La continuité n’est pas le lissage mais la recherche en profondeur pour l’évolution certaine

La continuité d’existence est un besoin premier et un désir légitime de la part de chacun de nous. Elle réalise l’élan vital et elle permet la trajectoire singulière, la contribution personnelle. Cette continuité a pu être préservée pour nombre d’entre nous, comme j’en faisais état à l’occasion de mon précédent article dans ce blog. J’invitais ceux, pris par le doute ou les difficultés superficielles, à retrouver leur essentiel et le déployer enfin.

Depuis, ce beau terme de continuité, de contigüité dans l’espace projetée dans le temps, est devenu l’élément de langage du pouvoir impossible, celui qui exerce les métiers impossibles formidablement bien cernés par Sigmund Freud pour « être seulement certains d’un succès insuffisant ». Ce sont les métiers de la gouvernance, de l’éducation et de la santé. Ces trois leviers ne peuvent rien sur les libertés individuelles et sur les conditions naturelles du progrès personnel et collectif.

Désormais posées comme des évidences, la continuité pédagogique, la continuité de soin et la continuité d’activité économique commandent la vie publique et la vie privée qui se trouvent confinées et qui vont basculer dans un déconfinement tout relatif, partiel, au seul service de ces continuités rigides, pauvres en soutien de la créativité, qui sont de scolariser, encadrer les cas sociaux, d’hospitaliser, au-delà du covid-19, et de produire, vendre et consommer.

Et on nous parle d’un temps qui n’est pas celui que nous vivons, le temps de la refondation où de nouveaux modèles seront étudiés, savamment, et feront certainement l’objet d’un programme électoral, le meilleur moyen de diviser à nouveau et d’étouffer la co-évolution.

La continuité politique est l’anti-continuité du vivant. La civilisation éclot, selon Sigmund Freud également, lorsque le jet de pierres est remplacé par le jet d’insultes. Il aurait pu ajouter de nos jours : le jet d’insultes avec postillons.

Freud soulignait le malaise culturel qui ne faisait que traduire et enrober le malaise naturel, la difficulté de vivre avec tout ce que la vie implique : les rapports humains qui ne se fondent sur aucun code naturel partagé, le travail pour se nourrir, s’habiller, se loger, se divertir aussi, se cultiver dans un véritable questionnement sans fin, la maladie et la mort, évidemment.

Ses successeurs s’intéressent à l’effondrement civilisationnel, à cette reconstruction permanente que nous sommes censés entreprendre une génération après l’autre plutôt que de simplement exploiter plus ou moins maladroitement la terre et les autres de nos invectives à la mode. La croissance, verte ou pas verte, vient de se faire cueillir d’un micro-organisme qui se situe au plus bas de l’échelle du vivant. Son seul programme est de se servir d’une cellule puis une autre, la terre qu’il convoite, pour continuer d’exister…

Freud précise enfin :  » Il existe infiniment plus d’hommes qui acceptent la civilisation en hypocrites que d’hommes vraiment et réellement civilisés. »

Nous avons cette fâcheuse tendance à vouloir figer les règles de vie, à les instituer et à les confier à des institutions, véritable monument aux morts. Il s’agirait de civiliser en continu, d’employer le verbe durablement et de poser le mot, civilisation, sur un lieu, un instant, pour de suite nous engager à nouveau.

Faire preuve d’être un homme, une femme, civiles, sociaux, respectueux aussi de l’environnement naturel et du temps long qui dépassent largement la contingence d’une vie humaine.

Il s’agirait, dans l’entreprise qui est mon terrain d’intervention, sauf que l’entreprise ne fait plus intervenir que des coachs au côtés des managers portés sur la seule continuité d’une activité obsolète, la continuité devient une fin en soi… Il s’agirait peut-être, posez vous la question, en homme et en femme civiles, citoyens d’une construction sur un terrain sauvage et viral à présent, il s’agirait de penser et d’agir à nouveau. Les germes de pensées nouvelles et les écarts dans l’action sont déjà présents chez nombre d’entre nous, chez chacun de nous, oui, réduits à la maison et au télé-travail. Dans une mutation maladroite de la vie de bureau. L’encadrement se forge des outils technologiques et davantage invectifs qu’inventifs pour animer la dispersion. Je lance une question ouverte, je ne vous invective pas de mes propres réflexions : comment revenir à diriger une activité créative, comment commencer à animer une activité plus adaptée à la vie, plutôt que de diriger une continuité en plateau de réanimation ?

Le lierre est un écosystème vivant des plus complet. Il fait vivre autour du chêne plus de 700 000 organismes vivants différents en plus de lui-même, qui accède à la lumière, et du chêne, qui se nourrit de ses dépôts de feuilles. Ces deux-là se cherchent et se trouvent à chaque instant. Chacun d’eux puise en profondeur dans le sol, son ancrage durable et profond.

Le confinement : vers un forfait personnel illimité ?

Dès l’origine, j’ai pu vivre ce confinement imposé comme une obligation de nous retrancher, d’aller aux limites de ce qui pouvait rester, à chacun de nous, une fois nos fuites, nos occupations superflues et nos préoccupations stériles laissées de côté. D’occuper enfin les confins de notre véritable petit monde personnel et collectif à tir de message véritablement échangé, de réalités mélangées.

Au début, je ne ressentais pas de grande différence. Je vis à la campagne une existence paisible – la photo en fournit l’instantanée – avec pas plus de trente autres âmes à la ronde. J’y reçois deux ou trois d’entre elles par semaine. Je me déplace à Paris dans un aller-retour pour accueillir en consultation suivie les quelques autres âmes lucides ou en quête de lucidité qui se comptent sur les doigts des deux mains, d’année en année, depuis que je n’accepte plus de passer du temps sur de faux projets, des projections d’un petit moi sur le temps d’après. Je ne travaille plus, moi-même, et ceux qui me côtoient, que sur ce que je réalise, qu’ils réalisent, au présent, en observant et en écoutant sans détour ce que cela révèle à l’instant de ce dont le refoulement nous protège et qui se solde par une répétition, illusoire dans sa différence apparente. Je réunis un groupe de réflexion une fois par mois, et comme pour ceux, patients, qui poursuivent leur recherche sans égard pour l’espace ni pour le temps que cela prendra, ce groupe se réunit en continu et à continue de le faire lors des rencontres virtuelles qu’il a été possible d’organiser sans délai. J’enseigne à l’université, et cet événement peut également se tenir par écrans interposés, chacun bien heureux aux confins de son existence, et tous ensemble pour apprendre, nous-mêmes nous appréhender.

