Introduction à l’écosystemix

C’est en l’été 2018, alors que l’urgence climatique se pressait à nos portes -celles de nos entreprises mais celles de nos maisons aussi, en société et en famille, entreprises et foyers -que chacun d’entre nous prenait conscience de l’impossible ajournement dans le temps, et de la difficile discrimination des pratiques, créatrices et destructrices, c’est en cet été caniculaire, déboussolé, qu’il m’est venu la simple idée de réunir des personnes amies, du passé, du présent et de l’avenir, de différents métiers et âges de la vie, pour réfléchir et agir ensemble, être le reflet les uns des autres et de ce monde, rendre compte et se rendre compte de ce à quoi un groupe, une communauté, une humanité véritablement écosystémique pourrait ressembler. De comment se rassembler.

Au-delà de se rencontrer régulièrement et d’échanger, il s’est agi de recueillir les traces de nos idées et de nos expériences, par la voie de l’écriture, puis de la vidéo, lorsque l’urgence sanitaire a étendu le sentiment et l’idée de climat naturel en danger à celui de climat social contagieux. Et enfin en « Live » sur les réseaux sociaux professionnels.

Plusieurs thèmes ont émergé, qui se confirment dans la société d’après-covid et de déconfinement partiel : la globalisation n’est plus le progrès, la digitalisation permet l’instant mais ne soutient pas la durabilité de la rencontre humaine et de sa créativité, l’accélération a été inventée de toutes pièces par la fuite des idées en avant oubliant les sentiments derrière elles.

Trois axes les parcourent et ce sont ceux :

  • du corps en ville et au travail, de ses besoins physiques et affectifs, dits psychiques, mais bel et bien affectifs : nous sommes des espèces comme les autres, dont la matière peut être verte, à poils, à écailles ou de chair et d’âme, « innervée » serait-ce de sève, de sang, et en tout cas, d’impulsions énergétiques et de repos, au profit d’autres êtres vivants ;
  • du choix dans la liberté retrouvée, même si les restrictions récentes ne sont pas celles qui l’avaient vraiment nié : les dérives de la pensée unique ou fragmentaire, communautaire, se sourcent dans les idéaux plus ou moins mythiques qui caractérisent la pensée humaine, aussi libre que rationnelle ;
  • du lien dans toute sa complexité : à soi, à l’autre, au groupe social et à l’environnement aussi bien technique, issu de nos velléités instrumentales humaines, que naturel, sauvage, contexte mouvant, vivant enfin.

L’ouvrage ne fait que commencer…

Ecosystemix, par Eva Matesanz

Extrait de l’introduction ECOSYSTEMIX Une aventure humaine

Sans odeur, sans saveur, sans y toucher ? S’en sortir aujourd’hui et demain

« À un moment donné, j’ai rejoint une équipe sans histoire. Je veux dire qu’on n’avait pas de liens entre nous, on ne se connaissait pas d’avant. C’était en plein confinement, on avait juste Zoom pour travailler ensemble. Et donc, il y avait une femme avec une voix très rauque. J’ai aussitôt pensé à une fumeuse. De longue date sans doute. Même si, bien sûr, il n’y avait pas les odeurs à distance. »

IL N’Y AVAIT POURTANT PAS D’ODEURS

C’était l’autre jour, lors d’un échange entre « télétravailleurs » d’actualité et pour longtemps peut-être dans le cadre de l’animation d’une nouvelle série « Les dossiers de l’écran » auprès de la fonction publique. Il s’agissait cette fois-ci d’un atelier en petit groupe et en libre parole pour déplier les histoires qu’on se raconte dans le travail sans contact, à distance.

André de Chateauvieux, porteur et réalisateur de cette initiative bien accueillie par le Lab de cette entité puissante, en transformation bien entamée avant la crise, accélérée par la situation, André ne s’est par porté sur ce que cela pouvait renvoyer cet univers du fumeur pour celle qui parlait. Ce n’était pas utile de savoir, c’est déjà beaucoup de mettre au jour cette dynamique de projections.

Et puis elle a continué : « Il faut dire aussi que l’univers de cette femme-là – en tout cas ce qu’on percevait de l’intérieur de chez elle, à travers l’écran – était plutôt sombre, comme embrumé. Et j’en ai parlé avec des collègues de l’équipe, ils avaient la même impression. Mais un jour, alors qu’on ne lui avait rien demandé, elle nous a dit qu’elle avait subi une opération chirurgicale au fond de la gorge. Et c’est pour ça qu’elle avait cette voix-là, très particulière. »

Ce « cinéma intérieur » n’est pas réservé au distanciel et aux équipes « sans histoire ». Oui, sans même le savoir, à chaque instant, on se fabrique plein de projections sur l’autre et de quiproquos alors. Avec plein d’effets sur nos manières d’être ensemble et de faire équipe. D’être avec soi au fond.

