Au risque de l’interprétation

Jean Marie Von Kaenel pris de fascination par le rêve de son patient allongé sur le divan laisse s’échapper une interprétation hasardeuse, comme toutes le sont :

Et si vous cherchez le centre de labyrinthe et qu’il se dérobe en vos rêves ne serait-ce que le centre c’est vous ?

La séance qui suit est comme toutes celles ou nous avons pris le risque de l’interprétation. Plus que jamais encombrés de nous ! Et pourtant… Contre-transfert est aidant.

 

Ce que je redoutais survient cependant. 

Il se saisit de nos derniers échanges autour du rêve du labyrinthe sur un mode privilégiant son goût pour l’investissement de pensée. 

Il disserte autour de ce thème. J’avais renforcé ses propres défenses – une erreur de débutant, me dis-je. J’avais hésité sur le contenu de mon intervention s’agissant du centre du labyrinthe – intellectuellement séduisante dans sa formulation mais qui faisait l’impasse sur la dimension affective de sa désorientation.

Je perçois une irritation – contre moi, contre lui et contre sa capacité à me happer au centre de mes propres intérêts.

Il continue à disserter… je ne l’écoute pas – comment vais-je me tirer d’affaire. Je m’aperçois piégé dans son labyrinthe. Je choisis de laisser s’épuiser son propos ? Je choisis d’intervenir ? 

Je choisis finalement de laisser se poursuivre mon émotion en m’appuyant sur ce discret désarroi qui venait de s’inaugurer en moi.

Cet éprouvé laisse surgir un souvenir: l’évocation par ce patient d’un désarroi intense éprouvé dans son enfance et qu’il m’avait livré dans le début de notre travail. 

Le fait était d’autant plus remarquable que ses souvenirs d’enfance était très rares. 

Il devait avoir 5 ans. Sa mère l’avait conduit en autocar en dehors de la ville pour le confier le temps d’une journée à ce qui ressemblait à une garderie. 

Sa désorientation et son désespoir avaient été si intenses après que sa mère l’ait quitté qu’il s’était isolé dans la cour peuplée par tous ces étrangers. L’enfant s’était soulagé dans sa culotte en éprouvant une honte dont il gardait encore un souvenir très cuisant. 

J’avais été sensible dans son récit sur cet entrecroisement: celui d’un puissant sentiment d’abandon, l’éprouvé de la honte et l’expérience corporel d’une «malpropreté». 

J’en concluais latéralement que la temporalité de cet enfant, tout simplement son psychisme, avaient été bien peu considérés par sa mère dans les préparatifs de cette séparation temporaire.

Cette scène rencontrait encore à mes yeux l’origine d’un investissement de pensée intensifié dans sa fonction de défense contre tout affect. 

Ne rien ressentir, renforcer sa maîtrise anale afin que rien ne puisse apparaître ou nous échapper, esthétiser sa pensée contre l’odeur expressive et insupportable du désarroi. 

L’hypothèse est au plus près d’une conduite symptomatique du patient – celle de ne pas pouvoir aller aux toilettes en public, dans un lieu autre que le sien… fut-ce au prix de stratégies quelques fois fort coûteuses.

Mais je l’entends poursuivre sa dissertation.

Je l’interromps.

Vous savez, c’est étrange, tout en vous écoutant je repensais à cette scène d’enfance lorsque votre mère vous a conduit dans ce lieu, en dehors de la ville, vous y confiant pour une journée – pensez vous que cela aurait à voir avec votre rêve du labyrinthe ? avec le désarroi et la désorientation ? 

Ma formulation devait trouver un compromis formel de nature à lui permettre de laisser une marge à son travail de pensée. Mais j’avais mal apprécié la nature authentique de ses récents progrès.

– J’aime bien lorsque vous vous souvenez et j’apprécie souvent vos mots.

– Bien, à mardi.

 

C’était l’espace analytique en coaching, celui de la libre association, l’évocation des temps les plus cachés de nous, ceux de l’enfance et des nuits. Rêves et jeux. C’était le 18 septembre 2013, et les coachs avaient voulu tirer le fil de l’implication de l’accompagnateur au delà de l’écoute. Son émotion, ses partages sensés – les hypothèses ? -, ou insensés, comme ici. Interprétations hardies.

