Bases de psychologie, référent psychanalytique, en accompagnement managérial

(Ceci est le support finalisé de l’intervention d’Eva Matesanz en DU Cergy Pontoise du vendredi 16 Juin. La photo de couverture appartient à Kate Parker Photography comme souvent ici :-))

Il apparaît pour Freud, lors de son étude de la maladie physique et nerveuse, en tant que médecin et neurologue au sein d’une société viennoise conservatrice et prospère, l’existence d’un appareil psychique où l’inconscient occupe une place prépondérante. La vie du sujet est gouvernée par un noyau pulsionnel, originel, puis, progressivement élaborée au contact d’autres appareils tout aussi inconscients et plus ou moins cultivés. En cela, pour Freud, l’homme se dote lors de son développement d’une structure psychique mais aussi d’un espace psychique interne, d’une économie psychique apte à le protéger et à lui permettre de s’épanouir aussi, de dépasser ses peurs légitimes et, en somme, d’une dynamique de pensée, de relation aux autres, et de volonté propre toute singulière.

Nous avons abordé le détail des structures psychiques et de leurs pathologies avec Roland Brunner, psychanalyste et professeur. Nous devons à Lacan toutes ces précisions au sujet de la structure psychique, des fondements de la personnalité, névrotique ou psychotique, que Roland a développées et ravivées à sa manière. Je vous propose de venir aux aspects de l’économie psychique du sujet et de la psychodynamique qui s’exprime dans la relation duale et dans les groupes humains.

Et c’est la notion intermédiaire d’espace psychique qui peut nous aider à faire le lien, entre ces fondements, la structure et ses névroses, phobique, hystérique ou obsessionnelle, et son insertion dans l’espace social, partagé.

Chacun de nous dispose d’un espace psychique interne, d’une collection d’objets, de traces mnésiques, si vous préférez, collectées au contact d’une réalité interne et d’une réalité externe : des motions propres et des besoins, des sollicitations extérieures et des réponses à ces motions et à ces besoins. Il est plus aisé de se représenter ces objets partiels en lien, comme étant un groupe interne : le couple parental, la fratrie, la famille, le voisinage, la scolarité.

Nous sommes faits d’identifications de nous, enfant, avec les inconscients, c’est important, les inconscients davantage que le discours et les comportements, qui nous ont entourés. Ces identifications ne sont plus accessibles par la pensée rationnelle car des processus défensifs inconscients les ont filtrées, puis en ont gardé le « code source » au sein de leurs formes cryptées.

Deux processus de défense bien distincts, entre la prime enfance où domine la dépendance des soins externes et l’enfance puis, l’adolescence, où l’enfant se détache de l’objet qui venait le satisfaire pour mieux trouver l’objet de son désir singulier :

  • le clivage, dans un premier temps, celui de la construction du narcissisme, secondaire, celui qui intègre l’existence d’autre que soi, séparé, et qui résout cette angoisse au plus maîtrisé ;
  • le refoulement, lors du temps oedipien qui intègre l’existence d’un autre pour l’autre qui, externe à soi, en effet, on convoite. L’angoisse va devoir se résoudre en lien avec la réalité imparfaite, dans l’œuvre et dans l’affect.

 

 

Revenons aux phénomènes psychiques naturels à la base du lien social : les processus de défense et de constitution du SELF, de l’identité, et du MOI social.

1) Le clivage

Le clivage permet de cloisonner et de faire alors cohabiter en soi les premières identifications passionnées : l’amour et la haine, la jouissance et la peur, la détresse et l’élan destructeur. Le nourrisson tête le sein, accède au plaisir mais aussi à l’envie de dévorer la chair, de détruire la mamelle qui lui permet d’accéder au liquide vital pour son intégrité autant physique que mentale. Le très jeune enfant à partir de quatre mois manque du sein, acquiert la conscience de son absence, et par là, de la séparation entre la mère et lui-même. Il l’hallucine alors, il croit le boire et le réduire en lambeaux, et il se rendort apaisé, il aura eu « la peau du lait ». Il l’a à nouveau dans la peau même si ce n’est que dans son imaginaire là où le réel lui oppose le premier trou de son existence désormais autant vouée au « principe de plaisir » que de « réalité », l’altérité. Il intègre, ce faisant, le bon et le mauvais objet. Il peut à la fois aimer sa mère et la détester, lui inventer des substituts. Il pourra ensuite développer d’autres « relations d’objet », tout autant insatisfaisants, ambivalents, à la fois bons et mauvais.