J’ai un jardin. J’ai accès à un marché maraîcher. J’écris et je reécris. Je suis presque au bout du récit de l’hospitalisation de ma maman, un témoignage nécessaire pour moi et pour quelques autres, qui sont présents dans cette écriture intense. Aux confins de mon âme et conscience sans que cela ne soit plus une expression qui fait jeu de mots, mais l’expression véritable d’une bousculade que je m’inflige dans mes retranchements. Je reécris mon récit de l’instant d’avant la maladie et le confinement « Quand l’insconscient s’éveillera », pour plus que jamais, tenter de rendre accessible nos capacités à passer du déni à la créativité à condition d’identifier tout aussi bien ce qui est de l’ordre de nos besoins sociaux davantage naturels désormais et ce qui est de l’ordre de nos besoins intimes davantage collectifs sinon rien… Le processus inconscient du déni est posé en préambule ; le processus inconscient de la projection est élaboré pour bien revenir à ses bases primaires d’introjection et d’incorporation et pouvoir les réactualiser dans un mouvement enfin secondaire, libéré. Si chacun s’y emploie, il devient enfin possible de se reconnaître les uns les autres, reconnaître aussi le monde, la nature, les autres « inhumains » et procéder à cette identification croisée, à cette identité mélangée qui nous est nécessaire et salvatrice, créatrice de progrès.

J’ai approché des éditeurs, comme je m’étais rapproché de mes patients et partenaires pour pouvoir continuer. Chacun le souhaite. Je les côtoie au quotidien sans les voir ni les toucher, et ils se retrouvent, en effet, aux confins de soi. Bien heureux.

Je garde l’espoir, que nous entretenons toute une vie sans le savoir, convaincus par la facilité de ces habitudes superflues et de ces préoccupations qui occupent, l’espoir cru, ces jours, d’une continuité, d’autres confins possibles où pouvoir se retrancher, se pousser à bout les uns les autres, ou alors, pourquoi pas, d’un déconfinement forcé et exigeant tout autant.

Oui. Le déconfinement est davantage sauvage. Une renaissance possiblemen, car quitter ces retranchements – pensez-y – ne peut être accompli que par l’amour ou par la haine la plus profonde.

Vous voyez bien que ce n’est que la continuité de l’espoir qui conte, confinement ou pas, cet espoir d’un désir qui ne tarit pas puisqu’il se développe et rencontre ceux des autres. Y compris dans la distanciation sociale. Et vous ? Où serez-vous ? Vos limites et celles des autres vous ont-elles ouvert un forfait de désir illimité ? Serez vous partant.e.s ?

Se déployer pour guérir

C’est au tout début du XIXème siècle et à la faveur d’une autre épidémie mondiale, la toute première que l’on sache, puisqu’il n’y avait plus de limites physiques aux échanges matériels et spirituels et sanitaires, celle de la variole, c’est en 1803 que l’expédition Balmis fut conçue avec le soutien du roi d’Espagne et de l’Empire qui s’étendait aux Amériques et aux Philippines.

Francisco Javier Balmis, en bon élève de Edward Jenner, découvreur de la possibilité d’inoculer les virus à faible dose pour renforcer le système immunitaire, le combattre de l’intérieur, met au point le vaccin qui traversera la Terre selon un procédé inédit. Là où l’enfermement et la méfiance d’un village à l’autre, d’une maisonnée à son adversaire toute désignée – l’enfer c’est l’autre, le voisin – avaient dominé, le docteur Balmis oppose les regroupements successifs de contrée en contrée, l’encerclement de la maladie de loin en loin plutôt que de proche en proche.

Puisque ce sont les groupes grégaires des vaches nordistes, paisibles et robustes, qui ont pu donner lieu aux cellules sans cœur, qui prennent à la vache le nom de vaccin, ce seront des groupes humains, des groupes d’enfants, robustes et joyeux, qui pourront traverser le temps et l’espace, porteurs de l’affront qu’ils tolèrent et qui devient soignant.

Il fut question dans un premier temps du déplacement des vaches elles-mêmes mais les scientifiques de l’époque se rendirent rapidement à l’évidence de leur inadéquation par des climats chauds du Sud de l’Europe ou encore tropicaux, de l’outremer, sans parler du séjour de plusieurs années dans les caves d’un galion affrété.

Seul un passionné tel Francisco Javier Balmis pouvait envisager de passer des tests animaux aux tests humains, de s’en prendre aux adolescents et très vite aux enfants pour mieux assurer. Je découvrais tout ceci il y a un an en lecture historique romancée comme je les aime bien. C’est tout naturellement que j’y repense aujourd’hui.

Il est en effet des groupes d’immunité. Une épidémie ne s’arrête que lorsque le virus a tué ou a trouvé qui lui résiste. L’épopée bien réelle de l’expédition Balmis nous montre que c’est possible de rester en mouvement et de précipiter l’ennemi dans le vide autour.

Le nombre d’enfants au départ d’un orphelinat de Galice et d’un autre de la région de Madrid est soigneusement soupesé au regard de la circulation du virus entre eux pendant la première traversée, celle qui amènerait au Mexique, pour ensuite recruter sur place d’autres jeunes auprès de familles nécessiteuses et surpeuplées. L’expédition s’est divisée ensuite – elle embarquait plusieurs médecins dont le jeune Josep Salvany envoyé par l’ennemi juré de Balmis, le docteur officiel que l’outsider avait doublé, et un missionnaire capable aussi de soins – pour pouvoir poursuivre sa labeur en Amérique du Sud et aux Philippines de concert.

La femme gouvernante des enfants s’en alla vers l’Ouest, avec Balmis et quelques autres. Le missionnaire devenu son amant prit le chemin du Sud avec le docteur catalan et mourut dans les jungles, essoufflé par la chaleur et l’humiditédes lieux. Il avait dépassé les carcans de l’ordre religieux par amour de la femme et ceux de son corps, par amour de nous tous. Victime d’une insuffisance respiratoire qu’il avait caché aux plus savants, des médecins aveugles et visionnaires en même temps.

Isabelle était quant à elle l’enfant du péché de sa mère, privé de père à sa naissance, orpheline de mère à sa jeunesse. Sa mère emportée par la variole lui avait permis d’assister à l’école, fait rare pour une petite fille de l’époque, car elle avait besoin d’elle, qu’elle calcule, qu’elle écrive et qu’elle pense. Isabelle est devenue la première infirmière de l’histoire. La profession ne sera reconnue qu’un siècle plus tard. Elle est devenue dès son temps une dame à part entière, reconnue par le roi.

Jean François Balmis succomba à ses charmes intellectuels. Il décida de la séparation des amoureux etmèu sort divisé de l’expédition sur la base de cette passion amoureuse autant que des impératifs soignants. Les courriers conservés, de ce triangle amoureux nous rapportent l’histoire, bien mieux que ceux officiels adressés à la couronne, qui elle, vit sa déchéance se consommer des suites de la Révolution Française et d’une administration forte car étendue mais faible de caractère. La grande fierté du dernier Bourbon-Anjou sera cette expédition humanitaire qui devint botaniste à son tour.