A LA MAISON DANS UN JOB SANS SAVEUR

 » Depuis le mois de mars nous sommes comme pestiférées.  » – Elle travaille au marketing d’un grand groupe industriel. –  » Après vingt ans d’entreprise et de missions de par le monde, je suis au rang de data scientist et le travail à distance totale m’a été imposé. Seuls les marketeurs en lien opérationnel avec le commercial, la fabrication, le marché sont admis en présence ou en réunion dans les bureaux parisiens. Pourtant l’activité est en forte mutation. Avec mes collègues, nous savons que des changements interviennent dans l’organisation. Nous avons l’impression d’en être éjectées, ou du moins mises de côté, comme les ingrédients d’un gâteau qui se ferait sans nous désormais. « 

Il y a dix ans j’accompagnais celle qui s’exprime ainsi aujourd’hui lors d’une nouvelle première séance sollicité à la volée, en visio et sans chichi.

A l’époque il s’agissait de développer une activité de loisir à loisir, en parallèle de son job prenant. Ses origines l’ont amenée naturellement à en faire une affaire de « cakes ». Délicieux et conviviaux. Avec d’autres comme elle. Cela a duré un temps. Aujourd’hui, elle est aux fourneaux à la maison. Pour son employeur et pour sa famille tout autant. Mais sans saveur, souvent.

Aujourd’hui, c’est l’appel de collectifs entiers qui s’exprime à travers elle. Le pouvoir se resserre autour de quelques uns. Et pas forcément pour changer en profondeur.

Le monde s’exprime de ces quelques explorateurs et penseurs de terrain, volontaires, en séance privée ou en atelier. Les groupes d’entraide se démultiplient. L’entreprise les favorise au mieux. Sans les ramener de suite au « brainstorming » créatif ou à la résolution de problèmes animés par des experts. Plus question d’avancer masqués. Les gens n’en veulent plus. Ils veulent respirer. Et manger sur l’herbe. La sentir à ses pieds. Aujourd’hui et demain.

SANS Y TOUCHER

Cette semaine enfin, j’intervenais lors d’une visioconférence à enjeu, sur les écosystèmes économiques et sociaux désormais. Les associations professionnelles qui ont servi traditionnellement de zone d’influence et de hub de rencontre se retrouvent débordées.

  • D’adhérents qui se cherchent une place à trouver.
  • De grands acteurs industriels et de services qui y puisent l’air du temps et le gaz et l’eau dans le gaz.

« A quoi bon bâtir un prévisionnel ? Faire émerger des idées innovantes ? Nous réfléchissons sur l’actuel, avec des états d’âme divers et nous nous confions sur ce que chacun peut ou pas engager à l’instant même. Et au lendemain, nous recommençons car ce n’est pas nous qui innovons pour nous targuer d’écosystème d’innovation, high-tech, nouvelle génération : c’est un mouvement de fond et un mouvement qui fédère les générations, les compétences, les incompétences, les risques et les conséquences. »

André et moi, nous animerons un parcours libre d’entraves institutionnelles et d’urgences écosystémiques, en petit groupe de praticiens de l’accompagnement sous toutes ses formes (formation, management, conseil, coaching, thérapie) sur toutes les questions que la transformation profonde de nos organisations et le travail à distance met en relief et amplifie. Sur toutes ces questions du travail en présence aussi. Et de la transformation voulue, menée de bout en bout. Au bout de soi. Au bout du monde, de lien en lien fondateurs de notre humanité.

S’EN SORTIR, LE COMING OUT AU NATUREL

Une série d’ateliers sur vos questions à vous par les temps qui courent, et les espaces qui bougent, sur vos histoires actuelles et d’avenir dans la participation et l’animation des équipes et des groupes, en présence, à distance et les formes hybrides entre les deux. C’est à la campagne près de Sens. À une heure de Paris-Bercy par le train. Les lundis 22 mars, 19 avril, 31 mai, 28 juin, 30 aout et le 20 septembre 2021 de 11h à 17h.

Et suivre la chaîne EvaTIPs du ComingOUT si vous aimez.

Illustration L’atelier des jardiniers au printemps, tel que ce sera pour vous accueillir en odeurs, en saveurs, sur l’herbe et en mouvement sans en douter.

