institution, quelle soit entreprise ou organisme de protection sociale, en supervision moi-même de leurs travailleurs, ouvertement ou insidieusement sociaux.

Ces années 90, soigneusement rendues par l’homme aux deux prénoms d’auteur, comme deux anciens amoureux, préfigurent nos années 2000, 2010 et 2020, celles de nos enfants et des générations qui rentrent travailler, avec la circonstance aggravante d’y avoir participé, ou du moins, survécu et prétendu en sortir pour revenir « du bon côté ». Mais d’un côté ou de l’autre c’est la même planète qui se gausse des faibles empreintes qu’on ose : celles de piétiner sur place sans plus de courage.

J’ose imaginer que les enfants de nos enfants après eux quitteront l’illusion actuelle d’être reliés entre eux – passablement interconnectés – par dessus les divisions, les nano-fragmentations qui se poursuivent : « des gestes aux mots » et aujourd’hui aux seules images d’un pouce ou d’un émoticône gerbant, « des corps aux âmes » et enfin aux esprits intelligents seulement artificiellement, selon un protocole prévisible jusqu’aux moindres alternatives, qui ne le sont plus alors.

Peut-être que la planète verte qui les rappelle aux soins, manuels et repensés, fera de nos vies minuscules, une vie humaine, et des humains, des vivants parmi le vivant. Légitimes de cette seule condition. Avec ou sans leurs enfants.

Nos 7 formes d’intelligence

Le nouvel ouvrage de Jean Louis Muller préfacé par Eva Matesanz et André de Chateauvieux

Vous ne vous rappelez pas mais, dès les tous premiers instants de votre vie, il vous fallait beaucoup d’intelligences. Oui, dès l’origine de votre monde, qu’il s’agisse d’exprimer vos émotions, créer des liens, imaginer des stratégies, casser les codes, il vous fallait de multiples talents pour composer avec votre milieu et inventer votre vie. Parce que c’était déjà hautement complexe, bouleversant et incertain. 


Tout ceci était là donc, en vous-même et au naturel, mais c’est comme si, au fil du temps et pour des raisons qui échappent à la raison, vous aviez limité ou délaissé l’une ou l’autre de ces formes d’intelligence. 

Elles sont pourtant toujours là et bien là ces multiples formes. Et le talent de les développer et de les combiner n’est pas un don qu’on reçoit passivement, c’est un désir de jeunesse sans cesse renouvelé. Un désir de vivre ensemble, avec ceux qui nous précèdent et ceux qui commencent à nous succéder et qui, à leur tour, accèdent à d’autres intelligences, à des formes virtuelles et réelles de repenser le monde.

Alors, il vient à point nommé ce livre pour sortir de nos routines et plonger dans le plaisir de renouer avec chacune de nos ressources. Et c’est comme un jeu d’enfant. Sentir, toucher une forme et puis une autre, les assembler, les bricoler ensemble. Ce livre-là offre bien des outils et plein de matière à penser. Pour soi-même et avec les autres. En amour et en famille, en amitié et au bureau. Au quotidien et pour le futur.

Lorsque son auteur nous demande de le préfacer, à deux, nous entrelaçons nos lignes avec la simplicité de ceux qui vivent et travaillent ensemble, dans un métier qui est de penser l’impensable : la nature humaine et ses liens à la fois bien réels, imaginaires et symboliques à soi et aux autres. Nous sommes psychanalystes après voir été, comme lui, manager er consultant. Nous entrelaçons nos lignes autour de l’ouvrage. Nous reprenons chacun notre fil auprès de l’auteur.

Car c’est au contact de la bêtise humaine, dans ce qu’elle a de terrifiant et d’imparable dans les passages à l’acte, que l’auteur a su s’élever ; et moi, Eva, je partage avec Jean-Louis Muller les origines espagnoles, l’épisode incompréhensible d’une guerre civile épouvantable, de la longue et terrible dictature militaire qui abat l’ordre démocratique légitime et à peine naissant, mais riche de controverse et de bouillonnement intellectuel et sensible. Jean-Louis incarne la vivacité d’esprit, inébranlable.

Et il capitalise l’aventure humaine qu’il a servie pendant toute sa carrière chez le leader de la formation en France. Et moi, André, c’est là que j’ai rencontré Jean-Louis. On travaillait sur les manières de retrouver des potentiels, de les activer, dans les groupes et les équipes. Et aussi sur tout ce qui fait obstacle au fond. De tous ces apprentissages il sait faire la transmission.

Jean-Louis Muller est un pédagogue, il sait vous glisser à l’oreille, comme il glisse ici entre les lignes, quelques mots simples et vrais pour comprendre ce que vous saviez, pour ne plus oublier qui vous êtes et pourquoi la vie a besoin de vous, de vos pensées et de votre engagement renouvelé. Il en appelle à l’intelligence du lecteur. Ce livre vous donne rendez-vous avec vous-même et avec un temps, notre temps, qui a bien besoin de nous.