Peu de reconnaissance sera apportée aux découvertes et aux efforts colossaux déployés par quelques uns dans cette véritable aventure humaine. Le vaccin rentre bien vite dans la banalité du soin. Toute la reconnaissance est apportée aux essences végétales dénichées et cultivées désormais et jusqu’à nos jours au Real Jardin Botanico de Madrid, premier centre de recherche pour notre avenir écosystémique, plateforme de discussion et de diffusion des grands savants de notre époque tel Francis Hallé, l’héritier dans l’âme, davantage philosophe, d’un Balmis flamboyant.

J’aime me promener dans les allées du Jardin. L’année dernière à cette époque, je l’avais fait découvrir à André et il en est tombé å son tour amoureux. Il est des serres tropicales qui lui rappellent aussi l’île de la Réunion, son outremer personnelle.

Nous savons peu de chose sur l’évolution de l’épidémie actuelle, nous deux, vous autres, mais nous pouvons désirer, dépasser les enfermements, bouger les lignes, poursuivre notre aventure intime et collective et ramener des fleurs, au plus modeste, sur nos vies qui s’éteignent, certes, mais qui sont guéries de l’effroi et de la mort.

Partout dans le monde que désormais nous voyons et entendons par la fenêtre de nos écrans. Des courriers qui sont devenus des courriels et ensuite des images et des sons, beaucoup de bruit et quelques murmures passionnés dignes d’Isabelle, de François et de José et de son vicaire oublié de la grande histoire, le personnage le plus proche et le plus touchant de l’expédition de l’espoir. Je vous livre l’excellent ouvrage mentionné plus haut, écrit de la main de Javier Moro, pour rendre vibrant hommage à la médecine préventive naissante, une simple résurgence de la médecine naturelle et traditionnelle, et à l’humanité prévenante et transcendante.

A lire au temps du choléra et de l’amour possible ou impossible peu importe.

L’émotion comme condition pour l’évolution : une supervision thématique dans l’air du temps

Les maltraitances sur le corps et le psychisme actuels peuvent elles rappeler le traumatisme pervers ? L’abus sur l’enfant ou sur l’adolescent que chacun a été ? Et plus particulièrement, comment la violence institutionnelle, la violence du corps social, résonne dans le corps privé ? Comment les dérives de notre système nous alertent pour ne plus nous laisser dériver ? Comment a contrario une souffrance mise en mouvement peut faire bouger les lignes et les limites de notre organisation ?

Ce thème est abordé dans le cadre du cycle 2020 de la Société pour le Psychodrame Analytique au Centre de Santé Mentale de Paris 8, rue de Liège : Comment poser l’articulation entre psychodrame et maltraitance ?

La maltraitance ne fait pas partie du corpus psychanalytique. Elle a une existence juridique et sociale. La psychanalyse a pu reconnaître la portée pathologique de la séduction. C’est sur le questionnement entre l’abus réel ou fantasmé que la découverte de l’inconscient et plus précisément de son retour de refoulé a pu avoir lieu. Qu’il ait eu ou pas séduction exercée sur l’enfant, qu’il ait projeté son fantasme et qu’il en garde la culpabilité, cela ne donne lieu à aucune forme psychopathologique clairement identifiée. De la même façon, il n’est aucune linéarité directe entre la maltraitance avérée et le traumatisme. Chaque destinée est subjective.

Un des participants a souligné que seule la persécution est consubstantielle à la nature humaine. Du fait de l’extrême dépendance et du extrême dénuement dans lequel nous nous trouvons à la naissance et quelques années durant. La position squizo-paranoïde originelle révélée par Mélanie Klein permet de se représenter la violence subie par chacun de nous, livrés au froid, à la faim, à la peur et désireux, de par nos pulsions vitales, de détruire et d’absorber le monde entier. Seule la position dépressive du développement psychoaffectif qui accepte la mère puis le père, qui fait se rétracter ces forces originelles, permet de calmer le jeu purement persécutif du psychisme le plus primaire. La culpabilité inconsciente prolonge une agressivité qui peut se diriger vers des investissements extérieurs et postérieurs.

Le psychodrame ou la constellation, qui est la forme connue et pratiquée en entreprise, sont des formes d’accompagnement adaptées à la présence d’un traumatisme mal élaboré, là où la persécution perdure. Grâce à la multiplicité de thérapeutes psychodramatistes, ou de collègues mis au service d’un seul, la conflictualité interne peut se représenter et être réintégrée dans la réalité psychique. La diversité d’intervenants permet la diffraction du transfert, l’éclatement contrôlé des parts de soi qui se retrouvent chez les autres dans le processus naturel de projection qui précède l’introjection des apprentissages. La réflexivité qu’offre le groupe fait retour et permet intégration de composantes agressives et libidinales personnelles méconnues et pourtant envahissantes.

Le psychodrame individuel en groupe présente néanmoins les deux faces de la relation à l’autre, l’originel et les suivants : la séduction et l’intrusion. Cette dualité, cette ambivalence, se trouve au coeur du processus. Seul le temps, le chaos et possiblement l’apaisement des affects extrêmes, la libération des inhibitions aussi, peuvent « donner raison » au parcours et permettre l’après-coup.

Dans le cas présenté, l’équipe intervenante était composée d’une directrice de scène, psychanalyste, de trois psychodramatistes et d’une secrétaire pour les relations extérieures. Les participants n’ont jamais de rapport avec la réalité juridique et sociale.
Ils sont des acteurs de la scène de l’inconscient du sujet qu’ils accompagnent dans le soin et dans le développement.

Le cas est celui d’un adolescent de 16 ans aîné d’une famille nombreuse ayant des comportements addictifs (alcohol) et asociaux (déscolarisation), déféré au centre avec une prescription de soins à la suite d’une tentative de suicide médicamenteuse. Cet adolescent peut être un jeune cadre diplômé qui peine à s’intégrer dans l’entreprise, qui recherche des compensations affectives ou/ et des idéaux qui sont loin de pratiques orientés par le seul résultat financier.

Un consultant du centre reçoit la famille dans un premier temps. Le bébé de la famille est dans les bras du père. La mère dysqualifie le consultant qui se base sur la tentative de suicide pour établir le mal-être de l’enfant. La mère nie les tendances suicidaires de son fils. Elle parle d’une erreur d’administration, d’un mélange accidentel de quelques pastilles et d’un peu d’alcool. Les responsables qui déférent un collaborateur en coaching sont dans le même déni de l’alerte que celui a pu donner.

La directrice de scène qui présente le cas insiste beaucoup sur ce déni comme étant un refus de soins et d’attention portée au patient en tant que sujet individué. Il est absorbé par la famille, aliéné.