Trois voeux

Les vœux de nouvelle année se confondent dans notre esprit peut-être avec la lettre au père noël de notre enfance. Ils se conjuguent alors avec le verbe avoir : de l’argent, de la santé, de l’amour. Et ce n’est que dans un sublime effort qu’ils s’expriment et se donnent à voir sous la forme de l’être : être heureux, être en bonne santé, être en sécurité, être amoureux, être parent, être professionnel, être en paix, être dans le succès, et même tout simplement, pour ceux en difficulté, selon les « objectifs » de développement personnel : être quelqu’un, être entier, être à la hauteur, être en progrès…

La distinction

En espagnol, nous faisons la distinction, – certains d’entre vous le savent pour s’y être buté en deuxième langue ou lors de vacances au soleil -, entre le verbe « ser » et le verbe « estar », entre le verbe « tener » et le verbe « haber ». Deux variantes à chaque fois pour les seuls verbes être et avoir en français.

Dans nos pays latins, nous ne sommes pas tristes au sens nous = tristes, nous traversons la tristesse : estar triste. Comme un séjour, una sala de estar, a living room.

« Estar » est aussi un auxiliaire. Accolé aux participes passé et présent il indique ce qui a été ou qui est en voie d’accomplissement.

« Haber » est un auxiliaire également. Il permet à tous les autres verbes d’action de vivre leurs temps.

« Tener » se destine aux seules possessions.

L’expression

Ces différences de ma prime enfance s’effacent dans le comportement de mes propres enfants, nées en France. Elevées pour être et pour avoir dans la culture du lieu et de leur temps. Je « me bats » avec elles, gentiment, corps à corps, comme je me bats avec mes patients, pour qu’elles et eux nuancent leurs états profonds et auxiliaires plutôt que de se confondre et de se perdre dans la quête de l’identité entière et parfaite « to be or not to be » et dans les tendances consuméristes ou du moins cumulatives de nos jours. La vie est un cycle. L’être est fait de manque, de perte et de désir.

Cette particularité expressive de la langue espagnole, reconnue par les lingüistes comme étant une exception notable aussi bien au latin classique qu’aux langues arabes et germaniques – son surgissement vient du latin populaire, parlé, échangé depuis des siècles sans jamais lâcher son utilité -, cet effort princeps et renouvelé de différenciation dans l’expression du langage contribue à l’expression des âmes et des corps.

Le rassemblement

En l’année 2020 ou vous êtes, comme nous tous, beaucoup resté chez vous, vous avez peut-être vécu dans tous vous états à l’intérieur d’une même et seule « salle de estar ». Toujours en voie d’être et avec peu de consommations, de fait. Etes-vous pour autant plus ou moins ? Certains se sont figés ou du moins immobilisés, dans une salle d’attente qui est souvent l’antichambre de l’absence, aux autres et à soi. 

Ce sont eux qui nous demandent un effort de lien, la variante d’un « être avec » qui résume aussi bien estar que ser, qui culmine dans « haber » : avoir le sentiment d’être humains. La diversité expressive se condense alors pour mieux nous rassembler et nous ressembler.

Et c’est ainsi qu’en 2021 je vous vœux.

Renouveler nos voeux de vie 2020 +1

Je ne laisserai pas passer 2020 sans exprimer la gratitude que je lui dois.

Malgré le consensus massif pour une mise rapide au débarras de cette année sans fin, voire son « annulation rétroactive », qui rejoindrait le recours inconscient de l’obsessionnel pour se déresponsabiliser de la part de jouissance qu’il a engrangé à penser et agir dans le sens de la vie. Sans en préempter le sens vers le bon, le juste, le vrai. 

La vie est à double sens souvent, à contresens de nos voeux, puisamment.

Une année hors de contrôle

Une année hors de contrôle est une année pleine de vie et à l’oeuvre vraie. Aurions-nous subi pour autant ? Nombre d’entre nous avons fait preuve d’adaptation sans que cela rime au fond avec soumission. Nous avons réinventé un métier, une relation, un projet, un horizon. Nous avons essayé et adopté ce qui semblait inapproprié, absurde ou fou il y a seulement quelques mois. Cela s’est révélé drôle à vivre, insouciant, libérateur souvent de nouvelles correspondances avec les autres et avec l’environnement.

Une année d’ensemble

Pour parler de ce que je connais bien, je vous ai accompagnés en tout moment, tels que vous êtes, sans les tensions des imprévus, des absences, des oublis. Au bout du fil, votre parole avec le souffle ressenti à quelques degrés de plus ; en fond d’écran, votre intimité ni jalouse ni obscène, belle du grain de lumière recherché pour être vu.