Eva Matesanz et André de Chateauvieux

En préface de Nos 7 formes d’intelligence publié chez Jouvence par Jean-Louis Muller

Double digit growth

image_2020

La simple vue de ce changement calendaire – paradoxal, vers le rouge et vers le trop d’un coup -, de l’an 2020, m’a téléportée, moi, dix ans en arrière, dans ce temps où l’entreprise était mon bastion, face au monde et à moi-même certainement, et où le CEO clamait à chaque réunion au sommet de notre stratégie mondiale, lors du changement d’année, l’objectif, SMART bien of course – spécifique, atteignable et acceptable, mesurable et borné -, d’un DOUBLE DIGIT GROWTH.

Aujourd’hui il doit plutôt fantasmer sur une baisse de son empreinte carbone et sur des stocks options en cryptomonnaie ni sonnante ni trébuchante, virtuelle et c’est tant mieux. Ce patron, français d’origine, américain d’expatriation seulement, s’était retrouvé au JAIL de l’aéroport de Miami. Entendez bien, plutôt que la prison du Far West, avec les Dalton compagnons, la cellule de rétention et privation de liberté intégrée aux bâtiments, pour les présumés clandestins, les dealers et autres fugitifs sous mandat international. Pour lui il ne s’est agi que d’affront à l’autorité. Son tempérament sanguin a explosé à la figure de l’agent de douanes qui le contrôlait à l’arrivée.

Son discours nous a manqué. Il était le seul patron d’unité à pouvoir clamer cette croissance, l’appeler de tous ses vœux, et rester chaque année aux portes d’un neuf, d’un huit ou d’un sept pour cent invariablement célébrés. Les autres business maintenaient à dures peines une petite croissance tout juste supérieure à l’inflation. Ils faisaient vivre la plupart des employés et cela suffisait à la pérénnité du projet.

J’ai fait partie du nettoyage de printemps sans Prague, lorsque l’ensemble industriel a été vendu au géant du secteur. Le CEO de la Business Unit dont j’assurais la stratégie de communication marketing a été maintenu aux commandes et rappelé à plus de sobriété, dans ses projections et dans ses airs. A davantage de green attitude et de design fonctionnel. Le nouveau commandement a son siège en Allemagne.

J’ai abandonné moi-même en partant des moyens faramineux et un plaisir esthétique qui était rare dans mon métier, surtout dans le dur des industries qui furent les miennes jusqu’ici : l’industrie financière, celle des technologies de l’information et enfin la biotech de compétition.

J’ai revu mes comptes à zéro, ma vie est devenu frugale, à la campagne de Sens, et mes choix éthiques : je n’accompagne pas de puissants, ni de beaux semblants ni de séductrices. Du moins de prime abord. Chacun de mes accompagnés révèle peu à peu – et c’est le but recherché – son narcissisme, son autoritarisme et sa contrebande sociale. Certaines séances les envoient une nuit en prison, comme pour mon donneur d’ordre référent. Ils en rêvent et ils débloquent leur conflit intérieur. Ils revoient à la baisse les idéaux narcissiques ou dominants qui faisaient leur tempérament de sang qu’il soit froid ou chaud. Peu importe.

Je contribue à la décroissance de leur égo et de leur empreinte toxique, sur la terre et sur les autres.

Là où « ça » existe, le « moi » doit advenir – C’est de ces seuls mots que Sigmund Freud pouvait décrire intégralement une analyse. Nos motions pulsionnelles, le « ça », calées sur nos besoins vitaux et nos désirs libidinaux, ne peuvent produire qu’un « self », un masque, un égo, un JE JE JE … Le JE peut être prononcé par le « moi » mais il peut aussi répondre aux seuls besoins de la conformité, apparaître comme étant le moi social alors même qu’il est vide de lien. Plein de force vitale et de tout son contraire, meurtri, avorté. C’est là notre torsion intérieure que nous projetons sur les autres lorsque nous les prétendons nous présurer, nous limiter ou nous exiger. Et l’escalade est symétrique, dans la violence ou dans l’isolement.

Pour former un « moi » il est un « toi » sans murs auquel pouvoir s’identifier, et il est le temps du rêve, ou du moins de l’introspection sincère, et sensble plutôt que les barreaux acérés de la pensée rationnelle et dominante.

Je ne sais pas si Bertrand, tel était le prénom du CEO, s’identifiait, comme tant d’autres, à des résultats, à un aboutissement sûr et certain, quasi-mortel, plutôt qu’à l’expérience de l’autre et la confiance dans le lien. Et les effets écologiques – au sens le plus large, actuel, de l’équilibre économique, social et planétaire, de proximité et effet papillon à l’autre bout de la terre – virant, virevoltant tout naturellement vers le vert, prenant tout son temps

Je vous souhaite du bon temps en 2020, de la joie dans la rencontre de tout ce qui n’est pas vous : votre avenir possiblement.