 
Le 28 mars 2014 l’espace analytique s’ouvre à nouveau pour rester encore un temps suspendu à cet essentiel :
 
 
 

La rencontre en espace analytique, ou l’étendue de la psyché…

      

Le premier rendez.
Nous sommes face à face.

J’interroge d’abord la présence, celle qui s’adresse à moi et dont j’apprécie tant l’impénétrabilité radieuse qu’il impose à mon regard.

J’écoute d’abord un corps, son inscription dans mon espace familier.

J’observe les effets qu’il suscite dans cet espace. Ici ou là, je soutiens mon regard pour mieux saisir le poids qu’il porte en son dedans.

 Au fil des premières minutes, l’oeuvre de sa présence vient à s’affirmer progressivement, elle s’érode, se creuse ou se disperse. Elle éclate en quelque sorte.

Freud« Il se peut que la spatialité soit la projection de l’extension de l’appareil psychique. Vraisemblablement aucune autre dérivation. Au lieu des conditions a priori de l’appareil psychique selon Kant. La psyché est étendue, n’en sait rien. »

Rare aphorisme de Sigmund Freud supposé être destiné à son Abrégé de psychanalyse, publié à titre posthume, en 1940.

*

 L’abstraction issue de la première fulgurance de mon regard sur ce corps se concrétise lentement: apparaissent des éclatements, territoires ou démembrements singuliers. Je perçois des contours ou des gestes insistants, des entrelacements de doigts, des noeuds, des érosions, peut-être même des vides, ici une pâleur, une couleur….

        J’observe simplement ce corps en ma présence, qui me regarde autant que le mien le regarde et s’ajuste – deux corps en exil que la parole de l’un et l’écoute de l’autre vont inexorablement rapprocher. C’est une première alliance tragique, un préalable qui doit nécessairement s’opérer pour assurer l’authenticité de mon écoute.

        Puis vient à moi le souffle et la voix, une buccalité d’abord avant qu’elle ne devienne une bouche, une substance avant qu’elle ne devienne une pensée. Bientôt surgit le travail de l’image dont la substance sonore s’adresse à moi.
        Une Psyché se déroule et s’étend bien avant que le sujet s’allonge.

 

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« C’est de cette Psyché qui ne se sent pas, qui ne se sait pas, – le cerveau humain est système nerveux central sensible au corps, insensible à lui même en son abstraction -, dont il a été question ce jour à l’Atelier des Jardiniers.
Et dans la relation à l’autre, seulement, se sentir, humain. »

Eva Matesanz

A fleur d’inconscient

Ma prochaine patiente est en retard. Je prends le temps de laisser filer les images de cette matinée, en partie troublé par les effets d’entrecroisement entre la production de mes patients et la mienne – aujourd’hui, l’espace semble avoir guidé nos associations communes.  

Est-ce un effet de ma relecture récente de Lucrèce qui définit si bien le dispositif de travail qui s’accomplit ici ?

« Quand la matière est prête en abondance, quand le lieu est à portée, que nulle chose, nulle raison ne s’y oppose, il est évident que les choses doivent prendre forme et arriver à leur terme »

On sonne à ma porte. 

16.20 – j’ouvre la porte pour l’accueillir.

– « Je suis vraiment désolée »

– « c’est moi qui suis désolé pour vous»

Elle s’allonge nerveusement sur mon divan – après avoir ostensiblement déposé son sac sur le fauteuil qui me fait face. Un sac à main en peau de bête  – la bête n’est guère identifiable mais l’objet ne m’inspire aucune sympathie – non pas la bête, mais l’usage qui lui fut réservé. Ce sac est nouveau ? Un nouvel achat ? 

Surtout, l’objet est incongru. Et pour cause. Lors de notre premier entretien préliminaire, cette patiente me rapportait qu’elle avait récemment sollicité un rendez-vous chez une analyste sur le divan de laquelle elle avait aperçu qu’une peau de «vache» avait été déroulée pour accueillir les analysants. 

Elle avait décidé de ne pas donner suite à sa rencontre – encombrée, me disait-elle, par certaines associations «prémonitoires» : – « elle aura ma peau » « cette analyste est une peau de vache….». 