Petit enfant, Armel a présenté des troubles alimentaires et des troubles de la parole. Il a bénéficié d’une rééducation orthophonique. Sa déscolarisation a eu lieu dès la fin de l’école primaire. Il a suivi des études de façon discontinue tout comme il a subi la discontinuité du soin psychiatrique avec des changements d’interlocuteur selon le découpage du système, par thématiques et par tranches d’âge. N’importe quel enfant et adolescent subit aujourd’hui ce manque de suivi personnel et dédié de son développement plus ou moins marqué par des symptômes corporels ou d’attention.

Un nouveau consultant prend le cas de l’adolescent, suite à la disqualification du premier consultant par la mère comme indiqué plus haut. Il fait la prescription du psychodrame individuel en groupe. Le consultant poursuivra en rapport avec les parents seuls. Le jeune homme rentre en psychodrame hebdomadaire. Il est mutique lors de la rencontre avec le nouveau consultant et absent à sa première séance en groupe. Lorsqu’il se présente à la deuxième séance sa grande inhibition cède la place à une grande excitation. Il sollicite lourdement la meneuse du jeu au lieu de rentrer en contact avec ses partenaires et convenir avec eux des scènes réelles ou imaginaires qu’il souhaiterait vivre avec eux. Ce n’est pas la directrice qui va le guider mais le processus qui va ouvrir les voies qu’il se refuse de voir et d’emprunter. Une fois qu’il se résout au psychodrame il joue majoritairement des situations familiales et scolaires. Mais il joue aussi des jeux vidéo et des contes comme celui d’Aladdin avec la lampe qu’on frotte et qui répond aux désirs les plus personnels et le tapis qui vole et mène à un ailleurs.

Dans les scènes scolaires il joue le désinvestissement de son professeur d’anglais. Il explique que lui doit poursuivre l’école à cause de Jules Ferry qui l’a rendue obligatoire et aussi pour éviter la prison à sa mère. Le jeune craint-il un désinvestissement des thérapeutes ? Il convoque la protection institutionnelle.

Ce qui marque le plus la meneuse du jeu ce sont les scènes de son quotidien de jeune au bar, bagarreur et enivré. D’après elle, il s’y croit. Il abandonne la règle du « comme si ». Il est violent et provocateur. En entreprise, c’est bien souvent que l’on ne permet pas malgré toutes les invitations récentes à l’intelligence émotionnelle et relationnelle, – et probablement à cause de ces invitations à la seule intelligence -, on ne tolère pas l’expression brute d’affects qui confine, il est vrai, à l’angoisse et à l’agressivité.

L’équipe thérapeutique vit en même temps des changements institutionnels qui déstabilisent aussi bien la direction du jeu que ses membres. L’une d’entre elles part consécutivement aux réorganisations et au climat qui s’y vit. Le jeune exige que soit reconnue sa réalité mais aussi celle de l’équipe. Il se retrouve en fusion avec  » l’objet primaire « , la mère et aujourd’hui celles et ceux qui devraient le protéger. Sa violence n’est qu’un moyen de lutte contre la désorganisation traumatique.

Il semble présenter des traumatismes cumulatifs tout au long de son enfance et de son adolescence majorés par la psychopathologie infantile. Il est dans la co-excitation et dans un masochisme primaire. Il craint l’abandon des thérapeutes et son humiliation réitérée.

Il organise une scène qui se termine dans son lit avec sa mère qui lui apporte de quoi se restaurer. Les thérapeutes y font apparaître la figure du père au travers d’un appel téléphonique mais Armel jette l’appareil par la fenêtre.

Ces scènes domestiques le protègent en même temps qu’elles l’insupportent. Il se qualifie de feignasse ce qui le situe entre la passivité et la féminité. Il évolue progressivement vers des scenarii à dominante dramatique où la femme tue son mari, la fille tue la mère. Il s’intéresse à des récits criminels non élucidés qui passent à la télé. L’excitation lui sert d’antidépresseur mais elle nourrit aussi la haine qui se déploie dans le jeu. Il met en scène des intrusions et des persécutions et ne parvient pas à rentrer dans des processus naturels de projection et d’introjection. Dans une répartition des rôles qui laisse place à des évolutions plus subtiles, plus accordées, en co-construction.

Un jour il veut jouer lui et son double. Son double est très angoissé. Armel banalise son angoisse et dit ne pas être lui même aussi angoissé. Ce déni lui permettrait de recouvrir le déni parental et son monde interne chaotique. Il se sert du lycée (de l’entreprise) pour accuser le coup. Lorsqu’un accident humiliant survient il échafaude des scenarii vengeurs. Il organise la décharge pulsionnelle. Il investit la position victimaire. En même temps il exprime le mépris qu’il ressent de la part des thérapeutes. Le mépris qu’ils tolèrent eux-mêmes.

Lors de l’échange auquel cette présentation de cas à donné lieu les participants ont souligné le mépris de l’institution vis à vis du travail de l’équipe de psychodrame psychanalytique. Armel aurait il renvoyé à ceux qui ne pouvaient rien pour lui leur propre défaite ? Leur incapacité à l’aider sauf à répéter indéfiniment sa difficulté ?

Lors d’une dernière séance, alors que les démarches sociales du lycée ouvrent la piste d’un suivi pédopsychiatrique et d’un accueil en hôpital de jour en groupe d’adolescents, sachant qu’il est autant de difficultés au centre de santé avec l’évolution de sa gouvernance et que la prétendue neutralité de l’équipe qui ne cède rien ne fait qu’imposer au traitement une nouvelle violence, Armel scénarise la visite quelques années plus tard d’une camarade lycéenne dans sa villa de Hawaï. Elle est agréablement surprise de l’évolution de son ami. Le rire spontané d’une psychodramatiste à la découverte de cette scène produit un renversement destructeur. Armel est en proie à une flambée quasi délirante qui peut être interprétée comme un début de décompensation ou bien une amorce de prise de conscience et d’élaboration possible.

Le jeune en homme en difficulté veut croire à une issue, certes mégalomaniaque, et la joie partagée par l’équipe, certes euphorique, comme celle de nombre d’accompagnants trop vite soulagés par le « happy end » de leur mission, est mal interprétée, ou plutôt, parfaitement comprise.

Au titre de cette pratique de la manipulation professionnelle généralisé il est bon de reprendre les bases du harcèlement posées par Racamier, le psychiatre et psychanalyste français l’ayant théorisé. Il souligne l’inébranlable de la croyance persécutive paranoïaque dans la lutte contre l’effondrement narcissique. Mais il peut s’agir aussi d’une ouverture à la culpabilité avec la projection des négations, qui sont ici une réalité. Racamier rappelle le reflux vers le persécutif lors de sentiments tendres. Les psychodramatistes se trouvent et se retrouvent plongés dans le persécutif. Le dispositif échoue à installer un simple masochisme de vie et d’effort. Les acteurs sont eux mêmes dépassés par la violence institutionnelle : on se moque d’eux. Leur miroir reflète le miroir aux éclats du jeune.