Il y a du lien dans la résilience

Il y a du LIEN dans la résiLIENce.

Cyrulnik en parle à nouveau simplement via le magazine Psychologies, puissant vulgarisateur de nos métiers sans filet.


Le lien primaire d’attachement découvert par son mentor Bowlby tient ensemble la vie et la mort.

Herbes folles jaillissent d’un trottoir craquelé.

Pour ceux que cela pourrait intéresser je développe en profondeur tous les développements du lien humain, depuis ce lien premier d’attachement, suivi de près de la violence fondamentale découverte après Bowlby par le français Bergeret, le lien du désir qui se veut mimétique et celui qui lui est associé, de la rivalité (René Girard), le lien par l’impératif social, de réciprocité et celui qui se défait enfin des méfiances dans un retour au naturel, la maturité en plus : le lien d’empathie, par Serge Tisseron formidablement retissé.

Le lien vers mon ouvrage de l’art du lien noté à 5 étoiles et recommandé aux professionnels de l’humain ayant l’esprit ouvert.

Le lien vers l’entretien de Boris Cyruknik par une véritable journaliste de la psychologie, qui enquête dans ce domaine immaitrisable avec sa propre maîtrise du sujet, sincère et éprouvée : Isabelle Taubes

Un texte d’actualité

« La souffrance nous menace de trois côtés : dans notre propre corps qui, destiné à la déchéance et à la dissolution, ne peut même se passer de ces signaux d’alarme que constituent la douleur et l’angoisse ; du côté du monde extérieur, lequel dispose de forces invincibles et inexorables pour s’acharner contre nous et nous anéantir ; la troisième menace enfin provient de nos rapports avec les autres êtres humains. La souffrance issue de cette source nous est plus dure peut-être que tout autre ; nous sommes enclins à la considérer comme un accessoire en quelque sorte superflu, bien qu’elle n’appartienne pas moins à notre sort et soit aussi inévitable que celle dont l’origine est autre. »

Sigmund Freud

Malaise dans la culture

La violence représente ainsi en tout premier lieu non pas une résolution de la souffrance, mais, étant intrinsèque de la relation au monde, à l’autre, à soi, une solution, immédiate, inélaborée. grossière, mortifère, car ainsi que nous l’avons suggéré, la haine est non seulement première comme le posait Freud, mais primaire.

« La haine, en tant que relation à l’objet, est plus ancienne que l’amour ; elle prend source dans la récusation, aux primes origines, du monde extérieur dispensateur de stimulus, récusation émanant du Moi narcissique. En tant que manifestation de la réaction de déplaisir suscitée par ces objets, elle demeure toujours en relation intime avec les pulsions de conservation du Moi, de sorte que pulsions du Moi et pulsions sexuelles peuvent facilement en venir à une opposition qui répète celle de haïr et aimer. Quand les pulsions du Moi dominent la fonction sexuelle, comme au stade de l’organisation sadique-anale, elles confèrent au but pulsionnel lui aussi les caractères de la haine ».

Sigmund Freud

Pulsion et destin des pulsions

Ce nonobstant, la haine peut, et doit, se transformer. La pulsion de mort, projetée ainsi vers l’extérieur et à qui il est offert une possible décharge, et pouvant dès lors laisser toute sa place à la pulsion de vie, ne va pas tarder à se transformer en agressivité (ad gressere permettant littéralement d’aller vers ndlr).

Elle est le premier affect, logiquement d’ailleurs, qui découle du fait que l’on doive affronter un autre environnement, se séparer de l’autre, et d’abord des premiers objets, pour venir au monde et pour exister.


Ainsi l’enfant doit se séparer, en partie, se distancier éventuellement d’un amour-haine excessif, qui pourrait le faire n’être que le désir, la pensée, le fruit de ses parents, et en partie il doit se séparer du monde et de l’instinct de conservation y afférent, pour pouvoir transformer un être fondu dans la masse de l’existence (corps, monde, autre) afin de se forger un Moi, c’est-à-dire un moi issu de son propre corps et de sa propre pensée, lesquels pourront, dans une combinatoire vitale, la pulsion du moi, construire un lieu symbolique, un topos, une maison qui, à la suite de cette conjonction corps-esprit, deviendra une personne sujet.

L’idéal est que cette combinatoire vitale ait lieu dans un environnement sécure, sans haine, sans violence, sans agressivité autre que celle qu’il pourra, là encore, apprivoiser et comprendre.


Cependant, cette séparation, comme toute séparation, sera d’abord productrice d’angoisse, naturelle dans la rencontre de l’inconnu, du monde, de l’autre, du corps, puis devra devenir distanciation, dans cette acception du lien créé avec l’accès intellectuel et cognitif à l’ambivalence, permissive d’une sexualité, d’un amour-haine apaisé résolutoire, en provenance de ce fameux principe de plaisir, lui-même issu de la pulsion de vie.