Pour parler de ce que j’ai (re)découvert, j’ai beau être loin des lieux de mes origines et de bien de périodes de ma vie, ce temps ne sont ni l’avant ni l’après ; ces lieux ne sont pas des non-lieu non plus. La vie, non seulement, continue, mais elle revient à chacun de nous, dans notre irreductibilité absolue.

Grâce aux actualités et aux réseaux investis comme jamais, j’ai suivi quasiment au jour le jour les péripéties des célébrités préférées et des anonymes de mon coeur en  France, Navarre, Castille, Guadeloupe et Saint Domingue. Java, L.A. et Norvège. Tous des lieux où des êtres chers demeurent. Et bien d’autres lieux me reviennent. J’ai pris attache et parole, visio par moments, avec tant de perdus de vue de toutes ces années d’éloignement factice qui ont précédé. Ensemble, je me sens rassemblée.

Une année dérangée

Pour parler de ce qui m’a échappé, je pense à ma maman et quelques autres belles âmes évaporées derrière le rideau du coronavirus, pour d’autres maux bien plus personnels, réduits à néant par l’épidémie planétaire, parties trop tôt, parties sans prendre le temps d’un merci, parties sans trop le savoir. Ni elles ni moi. Je continue de l’apprendre à chaque réveil, à chaque nouveau pas. Libres jusqu’à l’infini elles et moi. Cela ne m’arrange pas, et alors ? Dérangée, je suis libre une nouvelle fois.

Pablo fatal errorEt cette année aussi, j’ai choisi de relier ce blog et de le développer au sein de la plateforme Panodyssey pour égarer encore davantage mes esprits dans un lieu entièrement libre où il fait bon vivre : « Pablo fatal error » ici en rappel coloré est l’illustration que je préfère de ce site CHIC !

Deux mille vint, deux mille ne s’en va pas. Et un, s’y ajoute. Dans une « reconnaissance projective » qui nous engage dans le sens de la vie. A sa merci.

Eva Matesanz est psychanalyste, chargée d’enseignement universitaire dans le « monde des affaires » et auteure de quelques oeuvres dans le domaine de la psychodynamique humaine et de l’écosystémique naturelle. Elle travaille et réfléchit en groupe libre avec Jean-Louis Muller, Minh-Lan Nguyen, André de Chateauvieux, Stéphanie Flacher également présents sur Panodyssey, Loïc Deconche et Christophe Martel. 

Aperçu de ma fenêtre

Nous voilà côte à côte. Ce n’est ni le face à face ni le cercle en réunion thérapeutique comme en réunion de management. La visioconférence est un plan.

Nous ne sommes plus un contenant d’une part et un contenu de l’autre. Nous sommes peut-être deux vides qui se remplissent l’un de l’autre.

Qui se vident l’un de l’autre par instants. Et l’instant définitif à bien y réfléchir :

– L’image est figée.

– Je ne vous entends plus.

Ce vide apparaît, superflu. Puisque vous êtes là, et moi aussi, l’un et l’autre à nous attendre. Quelle plus belle résurgence de l’existence toute simple, débarrassée de se dire et de s’entendre !

De ma fenêtre : la vôtre. Le vrai début d’une rencontre. Et derrière nos fenêtres, nos vies se déroulent sans plus, non plus, attendre. Tout ceci n’est qu’existence.

– La connexion est rétablie !

– Dites-moi tout. 

– Je vous écris. J’avais ouvert dans le chat une fenêtre pour les mots qui, seuls, me restaient en tête et sur le coeur bien souvent lorsque vous n’êtiez plus là…

L’écrit, l’épitre, ces « conversations en absence » aussi reviennent en force. Côte à côte sur les chemins buissonniers, à dos de nos routeurs, ou d’un bout à l’autre lorsque l’image disparaît et que le son facétieux babélise notre échange, nous pouvons demeurer d’un message envoyé à l’autre plutôt que de rapporter un relevé de décisions sans substance.

L’expérience de la distance met à l’épreuve le thérapeute autant que le consultant, le manager autant que le collaborateur, les partenaires. Son approche sereine revitalise chacun et la relation. De ma fenêtre, j’ai cet aperçu d’un espace d’un temps ni confiné ni arrêté, redevenu à taille humaine et à la mesure de l’instant présent comme d’un devenir jamais imaginé avant. A percevoir doucement pour en acquérir le don.