L’adolescent semble avoir quitté au cours du processus la position dépressive initiale, sa passivité et son mutisme, sa dérive vers des paradis artificiels qui deviennent vite un enfer, pour revenir à la position squizo-paranoïde originelle mais sans parvenir à retrouver l’étape de la culpabilité postérieure. Le groupe n’a pas su faire barrage à l’institution. L’institution n’a pas su répondre aux idéaux de justice du jeune qui démarre dans la vie.

Tout enfant attend de la passion et du drame dans son imaginaire fertile et tout puissant alors qu’il a droit à de la tendresse et à être pensé, reconnu, guidé pour se développer, se responsabiliser et prendre place dans la société. Puis évoluer et la faire évoluer.

L’institution est facilement prise dans des arbitrages financiers et de pouvoir tout comme l’entreprise. L’équipe rapprochée n’a pas eu de disponibilité d’esprit et d’affect. La directrice a reconnu sa peur du jeune homme Armel. Il a dû avoir très peur lui-même. Pourvu que le groupe d’adolescents ait pu remettre de la haine, de l’amour et de l’ignorance davantage assumée, bien vécue, dans son évolution postérieure.

Souvent il est plus pertinent de réunir un groupe de pairs que de mener en accompagnant seul, ou même en groupe d’intervenants, sous le poids de l’entreprise et de ses propres défenses professionnelles, celles du métier de consultant ou de coach ou même de pair aidant, investi désormais d’autorité. Les identifications croisées et le bouillonnement émotionnel offrent un terrain vivant et évolutif à chacun. Ils peuvent travailler leurs rapports actuels et inférer seulement leurs diverses réalités dans un ailleurs spatial ou temporel. Vous ne conduirez plus que l’analyse du transfert, l’objet ultime et courageux d’une supervision vraie, ni réduite à la technique, ni limitée à votre expérience de vie, professionnelle et personnelle, par essence limitée. Vous vous enrichirez, cela oui, de nouvelles et véritables expériences, de la singularité retrouvée, la vôtre comme la leur, et d’une ouverture sociologique qui vous fait prendre part véritablement aussi aux évolutions nécessaires, écosystémiques, de l’entreprise et de l’institution.

Pour vous faire superviser sur ces thématiques du traumatisme, des affects et de la désaffection prenez place dans les sessions de groupe du printemps à Paris : les mercredi 25 mars, 22 avril et 25 mai, de 18h30 à 20h rue Chaptal Paris 9. Participation individuelle de 180 euros HT à la séance, 450 euros HT le cycle. En formation et supervision co animées par Eva Matesanz et André de Chateauvieux.

Billet d’humeur #1

L’intelligence émotionnelle se nourrit de mouvements d’humeur incompréhensibles à la source, tellement clairvoyants au naturel. Comment apprendre à les vivre et se saisir de leur force pour créer et pour se relier aux autres êtres humains et à la terre, au naturel, oui, au plus naturel.

Il fut un temps, pas si lointain, où les épanchements affectifs n’avaient pas lieu d’être en entreprise. Et l’accompagnement professionnel suivait : propre, raisonnable, concentré sur les objectifs, sur la régulation et la réintégration ou le départ assumé du collaborateur. Il me semble que c’est avec la reconnaissance de ce qui a fini par être cerné et adressé comme étant des RPS repris au coeur des CHSCT, qui dérivent des conditions matérielles aux conditions spirituelles de l’exercice du métier et qui se renomment depuis 2017 du doux nom de CSE, en résonance mutuelle avec la belle RSE, que cela a éclaté.

Les déséquilibres affectifs potentiels ou avérés demeurent médicalisés. Mais un boulevard s’est ouvert pour les prestataires et internes – coachs et consultants, RH et CHO – en manque de reconnaissance affective eux-mêmes jusqu’alors. Ils paradent désormais forts de la soi-disant intelligence émotionnelle et relationnelle qu’il faudrait adopter auprès d’eux. Ils persistent à dénier les variations libidinales et agressives, masochistes et sadiques, de l’humeur propre à l’humain, la gamme complexe de toutes les formes de l’accélération naturelle de son intelligence face aux réalités ! La sienne et celles qui l’entourent.

La discipline qui a exploré avec le plus de réalisme, dans l’epprouvé des praticiens eux-mêmes- le transfert – les variations de l’affect humain est celle de la psychodynamique que je pratique et que j’enseigne à l’Université et en petits groupes restreints.

Son contenu est subtil et pointu, malheureusement trop éloigné des facilités des facilitateurs professionnels. Ainsi, par exemple, les trois ressorts émotionnels primaires que nous partageons tous depuis notre enfance jusqu’à notre mort, vivaces à ces deux moments extrêmes, sont au nombre de trois : les trois H comme humain.

H pour la haine
H pour la honte et
H pour la hantise

Les évolutions vers

  • l’effort d’amour, ou du moins de respect de la différence,
  • de culpabilité et de son corollaire qui vaincra de la victimisation sans fin, la responsabilité
  • et d’incertitude assumée, d’angoisse sans les reproches alter ou auto infligées,

sont les gages de notre véritable développement personnel et du développement harmonieux de notre société, côté culture et nature du même pied.

D’autres éclairages à suivre dans ces partages ou en groupe présentiel dans les limites des places disponibles.

Germinal des temps modernes

J’ose imaginer que les enfants de nos enfants après eux quitteront l’illusion actuelle d’être reliés entre eux – passablement interconnectés – par dessus les divisions, les nano-fragmentations qui se poursuivent : « des gestes aux mots » et aujourd’hui aux seules images d’un pouce ou d’un émoticône gerbant, « des corps aux âmes » et enfin aux esprits intelligents seulement artificiellement, selon un protocole prévisible jusqu’aux moindres alternatives, qui ne le sont plus alors.

 » (…) Patrick entretenait avec ce couvre-chef des relations d’opérette. Il le portait, se croyait observé, le piétinait, l’oubliait dans son C15, le perdait régulièrement. Au volant, sur un site, au bistrot, au bureau, au garage, il se posait cette question : devait-il porter cette casquette ? Autrefois, les mecs n’avaient pas besoin de se déguiser. Ou alors, les liftiers, les portiers, les domestiques. Voilà que tout le monde se trouvait plus ou moins larbin, à présent. La silicose et le coup de grisou ne faisaient plus partie des risques du métier. On mourait maintenant à feu doux, d’humiliation, de servitudes minuscules, d’être mesquinement surveillé à chaque stade de sa journée ; et de l’amiante aussi.