« Quand dans un être humain, le ça élève une revendication pulsionnelle de nature érotique ou agressive, le plus simple et le plus naturel est que le moi se tienne à la disposition de l’appareil de pensée et de muscles, qu’il le satisfasse par une action.

Sigmund Freud

L’Homme-Moïse et la religion monothéiste

Nous pouvons dire alors que la haine est chargée de produire une action dans le cadre de la pulsion d’autoconservation, action qui projette hors du moi la pulsion de mort, le moi se protégeant ainsi des pulsions d’emprise et de destructivité qui peuvent se retourner vers soi en les attribuant au monde, à l’autre, aux objets, afin de relativiser leur potentiel d’annihilation.

Si les termes de cette projection-protection-circulation ne sont pas précisément relativisés, grâce à la prise en compte de l’ambivalence, exactement dans ce qui peut être aménagé d’une homéostasie du moi pouvant s’enrichir d’une relation équilibrée, le narcissisme, primaire encore à ce moment, devra se porter garant de la possibilité pour la personne, confrontée à la déceptivité d’une haine réfrénée mais agissante, de revenir vers un moi dénué de culpabilité. La pulsion de mort s’en trouvera neutralisée.


L’agressivité séparatrice (processus d’individuation) et créatrice (sexualité ou sublimation) peut alors trouver sa place dans l’intrapsychique et construire pour le sujet un devenir civilisationnel.

Pour peu qu’aucune des trois options du devenir affectif de l’enfant, amour, haine, retrait, ne s’exerce exclusivement. Sans cette condition, c’est la passion ou la dépendance ainsi que leur cortèges de souffrance qui marqueront les choix inconscients développés lors de l’apparition du symptôme : néant en lieu et place du désir et de sa condition préalable le manque, silence en lieu et place de la distanciation et de son antécédent la séparation.

Nicolas Koreicho – Novembre 2019 – Institut Français de Psychanalyse

« Aimer un être, c’est tout simplement reconnaître qu’il existe autant que vous. » Simone Weil.

Ni plus ni moins. Autant pour lui que pour vous 🙂 et si cela peut être ensemble ce sera le bonheur et le malheur partagés, moins lourds à porter. Davantage dans le mouvement de la vie.

Le texte en référence nous éclaire sur le développement psycho-affectif incontournable chez chacun de nous.

RODIN Dėtail

Épuisement professionnel ou choc post-traumatique ?

En temps normal, une structure du cerveau appelée hippocampe se charge d’intégrer les événements vécus et de transformer la mémoire émotionnelle en mémoire autobiographique, accessible et verbalisable. Mais lorsque le cerveau disjoncte face à un événement intense la mémoire émotionnelle n’est pas traitée par l’hippocampe. Elle devient traumatique. Enkystée, c’est une mémoire « fantôme » hypersensible et incontrôlable, une «  boîte noire » qui reste active au fond de l’esprit de chacun.

Sa réouverture peut être due à la disparition de la dissociation, du mécanisme de défense lui-même, du clivage et de la crypte, quand la victime est enfin sécurisée et peut enfin se repenser et se confier à un entourage de confiance.

Mais cette réouverture peut survenir aussi bien dans une déflagration comme dans un épuisement progressif et fatal.

Le problème survient quand la victime subit une violence de trop, qui dépasse ses capacités de dissociation. Ou quand une situation, une sensation, une lumière, une odeur, rappelle les violences ou lui fait craindre qu’elles ne se reproduisent.

Dans ce cas là le mécanisme de défense cède non pas de par son inadéquation à la réalité présente mais par effraction de cette réalité. Sur les plus sensibles d’un collectif humain.

La mémoire traumatique peut se révéler des mois, voire de nombreuses années après les violences. Elle fait alors revivre à l’identique, avec le même effroi et la même détresse, les événements, les émotions et les sensations qui y sont rattachées.

Pour s’en sortir, il faut que la mémoire traumatique soit retraitée en mémoire autobiographique. Il faut contenir et adoucir cette lave qui envahit l’esprit et les relations. Cela se fait en « revisitant » le vécu des violences, accompagné pas à pas par un « spéléologue professionnel » en mettant des mots sur chaque situation, sur chaque comportement, sur chaque émotion, en analysant avec justesse le contexte, ses réactions, le comportement de l’agresseur ou les circonstances de l’agression ce qui permet de sortir convenablement de la dissociation.

Il s’agit de remettre de la chronologie, de faire des liens, de partager le vécu, d’ouvrir des perspectives aussi, de remettre le monde à l’endroit, dans son ennui s’il le faut, que le chaos a recouvert d’excitation. Et réapprendre le vide qui permet la création.

Nul besoin de médicament, sauf pour diminuer la souffrance et le stress lorsqu’ils sont trop importants (anxiolytiques de façon ponctuelle, antalgiques et bétabloquants pour diminuer la sécrétion d’adrénaline). Peu à peu, les atteintes neurologiques sont réparées. Mais le plus important est que la personne impliquée retrouve et développe tous ses moyens, affectifs et intellectuels.