Faisons le point sur l’espace interne qui se créé au contact de ce premier espace social.

Le clivage peut être représenté dans l’espace psychique interne sous la forme de traits verticaux qui font cohabiter différentes facettes de soi. Les bons objets internalisés et les mauvais objets. A ce stade, papa n’est pas encore identifié comme étant la menace, le mauvais objet. L’enfant entretient des rêves de satisfaction libidinale et morbide : mordre et détruire, mordre et rassasier son envie.

L’enfant va évoluer de l’identification primaire, directe, à la mère, à un seul et même modèle, ambivalent, à une identification au désir du père pour elle qui élabore son désir à lui sans autant de détachement de la réalité. Le clivage mène au déni en grandissant. A la psychose en lieu et place de la névrose des relations.

Dans l’exemple cité la mère aime l’enfant mais seulement « suffisamment », pas de façon absolue. Elle aime surtout le père de l’enfant, sa vie est celle avec le père de l’enfant. La mère présente le père à l’enfant et ce faisant l’enfant fait place à autre que la mère, à autre que lui-même et son hallucination.

L’identification au père représente l’effort de l’individuation : le père sépare de la mère, l’enfant se départit de son hallucination. Lorsque la mère est absente, c’est le père qui devient obsédant, la cause de la séparation, et la motion est violente et sexuelle tout autant : le posséder, lui prendre sa puissance sexuelle, le détruire, faire disparaître cette puissance. En grandissant, en interagissant successivement avec le père, la mère et le couple parental, l’enfant se résout à acquérir sa propre puissance : il s’investit dans les études, dans le sport, dans sa prestance, dans sa contribution, musicale, cuisinière, jardinière, ménagère etc. Il imite puis il réalise à sa façon les désirs inconscients qui lui sont projetés et qui rejoignent ses propres motions. Il intègre les interdits de ses parents.

2) Le refoulement

Le refoulement permet d’oublier la période intense et secrète où seul le cannibalisme, l’inceste et le meurtre (les trois interdits sociaux) auraient pu calmer l’enfant. Où le triangle œdipien ne permet plus l’hallucination d’un objet entièrement à sa disposition.

Le refoulement peut être représenté dans l’espace psychique interne comme étant la « ligne de flotaison », horizontale, entre ce qui est pensable et faisable et ce qui ne l’est pas et qui pourtant, par moments émerge tout autant : des passages à l’acte et des parole-acte qui tentent de s’annuler socialement d’un « je n’ai pas fait express », d’un « je ne le pensais pas vraiment ». Ce sont des retours du refoulé. La levée du refoulé est nécessaire dans tout processus d’accompagnement. Pour réduire la charge de l’interdit d’antan. Il est aujourd’hui possible de prendre le poste de son supérieur hiérarchique sans que cela ne soit assimilé à tuer le père ; de répondre et faire partie d’une équipe projet transverse et contribuer ainsi à satisfaire aux demandes d’une Direction Générale, supérieure à sa hiérarchie régulière, sans souffrir d’une position vécue comme incestuelle. Les deux exemples cités sont issus de ma pratique.

J’ai développé ces deux mécanismes de protection et je les ai situés dans l’espace psychique pour donner à voir comment ils ordonnancent nos relations et nos vécus. Ils reçoivent d’autres appellations dans la pratique psychologique courante : la projection est l’expression des parties clivées de soi, reconnues chez « l’autre », avec le déni en arrière-plan. L’inhibition est le pendant pétrifié du processus de sublimation qui sert de soupape continue au refoulement.