Depuis que les usines avaient mis la clef sous la porte, les travailleurs n’étaient plus que du confetti. Foin des masses et des collectifs. L’heure, désormais, était à l’individu, à l’intérimaire, à l’isolat. Et toutes ces miettes d’emplois satellitaient sans fin dans le grand vide du travail où se multipliaient une ribambelle d’espaces divisés, plastiques et transparents : bulles, box, cloisons, vitrophanies.

Là dedans, la climatisation tempérait les humeurs. Bippers et téléphones éloignaient les comparses, réfrigéraient les liens. Des solidarités centenaires se dissolvaient dans le grand bain des forces concurrentielles. Partout, de nouveaux petits jobs ingrats, mal payés, de courbettes et d’acquiescement, se substituaient aux éreintements partagés d’autrefois. Les productions ne faisaient plus sens. On parlait de relationnel, de qualité de service, de stratégie de com, de satisfaction client. Tout était devenu petit, isolé, nébuleux, pédé dans l’âme. Patrick ne comprenait pas ce monde sans copain, ni cette discipline qui s’était étendue des gestes aux mots, des corps aux âmes. On n’attendait plus seulement de vous une disponibilité ponctuelle, une force de travail monnayable. Il fallait désormais y croire, répercuter partout un esprit, employer un vocabulaire estampillé, venu d’en haut, tournant à vide, et qui avait cet effet stupéfiant de rendre les résistances illégales et vos intérêts indéfendables. Il fallait porter une casquette. « 

Nicolas Mathieu

leurs enfants

après eux

Actes Sud

Prix Goncourt 2018

Le titre est tiré d’une citation du Siracide, l’un des livres de l’Ancien Testament, mise en exergue du roman :

« Il en est dont il n’y a plus de souvenir,
Ils ont péri comme s’ils n’avaient jamais existé ;
Ils sont devenus comme s’ils n’étaient jamais nés,
Et, de même, leurs enfants après eux. »

Siracide – 44,9

Si ces « vies minuscules » ne s’inscrivent pas dans l’Histoire, elles se gravent dans les mémoires en plus de l’importance d’être vécues.

Au-delà du projet social de son livre, Nicolas Mathieu explique que son projet littéraire s’attache très fortement à la description des sensations et du désir, des perceptions et des corps3 afin de les faire éprouver aux lecteurs. Que ce soit la découverte de l’amour, de la sexualité et des limites chez les adolescents, l’ennui au fin fond de la France périphérique ou le rapport des personnages à leur environnement durant les années 1990, c’est-à-dire avant l’arrivée des nouvelles technologies. La violence d’exister des jeunes et de leurs aînés aussi.

Si j’ai mis longtemps à céder à cette œuvre parue en 2018, alors que son titre, son image, l’évocation adolescente me tendaient le miroir que je cherchais pour me revoir alors, peu de chose, et me voir enfin devenue aujourd’hui bien peu de chose. Si même le prix Goncourt qui m’a offert tant de rattrapages étranges du même type, sous le signe de l’évidence longtemps exclue (Maalouf, Ruffin, Ménard, Slimani), ne parvenait pas cette fois-ci à déverrouiller ma résistance, et que c’est enfin mon libraire, en fin d’année, qui me l’a offert comme récompense à ma fidélité, c’est bien d’un clivage d’aujourd’hui dont je souffre. De servir l’institution, quelle soit entreprise ou organisme de protection sociale, en supervision moi-même de leurs travailleurs, ouvertement ou insidieusement sociaux.

Ces années 90, soigneusement rendues par l’homme aux deux prénoms d’auteur, comme deux anciens amoureux, préfigurent nos années 2000, 2010 et 2020, celles de nos enfants et des générations qui rentrent travailler, avec la circonstance aggravante d’y avoir participé, ou du moins, survécu et prétendu en sortir pour revenir « du bon côté ». Mais d’un côté ou de l’autre c’est la même planète qui se gausse des faibles empreintes qu’on ose : celles de piétiner sur place sans plus de courage.

J’ose imaginer que les enfants de nos enfants après eux quitteront l’illusion actuelle d’être reliés entre eux – passablement interconnectés – par dessus les divisions, les nano-fragmentations qui se poursuivent : « des gestes aux mots » et aujourd’hui aux seules images d’un pouce ou d’un émoticône gerbant, « des corps aux âmes » et enfin aux esprits intelligents seulement artificiellement, selon un protocole prévisible jusqu’aux moindres alternatives, qui ne le sont plus alors.

Peut-être que la planète verte qui les rappelle aux soins, manuels et repensés, fera de nos vies minuscules, une vie humaine, et des humains, des vivants parmi le vivant. Légitimes de cette seule condition. Avec ou sans leurs enfants.

Nos 7 formes d’intelligence

Le nouvel ouvrage de Jean Louis Muller préfacé par Eva Matesanz et André de Chateauvieux

Vous ne vous rappelez pas mais, dès les tous premiers instants de votre vie, il vous fallait beaucoup d’intelligences. Oui, dès l’origine de votre monde, qu’il s’agisse d’exprimer vos émotions, créer des liens, imaginer des stratégies, casser les codes, il vous fallait de multiples talents pour composer avec votre milieu et inventer votre vie. Parce que c’était déjà hautement complexe, bouleversant et incertain. 


Tout ceci était là donc, en vous-même et au naturel, mais c’est comme si, au fil du temps et pour des raisons qui échappent à la raison, vous aviez limité ou délaissé l’une ou l’autre de ces formes d’intelligence. 

Elles sont pourtant toujours là et bien là ces multiples formes. Et le talent de les développer et de les combiner n’est pas un don qu’on reçoit passivement, c’est un désir de jeunesse sans cesse renouvelé. Un désir de vivre ensemble, avec ceux qui nous précèdent et ceux qui commencent à nous succéder et qui, à leur tour, accèdent à d’autres intelligences, à des formes virtuelles et réelles de repenser le monde.

Alors, il vient à point nommé ce livre pour sortir de nos routines et plonger dans le plaisir de renouer avec chacune de nos ressources. Et c’est comme un jeu d’enfant. Sentir, toucher une forme et puis une autre, les assembler, les bricoler ensemble. Ce livre-là offre bien des outils et plein de matière à penser. Pour soi-même et avec les autres. En amour et en famille, en amitié et au bureau. Au quotidien et pour le futur.

Lorsque son auteur nous demande de le préfacer, à deux, nous entrelaçons nos lignes avec la simplicité de ceux qui vivent et travaillent ensemble, dans un métier qui est de penser l’impensable : la nature humaine et ses liens à la fois bien réels, imaginaires et symboliques à soi et aux autres. Nous sommes psychanalystes après voir été, comme lui, manager er consultant. Nous entrelaçons nos lignes autour de l’ouvrage. Nous reprenons chacun notre fil auprès de l’auteur.