Tout cela prend du temps et doit se faire au rythme du patient, dans un accompagnement de fond. Il est dangereux aujourd’hui de se laisser tenter des thérapies « outils », comme l’hypnose, l’EMDR ou les TCC en individuel ou en groupe qui noie la singularité ou qui en fait l’exhibition de l’un – des béquilles de l’instant, en groupe des simples coups de projecteur davantage aveuglants -, sans véritable travail sur le corps et sur l’esprit, subtil, patient, au long cours.

Ce sont des bypass qui céderont à leur tour. Souvent bien plus vite que les praticiens ne le sauront. C’est après leur intervention que plusieurs professionnels sont venus discrètement dans un grand doute voire un profond sentiment d’incompréhension me consulter sur un an, sur un travail au naturel. Et ils ont retrouvé la vie vivante et le travail sans la contrainte démesurée que l’on se pose ou qu’on nous pose. Véritable bombe à retardement qui explose de part et d’autre de l’esprit humain, sensible et créatif bonheur.

J’ai cinquante ans et tout recommence

Bien que les neurosciences nous dévoilent ce qui se déroule dans notre esprit sans que nous ayons de connaissance consciente de ces émotions et de ces prédispositions à agir, la plupart de nos contemporains assurent vivre leur vie en « pleine conscience », pour la petite part, peut-être, qui peut se penser et qu’ils ne pensaient pas jusqu’ici. En totale inertie. Voilà le seul progrès de cette introspection bienvenue.

Nous continuons de nous intéresser ici aux processus inconscients, ceux engrangés dans la petite enfance mais pas seulement : ceux engrangés chaque jour qui ne se vit pas, qui s’opère seulement.

Ces processus inconscients s’engagent dès la naissance, avec la recherche du sein et de la chaleur, avec la rencontre du plaisir. Ces processus inconscients sont ceux des multiples pulsions : agripper, mordre, sucer, déféquer, puis, enfin, dormir. Elles couvrent les besoins vitaux mais aussi, dès l’origine, les envies et le désir.

Avec la satisfaction des besoins et d’un plaisir qui est reconnu comme étant du plaisir sexuel, érogène, dans un registre infantile, cette forte pulsionnalité des origines peut s’apaiser, et l’enfant peut grandir et gagner en curiosité : s’investir dans des multiples sujets en partage avec les autres, à sa manière, dans sa singularité.

La pulsionnalité s’apaise et demeure inconsciente, flamme de la vie qui continue. Il est une véritable réduction dans la conscience de la tension que des besoins impérieux provoquent dans la vie psychique. Chacun s’apaise dans la rencontre de l’autre, du visage humain qui renvoie en miroir un visage possible, la première image de soi, et une éthique.

L’objet du désir de l’enfant, de sa satisfaction, devient ainsi l’objet d’identification, puis, par le plaisir que procure la relation, au delà du physique, intellectuellement et affectivement, l’objet d’amour.

Cette phase narcissique nécessaire à l’estime de soi et au développement de la singularité de chacun est mise à l’épreuve dans la phase bien connue de l’Oedipe entre trois et six ans, lorsque se produit, ou plutôt se confirme, la découverte, la perception, de l’impossible poursuite d’une relation de dépendance et d’absolu dévouement : le maternage de l’adulte en charge de l’enfant se complète d’un amour sexuel adulte, dévolu à un autre adulte et impossible avec l’enfant au prix de terribles angoisses et de la maladie mentale que certains développent alors.

A l’issue de cette première crise narcissique, qui permet de passer en effet de l’image à l’éthique, à sept ans, avec l’âge dit de la raison, l’enfant vit le premier répit pulsionnel et peut s’intéresser aux autres enfants, nouer des relations de jeu et de créativité, et apprendre et développer toutes ses capacités psycho-motrices, cognitives et psycho-affectives.

Le renforcement pulsionnel qui survient à la puberté surprend l’enfant et son entourage. Son narcissisme reprend le devant de la scène puisqu’il est mis à rude épreuve dans des désirs sexuels adultes cette fois-ci. Il se réfugie dans « le groupe » de ses pairs, mais, de plus en plus de nos jours, dans la mère, ou plutôt dans sa maison, dont le père est absent (désengagement de réalité par le virtuel allant jusqu’à la déscolarisation).

Ce renforcement pulsionnel peut s’apaiser seulement dans la rencontre de nouvelles identifications, complexes, ambivalentes, dans cette tension entre le monde adulte et enfant, entre le sexuel exprimé par la violence du jeu et la tendresse retrouvée avec la famille et les amis.

Il est enfin une troisième naissance, un troisième passage après l’enfant (infans sans parole) et le pubère (sans poils, vers la croissance sexuelle). Il s’agit de la ménopause ou de la mi-vie qui concerne aussi bien les femmes que les hommes. Ce passage implique un troisième renforcement pulsionnel, une réorientation de l’élan vital qui se réaffirme ainsi, qui se recouvre à nouveau de sexualité et de narcissisme pour pouvoir se réinventer, soi-même et dans les rapports aux autres.