Il est aisé de comprendre que les pratiques collaboratives demandent de dépasser tout autant ces deux geôliers de l’espace psychique individuel. L’avantage par rapport au conflit inconscient réactualisé dans la relation à un seul (le supérieur, la Directrice des ressources humaines membre du Codir cités dans les exemples qui précèdent) est que le groupe est un espace psychique collectif. Et en cela, un milieu de choix pour expérimenter et réorganiser son propre espace dans toute sa complexité. Dépasser les blocages et accéder à la créativité sans discontinuer. S’y ajoutent les blocages que génère le collectif, résumés dans la homéostasie, l’illusion groupale, mais qu’il est passionnant de redécouvrir dans le vécu transpsychique des individus ! Ils plongent dans les stades archaïques et narcissiques. Ils favorisent l’idéalisation, l’hallucination primaire. Et avec elle la destruction en lieu et place de la conflictualité Œdipienne, sociale.

De la même façon que l’individu s’épanouit tout en se protégeant de l’autre, de chaque rencontre et de chacune de ses relations, par ses oublis et ses contradictions – ce sont les appellations courantes des phénomènes complexes de clivage et d’inhibition dont je faisais état plus haut, il se protège des autres et trouve des voies nouvelles de réalisation personnelle en investissant un groupe qui lui ressemble autant qu’il le désassemble et en cela il est déterminant.

 

 

 

Les membres d’un groupe sont aussi secrets et mal assortis que le sont les plis de chaque esprit adhérent. Le groupe a pour avantage d’opposer une enveloppe groupale à son environnement. Un de mes partenaires utilise volontiers l’image du groupe « sous cloche ». C’est un peu cela mais la serre ne peut tenir qu’un temps. Afin que le groupe puisse développer sa mission, et que ses participants puissent s’individualiser à nouveau.

Comme pour l’individu, le groupe cultive une hallucination, collective cette fois-ci. L’individu cède sur ses défenses individuelles et peut ainsi se dépasser et mener une démarche d’appropriation de la production commune, mais surtout une démarche d’identifications nouvelles dans le vécu partagé. Ces identifications sont conflictuelles une fois de plus, et demandent un effort personnel : les défenses se dressent à nouveau avant de céder pour de bon. Sans plus besoin de la protection que représente l’enveloppe groupale imaginaire.

Le groupe offre une contenance à la fois qu’il produit une excitation alors. C’est dans la continuité de la contenance vis à vis de l’extérieur et dans l’organisation progressive du chaos intérieur que le groupe s’impose aux participants. Que le vécu du groupe permet des inscriptions durables dans les sujets qui le composent plutôt que des émotions fortes et stériles. Que chacun lui cède bien une part de sa liberté pour la retrouver plus loin et avec la responsabilité en prime. Le sentiment de l’œuvre commune.

Pour cela, le groupe à son tour organise les échanges avec l’environnement autour sous la forme défensive qui lui permet d’exister et de se pérenniser.

Quelles sont les défenses qui sont le propre du groupe ?

Trois scénarii de base, nécessaires à sa progression, ont été identifiées par Bion et ces formes restent actuelles et sont constatées dans tout travail d’analyse institutionnelle professionnel.

– La dépendance entre les participants. C’est l’idéal commun, l’objectif, si le groupe est productif, la cause, si le groupe est promoteur ou du moins influenceur, la résistance si le groupe est défenseur des intérêts communs de ceux qui s’y rallient. C’est un campement de base dans le sens où il n’est pas possible d’y rester, dans cette phase d’idéal, dans ce sentiment de parfaite adéquation des vues : l’objectif ne se réaliserait pas, la cause serait isolée puis perdue, les intérêts dévastés par d’autres moins égaux, plus complexes et qui s’imposent de leur difficulté même à être réduits et attitrés.

À l’abri de l’enveloppe psychique groupale les enveloppes psychiques individuelles lâchent de leurs atermoiements personnels. Le vécu de la famille, le groupe d’origine pour chacun, dit primaire, permet de repérer dans ce groupe secondaire, les petits arrangements devenus inconscients pour chacun.