Car c’est au contact de la bêtise humaine, dans ce qu’elle a de terrifiant et d’imparable dans les passages à l’acte, que l’auteur a su s’élever ; et moi, Eva, je partage avec Jean-Louis Muller les origines espagnoles, l’épisode incompréhensible d’une guerre civile épouvantable, de la longue et terrible dictature militaire qui abat l’ordre démocratique légitime et à peine naissant, mais riche de controverse et de bouillonnement intellectuel et sensible. Jean-Louis incarne la vivacité d’esprit, inébranlable.

Et il capitalise l’aventure humaine qu’il a servie pendant toute sa carrière chez le leader de la formation en France. Et moi, André, c’est là que j’ai rencontré Jean-Louis. On travaillait sur les manières de retrouver des potentiels, de les activer, dans les groupes et les équipes. Et aussi sur tout ce qui fait obstacle au fond. De tous ces apprentissages il sait faire la transmission.

Jean-Louis Muller est un pédagogue, il sait vous glisser à l’oreille, comme il glisse ici entre les lignes, quelques mots simples et vrais pour comprendre ce que vous saviez, pour ne plus oublier qui vous êtes et pourquoi la vie a besoin de vous, de vos pensées et de votre engagement renouvelé. Il en appelle à l’intelligence du lecteur. Ce livre vous donne rendez-vous avec vous-même et avec un temps, notre temps, qui a bien besoin de nous.

Eva Matesanz et André de Chateauvieux

En préface de Nos 7 formes d’intelligence publié chez Jouvence par Jean-Louis Muller

Double digit growth

image_2020

La simple vue de ce changement calendaire – paradoxal, vers le rouge et vers le trop d’un coup -, de l’an 2020, m’a téléportée, moi, dix ans en arrière, dans ce temps où l’entreprise était mon bastion, face au monde et à moi-même certainement, et où le CEO clamait à chaque réunion au sommet de notre stratégie mondiale, lors du changement d’année, l’objectif, SMART bien of course – spécifique, atteignable et acceptable, mesurable et borné -, d’un DOUBLE DIGIT GROWTH.

Aujourd’hui il doit plutôt fantasmer sur une baisse de son empreinte carbone et sur des stocks options en cryptomonnaie ni sonnante ni trébuchante, virtuelle et c’est tant mieux. Ce patron, français d’origine, américain d’expatriation seulement, s’était retrouvé au JAIL de l’aéroport de Miami. Entendez bien, plutôt que la prison du Far West, avec les Dalton compagnons, la cellule de rétention et privation de liberté intégrée aux bâtiments, pour les présumés clandestins, les dealers et autres fugitifs sous mandat international. Pour lui il ne s’est agi que d’affront à l’autorité. Son tempérament sanguin a explosé à la figure de l’agent de douanes qui le contrôlait à l’arrivée.

Son discours nous a manqué. Il était le seul patron d’unité à pouvoir clamer cette croissance, l’appeler de tous ses vœux, et rester chaque année aux portes d’un neuf, d’un huit ou d’un sept pour cent invariablement célébrés. Les autres business maintenaient à dures peines une petite croissance tout juste supérieure à l’inflation. Ils faisaient vivre la plupart des employés et cela suffisait à la pérénnité du projet.

J’ai fait partie du nettoyage de printemps sans Prague, lorsque l’ensemble industriel a été vendu au géant du secteur. Le CEO de la Business Unit dont j’assurais la stratégie de communication marketing a été maintenu aux commandes et rappelé à plus de sobriété, dans ses projections et dans ses airs. A davantage de green attitude et de design fonctionnel. Le nouveau commandement a son siège en Allemagne.

J’ai abandonné moi-même en partant des moyens faramineux et un plaisir esthétique qui était rare dans mon métier, surtout dans le dur des industries qui furent les miennes jusqu’ici : l’industrie financière, celle des technologies de l’information et enfin la biotech de compétition.

J’ai revu mes comptes à zéro, ma vie est devenu frugale, à la campagne de Sens, et mes choix éthiques : je n’accompagne pas de puissants, ni de beaux semblants ni de séductrices. Du moins de prime abord. Chacun de mes accompagnés révèle peu à peu – et c’est le but recherché – son narcissisme, son autoritarisme et sa contrebande sociale. Certaines séances les envoient une nuit en prison, comme pour mon donneur d’ordre référent. Ils en rêvent et ils débloquent leur conflit intérieur. Ils revoient à la baisse les idéaux narcissiques ou dominants qui faisaient leur tempérament de sang qu’il soit froid ou chaud. Peu importe.

Je contribue à la décroissance de leur égo et de leur empreinte toxique, sur la terre et sur les autres.

Là où « ça » existe, le « moi » doit advenir – C’est de ces seuls mots que Sigmund Freud pouvait décrire intégralement une analyse. Nos motions pulsionnelles, le « ça », calées sur nos besoins vitaux et nos désirs libidinaux, ne peuvent produire qu’un « self », un masque, un égo, un JE JE JE … Le JE peut être prononcé par le « moi » mais il peut aussi répondre aux seuls besoins de la conformité, apparaître comme étant le moi social alors même qu’il est vide de lien. Plein de force vitale et de tout son contraire, meurtri, avorté. C’est là notre torsion intérieure que nous projetons sur les autres lorsque nous les prétendons nous présurer, nous limiter ou nous exiger. Et l’escalade est symétrique, dans la violence ou dans l’isolement.

Pour former un « moi » il est un « toi » sans murs auquel pouvoir s’identifier, et il est le temps du rêve, ou du moins de l’introspection sincère, et sensble plutôt que les barreaux acérés de la pensée rationnelle et dominante.

Je ne sais pas si Bertrand, tel était le prénom du CEO, s’identifiait, comme tant d’autres, à des résultats, à un aboutissement sûr et certain, quasi-mortel, plutôt qu’à l’expérience de l’autre et la confiance dans le lien. Et les effets écologiques – au sens le plus large, actuel, de l’équilibre économique, social et planétaire, de proximité et effet papillon à l’autre bout de la terre – virant, virevoltant tout naturellement vers le vert, prenant tout son temps

Je vous souhaite du bon temps en 2020, de la joie dans la rencontre de tout ce qui n’est pas vous : votre avenir possiblement.

Il y a du lien dans la résilience

Il y a du LIEN dans la résiLIENce.

Cyrulnik en parle à nouveau simplement via le magazine Psychologies, puissant vulgarisateur de nos métiers sans filet.


Le lien primaire d’attachement découvert par son mentor Bowlby tient ensemble la vie et la mort.

Herbes folles jaillissent d’un trottoir craquelé.