Ces processus inconscients sont largement à l’œuvre et mis en évidence dans la clinique (l’accompagnement au plus près, « au pied du lit » de chacun c’est l’étymologie du mot clinique) psychanalytique. Ils se révèlent dans les rêves, les fantaisies diurnes, l’humour et les mots d’esprit, mais aussi, de plus en plus souvent malheureusement, dans des passages à l’acte sexuel pas vraiment choisis, pas vraiment voulus dans une construction de vie à la fois équilibrée et stimulante sur la longue durée qui nous mène aujourd’hui facilement vers vingt, trente, quarante et même cinquante années de plus. Cela peut prendre aussi la forme d’amours platoniques qui entravent les collaborations et la réalisation personnelle, l’ouvrage qu’il s’agit d’accomplir, singulier.

 » La compréhension de ces expériences qui font effraction remobilise les conditions relationnelles primaires (…) parentales et leurs incidences sur les symbolisations primaires (les toutes premières pensées qui persistent dans la psyché, inconscientes), garantes des freinages pulsionnels.  »

Christian Gérard, psychanalyste contemporain

Je cite ce psychanalyste de référence dans notre société de la GPA, PMA, car je vais reprendre un de ses cas que je retrouve dans ma clinique aussi, sous différentes formes, afin de protéger la confidentialité de mes propres patients.

 » Charles, 50 ans, est un dirigeant d’entreprise. Il consulte (alors que) les relations avec les femmes de son entreprise (prennent) un aspect transgressif et incestueux du fait de sa position hiérarchique et de son attitude qu’il avait voulu paternelle.

La mère de Charles est décédée deux ans auparavant et le père, plus âgé d’une quinzaine d’années que la mère, il y a environ vingt ans.

La relation du patient à la mère a toujours été proche et conflictuelle, sur le mode d’un contrainte de répétition (jeu relationnel), évoquant un lien sadomasochiste.

L’analyse met en relief le caractère nettement œdipien de ce lien, avec l’image d’un père éloigné, tant psychiquement que physiquement. La disparition de la mère est venu renforcer le lien de proximité et d’identification (mère-fils). Des désirs prenant la forme de l’interdit et du « démon de midi » sont apparus, offrant l’illusion que tout serait possible (…).

Le dénigrement de son père (vient) confirmer cette configuration œdipienne fragile, mettant en scène une mère forte et un père faible, jusqu’au jour où, au cours d’une séance Charles (est) envahi par une charge émotionnelle intense a l’évocation de son père et, à sa grande surprise, il se (met) à pleurer.

Des aspects sensoriels se (font) jour sous la forme de souvenirs un peu flous datant de la petite enfance, le père apparaissant comme un personnage bienveillant, proché chaleureux, moralement mais surtout physiquement.

L’affect et le sensoriel (viennent) ainsi, via la relation analytique, renforcer l’image paternelle en lui rendant sa puissance symbolique mise à l’écart jusque-là.

Certaines réminiscences étaient associées à l’ambiance du petit appartement dans lequel l’hiver, le père après avoir été chercher du charbon à la cave, allumait le feu d’un poêle placé au centre de la pièce principale ; un père proche et chaleureux- un père sensoriel et émotionnel revenu à la conscience (…).

C’est ainsi que peuvent se rejouer dans la cure analytique, des scènes du passé, parfois très précoces, permettant l’accès à une nouvelle organisation psychique, source, comme dans le cas de ce patient, d’une forme d’apaisement et de libération. Il ne lui était plus nécessaire de dénigrer et d’attaquer inconsciemment le père.

(…) L’analyse confirma la dépression maternelle durant la petite enfance du patient, le laissant face à sa détresse infantile.

(…) Du fait des renforcements pulsionnels de la cinquantaine, (Charles) s’était retrouvé dans une situation régressive (primaire, ante-œdipienne). La répétition dans ses relations avec les femmes se jouait ainsi au niveau (fusionnel incestueux transgressif.

Cette crise douloureuse avait déclenché un appel au « surmoi » (le juge interne) paternel. Les auto-reproches dépassaient la sévérité manifestée dans la réalité par les parents et en particulier par le père ; ils absorbaient les actes, les pensées et les intentions du sujet.

Comme dans toute cure psychanalytique, une crise de milieu de vie, via la relation transférentielle (le transfert d’affects sur l’analyste que le processus d’accompagnement permet) peut entraîner l’assouplissement de la position surmoi que du sujet (en balance de sa pulsionalité) ouvrant la voie à de nouveaux investissements. « 

Le Père des premiers liens
Christian Gérard
Édition In Press

En groupe de confiance

Nous aimons poursuivre en 2020, André de Chateauvieux et moi-même, le travail d’analyse de pratiques professionnelles en petit groupe, que nous animons en duo et que nous avons initié il y a maintenant 8 ans. Cette forme de travail en groupe restreint (4 à 6 participants engagés) continue de traverser les modèles et les modes. Oui, parce que cela permet à chacun – coach, consultant, formateur, RH – de vivre et de saisir par l’expérience, au fil des séances, ce que chacun de nous s’efforce de réprimer ou bloquer et qui alors nous déborde ou même nous échappe en situation professionnelle.