Le groupe est la scène de l’inconscient collectif individuel enfin accessible et susceptible d’être rejouée. Sauf que la dépendance originelle n’est plus une fatalité. C’est ainsi que l’objectif, la cause, offensive ou défensive, écartent vite ceux et celles qu’il, qu’elle, croyait réunir. Chacun ose davantage que ce qui lui était donné jusqu’ici.

Les individus fréquentent le groupe en même temps qu’ils poursuivent une trajectoire riche d’autres appartenances, d’autres idéaux, de bifurcations et de renoncements. Ils retrouvent la contenance, ils apportent leur chaos. Ils y trouvent les moyens d’organiser les contenus contradictoires et imposants.

Les organisations actuelles le permettent davantage que du temps de Marx et de Taylor. Ce sont alors les deux autres formes du campement de base qui peuvent être un piège si l’on s’y installe plutôt que de les adopter un instant.

– Le couplage. Deux, trois individus semblent plus à même de préserver l’idéal une fois que les divergences se font sentir, qu’un organisateur externe, l’institution souvent – ou son antidote puissant devenu acceptable socialement, et en cela tout autant aliénant : les syndicats, les organismes de tutelle -, ne décide à la place des participants du maintien de la tension vers l’idéal fondateur, quitte à ne pas le réaliser. Cette position de base qu’est le couplage apporte l’espoir d’une concrétisation plus tard. Elle entretient au contraire un immobilisme hagard de la part du groupe au complet. Les élus ne font que savourer leur pouvoir. Souvent. Longtemps. Sans fard. Ils oublient eux-mêmes le sens de l’histoire.

Le groupe se dote d’une unité parentale. Là où la première position rappelait la grande famille, l’école, la bande, le groupe secondaire en somme, et en cela ouvrait les perspectives, la position du couplage ramène chacun au trio d’origine, au primaire et à l’infantile.

Dans la vie associative oh combien de fois ce campement de base devient la guinguette au bandéon désaccordé. Tout le monde danse sans s’y soucier. Les Chef de Service, pas les Directeurs, ceux auprès des leurs, pâtissent et ont toujours pâti de ces espoirs posés en leur action couplée avec leurs partenaires, RH, marketing ou financiers. De nos jours les managers libérés sont aussi paradoxalement les dépositaires d’une pensée magique de réussite pourvu qu’un ou deux de leurs acolytes fassent une trouvaille qui sera portée au pinacle de l’organisation vertueuse.

– L’attaque-fuite enfin. Si les individus qui composent le groupe ne se font pas duper, ils vivent la révision de l’idéal ensemble et en temps réel. Ils échangent avec l’environnement plus large le fruit peut être modeste mais appréciable de leur énergie, le renoncement aussi à leurs efforts dans un équilibre perçu qui dépasse la contingence du groupe investi. Pour ceux qui ne veulent rien lâcher, c’est la manifestation assise sur leurs prérogatives qui prime.

Dans l’attaque-fuite, l’attaque sans concession de toute autre option que l’idéal qui les réunît est la forme que prend la fuite. La fuite au devenir du groupe qui est de changer les individus au point qu’ils le quitteraient et de compléter sa mission passagère et limitée.

Car tout groupe humain est voué à se désagréger une fois son objectif atteint, sa cause propagée. Aucun de ces « campements de base » ne peut perdurer.

Les organisations horizontales de nos jours excellent en ces deux derniers contenus : désigner des champions, des hauts potentiels jamais ou peu convertis, potentiels toujours ; se perdre dans la défense à outrance d’une position voulue plutôt que d’une évolution inconnue. Les organisations verticales de jadis pouvaient sur un idéal vivre au jour le jour.

C’est cela mon apport à l’apprentissage du groupe et de sa psychologie : attention aux nouvelles formes collectives, plates, prétendument collaboratives qui risqueraient de figer plus que jamais les individus. La singularité est en chacun de nous. Et la singularité se partage depuis la courte place et pendant le bref d’un temps qui nous sont donnés seulement.

Restons groupés oui, mais chacun en marche sur son chemin de poussière, de l’infiniment petit et nécessaire après tout.

 

 

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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Publié dans Slide Home, Whatever Works

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