Le velours de mon divan semble lui avoir permis d’amorcer plus sereinement son analyse.

Mon regard perplexe s’appesantit sur le sac de ma patiente, j’entends sa voix, aigüe, comme une colère qui cherche son objet et qui s’irrite de ne pas le trouver,. 

J’aperçois ses bras qui se soulèvent, dessinent des figures incohérentes. Elle soulève ses cheveux, puis passent les mains sur son visage et relève à nouveaux ses cheveux…. puis repasse sur son visage, en explore les détails….  elle parle mais rien ne me parvient.. 

Je vois…  mais je ne comprends rien…  tout se passant comme si je me trouvais placé en position de voir sans comprendre. 

Je décide d’intervenir ne serait-ce que pour sortir de ma propre surdité

– « Vous êtes affolée ? »

– « je ne comprends pas votre question? «

– « Qu’est ce qui vous affole ? »

– « Rien, je ne comprends pas votre question ? »

Un long silence succède à sa réponse et je m’efforce de tenir le mien.

Son retard, le sac à main et le remémoration qu’il suscite en moi, l’agitation motrice, ma propre surdité ou plus simplement ma propre incapacité provisoire à pouvoir entendre ou supporter ce qu’elle disait… tout cela semble construire une scène dont je peux simplement dire qu’elle est violente et privé de sens. 

Elle sort de son silence.

– « Bon si j’ai si mal dormi, ce n’est sans doute pas à cause de mon ami mais peut-être à cause du rêve qui m’a réveillé – ce n’était pas un cauchemar, mais il m’a tout de même réveillée, je ne comprends pas que ce rêve ait pu me réveiller – il est simple et agréable, je dansais avec une femme et j’ai surtout bien conscience dans le rêve que c’était un pas de deux, je ne sais pas pourquoi »

Je reprends

– « Pas de deux ? »

Elle me répond après un bref silence

– « Pas de deux… c’est à dire, comment l’entendez vous ? »

– « Comme vous »

– « Oui…  c’est drôle, on peut l’entendre comme la négation de deux »

Un très long silence succède à son observation. Une élaboration vient de s’amorcer.

– « Bien…,  à vendredi »

Elle s’éloigne vers la porte. Je la rends attentive sur le fait qu’elle venait d’oublier quelque chose: son sac à main.  Décidément, encombrerait-il également ma patiente ? 

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Il est 16.45. Je m’accorde une pause – cette liaison entre le sac à main de cette patiente et le jeu de mot contenu dans son rêve se prolonge comme un échos discret.

Cette jeune patiente s’était adressée à moi au motif d’une pensée obsédante qui la poursuivait: celle de la mort. La présence de cette pensée l’encombrait d’autant plus qu’elle avait orienté sa carrière médicale vers une spécialité: la maternité, les accouchements. Le début de son analyse avait fait apparaître la puissance redoutée par elle de l’image maternelle dont elle ne parvint à se dégager jusqu’ici que par une rupture avec sa mère. 

Je m’amuse un instant à laisser libre court à mes pensées autour de ce sac à main de peau, autour de sa symbolique féminine… et sur fond de cette évocation d’une analyste femme que cette patiente s’était empressée de fuir au motif qu’elle pourrait lui être nuisible.

 

Sur le divan sans fil

Un corps allongé – il semble déformé. Les contours de son crâne et ceux de ses pieds se confondent dans la perspective. Sur mon divan, je devine un corps insecte, presque désarticulé.

Surgie de ce corps, comme un centre de gravité, sa parole… Et cette gravité trouve un instant refuge dans une émotion qui se préparait depuis le début de la séance – je n’entends rien, son émotion seule me parvient. Progressivement, sa couleur se précise, celle de la peur.

A l’instant, elle vient de se fixer. Je la devine, elle me traverse… une impression viscérale, informe et vadrouillante qui s’accroche un instant à l’image du ciel matinal et profond que mon regard explore.

Je reviens vers mon patient, comme pour retrouver le fil de son propos et reprendre pied dans mon écoute – mais je n’ai plus de mémoire.

Pour débrancher le porte-mental et ajouter des poissons au ciel, rendez vous en espace analytique à l’Atelier des Jardiniers.