Les professionnels de l’humain que nous sommes connaissons plutôt bien les traits particuliers de notre savoir-faire et de notre savoir-être, nos singularités intimes, acquises au fil de notre histoire et par la formation et l’expérience. Mais, à y regarder de plus près, nous avons aussi, entremêlés avec ça, des comportements répétitifs et des croyances qui sont parfois bloquants et hors de propos face à la différence fondamentale de ceux que nous accompagnons.

Et tout ça est profondément ancré, incorporé à travers des affects personnels qui ne peuvent se déplier qu’en groupe de confiance. Aussi, pour les éprouver et les mettre à jour, est-il important de pouvoir compter sur bien plus qu’un animateur de groupe, serait-il le plus vif, intelligent et expérimenté de tous nos pairs, ce qui est la figure traditionnelle du maître ou sa version moderne (co-développement, facilitation…).
Nous avons choisi de travailler en duo avec les groupes et les équipes parce que le collectif amplifie et démultiplie toujours ces affects sous la forme de « passions dominantes », véritables énergies excitantes, grisantes et agissantes dans un sens qui, sur le coup, nous échappe toujours.


Nous pouvons accompagner ainsi en duo parce que, d’un côté, chacun de nous a son espace personnel d’analyse, incontournable, toutes les semaines, et de l’autre côté, après chaque séance de groupe, nous confrontons ce qui, du groupe et de ses participants, nous déroute ou nous met à l’épreuve. Intimement, singulièrement. Ceci crée un cadre interne qui permet d’accueillir et contenir les élans et les besoins de chacun, mais aussi de les analyser ensemble sans les rapports de pouvoir qui caractérisent les dispositifs tendus vers l’entente a priori et la résolution immédiate, à chaque séance, de situations profondément complexes.

Le changement est un processus long et l’accompagnement ne peut se résumer à des fulgurances : il se déroule en traversant des quiproquos et des conflits qui ne peuvent se dénouer qu’au fil du temps par la compréhension mutuelle, sincère et l’apaisement des tensions sous-jacentes.

Ainsi, notre promesse d’accompagnement est une réalité vécue par plusieurs générations de professionnels qui se sentent aujourd’hui bien dans leur métier singulier et dans leur vie ; ils ont effectué leur transformation au cours d’un travail d’une ou deux années et ils sont parfois, aujourd’hui encore, partie prenante d’un parcours qui les confronte en continu à bien d’autres qu’eux-mêmes pour faire évoluer leurs pratiques en continu et au plus naturel.
Venez les rejoindre, tout simplement !

Eva Matesanz et André de Chateauvieux, praticiens en libéral et tout autant sur le terrain de l’entreprise, chargés d’enseignement à l’université, chercheurs, conférenciers et auteurs. Et un ouvrage collectif en préparation : Ecosystemics.

Le calendrier 2020 : 8 janvier, 5 février, 11 mars, 8 avril, 13 mai, 10 juin, 16 septembre, 14 octobre et 18 novembre 2020,
le mercredi de 18h30 à 20h.

Le lieu : 5 bis – 7 rue Chaptal – 75009 ParisLe tarif : Entreprise : 2700 € HT ; Indépendant : 1800 € TTC pour le cycle des 9 séances.

Des cas limite en entreprise

Les cas limite assimilés à des cas asociaux s’intègrent dans l’entreprise aisément. Même si le contenu de l’inceste, de la drogue et du surinvestissement imaginaire qui désinvestit la réalité complexe et fragile de chacun, n’est souvent qu’une métaphore pour représenter l’abus, la dépendance et l’emprise vécus ou agis par certains., ce que la formation psychanalytique m’en apprend est une boussole pour tous les intervenants en entreprise.

Session du mois d’octobre au centre de santé mentale de Paris 8 : nous traitons un cas d’inceste en psychodrame psychanalytique et ouvrons sur l’enseignement de Christopher Bollas en psychanalyse intégrative, en intervention d’accompagnement professionnel possiblement intégrative si nous cessons le déni des fondements humains sur le terrain de l’entreprise. Tout intervenant sérieux doit superviser et analyser la dynamique du transfert inconscient d’affects.

La psychanalyse intégrative

La subjectivité de l’analyste, en particulier à travers ses réactions affectives, est au service du vrai self du patient lui manifestant une « reconnaissance », c’est-à-dire l’aidant à repérer, à souligner les manifestations de son « instinct de vie », sa créativité dans l’utilisation de l’objet analyste.