Pour ceux que cela pourrait intéresser je développe en profondeur tous les développements du lien humain, depuis ce lien premier d’attachement, suivi de près de la violence fondamentale découverte après Bowlby par le français Bergeret, le lien du désir qui se veut mimétique et celui qui lui est associé, de la rivalité (René Girard), le lien par l’impératif social, de réciprocité et celui qui se défait enfin des méfiances dans un retour au naturel, la maturité en plus : le lien d’empathie, par Serge Tisseron formidablement retissé.

Le lien vers mon ouvrage de l’art du lien noté à 5 étoiles et recommandé aux professionnels de l’humain ayant l’esprit ouvert.

Le lien vers l’entretien de Boris Cyruknik par une véritable journaliste de la psychologie, qui enquête dans ce domaine immaitrisable avec sa propre maîtrise du sujet, sincère et éprouvée : Isabelle Taubes

Un texte d’actualité

« La souffrance nous menace de trois côtés : dans notre propre corps qui, destiné à la déchéance et à la dissolution, ne peut même se passer de ces signaux d’alarme que constituent la douleur et l’angoisse ; du côté du monde extérieur, lequel dispose de forces invincibles et inexorables pour s’acharner contre nous et nous anéantir ; la troisième menace enfin provient de nos rapports avec les autres êtres humains. La souffrance issue de cette source nous est plus dure peut-être que tout autre ; nous sommes enclins à la considérer comme un accessoire en quelque sorte superflu, bien qu’elle n’appartienne pas moins à notre sort et soit aussi inévitable que celle dont l’origine est autre. »

Sigmund Freud

Malaise dans la culture

La violence représente ainsi en tout premier lieu non pas une résolution de la souffrance, mais, étant intrinsèque de la relation au monde, à l’autre, à soi, une solution, immédiate, inélaborée. grossière, mortifère, car ainsi que nous l’avons suggéré, la haine est non seulement première comme le posait Freud, mais primaire.

« La haine, en tant que relation à l’objet, est plus ancienne que l’amour ; elle prend source dans la récusation, aux primes origines, du monde extérieur dispensateur de stimulus, récusation émanant du Moi narcissique. En tant que manifestation de la réaction de déplaisir suscitée par ces objets, elle demeure toujours en relation intime avec les pulsions de conservation du Moi, de sorte que pulsions du Moi et pulsions sexuelles peuvent facilement en venir à une opposition qui répète celle de haïr et aimer. Quand les pulsions du Moi dominent la fonction sexuelle, comme au stade de l’organisation sadique-anale, elles confèrent au but pulsionnel lui aussi les caractères de la haine ».

Sigmund Freud

Pulsion et destin des pulsions

Ce nonobstant, la haine peut, et doit, se transformer. La pulsion de mort, projetée ainsi vers l’extérieur et à qui il est offert une possible décharge, et pouvant dès lors laisser toute sa place à la pulsion de vie, ne va pas tarder à se transformer en agressivité (ad gressere permettant littéralement d’aller vers ndlr).

Elle est le premier affect, logiquement d’ailleurs, qui découle du fait que l’on doive affronter un autre environnement, se séparer de l’autre, et d’abord des premiers objets, pour venir au monde et pour exister.


Ainsi l’enfant doit se séparer, en partie, se distancier éventuellement d’un amour-haine excessif, qui pourrait le faire n’être que le désir, la pensée, le fruit de ses parents, et en partie il doit se séparer du monde et de l’instinct de conservation y afférent, pour pouvoir transformer un être fondu dans la masse de l’existence (corps, monde, autre) afin de se forger un Moi, c’est-à-dire un moi issu de son propre corps et de sa propre pensée, lesquels pourront, dans une combinatoire vitale, la pulsion du moi, construire un lieu symbolique, un topos, une maison qui, à la suite de cette conjonction corps-esprit, deviendra une personne sujet.

L’idéal est que cette combinatoire vitale ait lieu dans un environnement sécure, sans haine, sans violence, sans agressivité autre que celle qu’il pourra, là encore, apprivoiser et comprendre.


Cependant, cette séparation, comme toute séparation, sera d’abord productrice d’angoisse, naturelle dans la rencontre de l’inconnu, du monde, de l’autre, du corps, puis devra devenir distanciation, dans cette acception du lien créé avec l’accès intellectuel et cognitif à l’ambivalence, permissive d’une sexualité, d’un amour-haine apaisé résolutoire, en provenance de ce fameux principe de plaisir, lui-même issu de la pulsion de vie.

« Quand dans un être humain, le ça élève une revendication pulsionnelle de nature érotique ou agressive, le plus simple et le plus naturel est que le moi se tienne à la disposition de l’appareil de pensée et de muscles, qu’il le satisfasse par une action.

Sigmund Freud

L’Homme-Moïse et la religion monothéiste

Nous pouvons dire alors que la haine est chargée de produire une action dans le cadre de la pulsion d’autoconservation, action qui projette hors du moi la pulsion de mort, le moi se protégeant ainsi des pulsions d’emprise et de destructivité qui peuvent se retourner vers soi en les attribuant au monde, à l’autre, aux objets, afin de relativiser leur potentiel d’annihilation.

Si les termes de cette projection-protection-circulation ne sont pas précisément relativisés, grâce à la prise en compte de l’ambivalence, exactement dans ce qui peut être aménagé d’une homéostasie du moi pouvant s’enrichir d’une relation équilibrée, le narcissisme, primaire encore à ce moment, devra se porter garant de la possibilité pour la personne, confrontée à la déceptivité d’une haine réfrénée mais agissante, de revenir vers un moi dénué de culpabilité. La pulsion de mort s’en trouvera neutralisée.


L’agressivité séparatrice (processus d’individuation) et créatrice (sexualité ou sublimation) peut alors trouver sa place dans l’intrapsychique et construire pour le sujet un devenir civilisationnel.

Pour peu qu’aucune des trois options du devenir affectif de l’enfant, amour, haine, retrait, ne s’exerce exclusivement. Sans cette condition, c’est la passion ou la dépendance ainsi que leur cortèges de souffrance qui marqueront les choix inconscients développés lors de l’apparition du symptôme : néant en lieu et place du désir et de sa condition préalable le manque, silence en lieu et place de la distanciation et de son antécédent la séparation.

Nicolas Koreicho – Novembre 2019 – Institut Français de Psychanalyse

« Aimer un être, c’est tout simplement reconnaître qu’il existe autant que vous. » Simone Weil.

Ni plus ni moins. Autant pour lui que pour vous 🙂 et si cela peut être ensemble ce sera le bonheur et le malheur partagés, moins lourds à porter. Davantage dans le mouvement de la vie.

Le texte en référence nous éclaire sur le développement psycho-affectif incontournable chez chacun de nous.

RODIN Dėtail