La visée de Bollas est clairement intégrative, divergente de celle de Freud en 1918 (Les voies nouvelles de la thérapeutique analytique) où ce dernier met l’accent sur l’analyse progressive des résistances et insiste sur le caractère spontané, voire automatique de la « psychosynthèse » chez l’analysant. Cependant, Bollas avec une langue originale, à propos de l’hésitation de l’analysant comme temps d’introjection, de constitution d’un objet interne, préparant la révélation dans l’échange avec son analyste se montre au plus près des écrits techniques de Freud, ses constatations cliniques bien avant le besoin d’échafauder une théorie qui se tient (Le début du traitement, 1913).

Pour Bollas, le patient fait un usage sélectif d’éléments de la personnalité de l’analyste. Ce dernier doit donc repérer les éléments de contre-transfert et voir à quel transfert ils correspondent.

. « Ce sont donc les différents types de transfert qui établissent la fonction des éléments de personnalité composant le contre-transfert »

À deux, analyste et analysant vont construire des « objets intermédiaires », c’est-à-dire des objets mentaux, nés du jeu entre deux subjectivités, deux dialectes de la langue : l’existence de ces deux idiomes distingue l’objet intermédiaire obtenu de l’objet transitionnel, imaginé d’un seul.

L’originalité clinique et la générosité de Ch. Bollas se révèlent dans la description de tableaux cliniques rendant compte de formes spécifiques d’oppression du vrai self et de constitution d’un faux self avec attaque de l’espace transitionnel. La « personnalité fantôme » représente un type de patients schizoïdes ayant constitué un monde d’objets « alternatifs » imaginaires, anti-évolutifs du vrai self et coupés du monde réel avec mort de la vie transitionnelle. Bollas décrit aussi l’écrasement de la vie psychique par le « traumatisme de l’inceste » sous le nom de « renversement topographique » provoqué par un père ayant détruit sa propre fonction en venant représenter le corps (muni d’un pénis à la place du sein) de la mère auprès de l’enfant.

La peur transférentielle doit alors être verbalisée par l’analyste, qui souvent éprouve d’abord dans ces conjonctures cliniques un vécu dépressif correspondant à l’éprouvé de la réalité de l’inceste.

Très intéressant est l’exemple de la toxicomanie au LSD. L’auteur propose dans sa lecture du « trip » le sens d’un scénario identificatoire et historique dans le comportement toxicomaniaque, un script de la perversion tel qu’imaginé aussi par R. Stoller. La perception endopsychique du toxicomane permise par la prise de drogue est dissociée de l’éprouvé subjectif et attaque les processus mentaux.

Dans ces portraits cliniques, Bollas expose aussi l’ « anti-narcisse », idolâtré pour son talent par sa mère, qui, de ce fait, empêche à son vrai self une relation avec elle et favorise le court-circuit du complexe d’Œdipe. II fabrique alors un faux self négatif et fataliste, rebelle, entravant sa destinée pour s’imposer un destin, seule issue face à l’objet maternel tout en restant porteur de l’espoir du conflit avec la figure du père. L’analyste, déstabilisé, devra se fier à son intuition première lors de la rencontre avec l’autre (les réelles potentialités de son patient) et déjouer la planification d’un échec de la cure.

D’un échec de l’humain dans l’entreprise désaffectivée, véritable écologie désertée depuis bien d’années.

What else ?

« Aujourd’hui, dans ce monde dit hypermoderne, où l’on s’accorde si rarement de revenir à soi, la cure analytique demeure un des derniers espaces de promotion du langage et de l’imaginaire le plus secret. Un lieu à l’abri du vacarme et de l’urgence, un refuge où, sans aucun gadget « prothétique », sans autre support que la présence si particulière de l’analyste, un analysant est amené à revivre son histoire intime, les revers comme les grâces qui la jalonnent pour se les réapproprier et comprendre comment il est devenu, au gré de ses rencontres et de ses expériences, des moins dicibles aux plus belles, un être singulier, unique dans son identité, ses affects et sa pensée.

Au fil des séances, la parole si ténue, si fébrile au départ gagne en aplomb et en densité, elle traverse le dérisoire, tous ces détails anodins qui importent tout compte fait, elle file vers ces blessures que l’on n’osait même pas se rappeler, elle se débarrasse de ce fatras de bizarrerie et de haine, l’abandonne dans cette oreille, attentive et sereine, un écrin, elle y puise la lumière pour éclairer chacune de ses ombres que nous sommes aussi. Le patient se redresse, se libère des aliénations qui asphyxient son désir, peut-être même apprivoise-t-il cette souffrance qui l’avait conduit à consulter la première fois, jusqu’à ce que peu à peu elle ne lui serve plus à rien, qu’il s’en défasse enfin. Je vous parle d’un « patient » abstrait pour illustrer mon propos, d’un patient indéfini, mais ce patient, je le fus. »

Eloge indocile de la psychanalyse, Samuel Dock, édition du Kindle 2019