Suis-je responsable de mon frère ? La pair aidance au chevet et au sommet de notre société en bascule

Emergence ou circularité ? Créativité sociale consecutive au retrait maternel ? L’aidant pair ou familial

S’il est une figure qui émerge aussi bien dans le milieu social que dans le milieu familial c’est celle de l’aidant. Auparavant, il y a plus de cinquante ans, la maman était bénévole en société et à la maison : elle participait aux bonnes oeuvres sociales et elle assumait l’entretien du ménage, depuis le traitement des surfaces, comme il est dit à présent, jusqu’au bain du nourrisson, en passant par la confection des repas et des habits de tous, du plus petit au plus grand : son époux, le chef de famille reconnu.

Les mamans ont fait carrière, étudiantes à Saint-Germain-des-Prés, puis, partout en France et à l’étranger. Elles ont pris des responsabilités libérales et managériales : avocates et magistrates, responsables des ressources humaines, graphistes, stylistes, chimistes dont le prix Nobel reconnaît le tour de main. Désormais, s’il est un parent âgé, un enfant en bas âge ou celui scolarisé avec un handicap diagnostiqué, il est possible de lui adjoindre un aidant, familier ou professionnel. Entre personnes en difficulté d’une même classe d’âge, ceux qui se font aider deviennent ensuite des pairs aidants : les mêmes, qui, rétablis, peuvent aider au rétablissement de tant d’autres qui affluent dans les organismes sociaux et dans les associations.

Je suis maman, psychanalyste et psychopraticienne aussi bien de l’analyse systémique que de celle individuelle, et je supervise, à leur demande, ces pairs. Ils sont loin d’être rétablis, ceux qui restent auprès de leurs semblables comme ceux qui prennent en charge leurs parents âgés, leurs enfants en difficulté. Ils ne seront jamais rétablis et ils ont besoin que je reconnaisse leur douleur, peut-être contenue, mais jamais tarie. Le rappel d’une carence ou d’une perte insondable datant de leur propre construction affective et cognitive. C’est du bord de ce gouffre que l’amour, en eux, pulse, pour d’autres, pour moi-même, superviseur du bord de ma propre plaie. Et de cratère en cratère, nous funambulons ensemble comme jadis le firent nos mères, en charge de la maisonnée, du bord de leur cœur de filles, pour lesquelles l’intimité porte son ombre au pied des lumières de ceux qui brillent en société, qui sans elle ne sont rien ou manquent de relief : lisses, sans creux ni bosses. Nous leur préférons nos irrégularités.

Pairs aidants. Côte à côte. Groupe humain aux visages à découvert. Mont Rushmore des anonymes qui président à la vie, comme jadis ceux des plus grands transformateurs des Etats Unis d’Amérique.

*Le mont Rusmore offre la vue mythique des bustes en granit des présidents fondateurs de l’Amérique et d’une nouvelle liberté pour les colons et les pionniers.

Ceci est une reproduction de l’article que j’ai conçu pour le site du magazine Psychologies, modéré et publié par la rédaction dans la rubrique « Paroles de Psy » avec le lien vers mon profil dans l’annuaire de référence monpsy.com

En transit autour de soi…

Les carrières de Ka Borde,
lieu du stage entre deux

Chacun de nous fait face en cette rentrée à une transition de vie. En quelques mois nos repères ont évolué. La fragilité a pris place dans notre quotidien et non seulement dans un avenir compromis par les conséquences écologiques des activités humaines.

D’une nouvelle chance…


Ce qui semblait important – un travail rémunérateur et pérenne, une famille regroupée et différenciée autour de loisirs communs et particuliers, des amitiés qui nous ressemblent et des voyages d’évasion de tout ce qui dans ces cadres était décevant- tout ce qui ordonnançait nos vies a perdu en continuité et a ouvert des failles dans lesquelles s’engouffrer sur un coup de tête ou un coup de coeur : seul, en couple, à plusieurs si possible différents et créatifs.

Ceux d’entre nous qui vivions des insatisfactions avant l’épidémie et le confinement, qui avions engagé un projet de transition plus construit, avec de véritables renoncements et des audaces reconnues, ceux-là se retrouvent repris par les masses en transit. Ils clament la force et la profondeur de leur orientation bien au delà d’un déménagement de Paris, d’une école alternative, d’un projet de bobos écolos en milieu rural comme jadis des conquistadors étaient arrivés dans la jungle avec leurs coquetteries : leurs nappes, leur vaisselle et leurs outils de toilette et de guerre.

Ce sont ceux-là que nous accompagnons, André de Chateauvieux et moi-même, en rencontre individuelle régulière. Ce sont ceux-là qui se sont réunis en collectif, en petit groupe de quatre à six, à taille humaine, aux échanges rapprochés et pleinement investis de pensée et d’affectif.

…à ce qui change vraiment

Ils ont une longueur d’avance et une profondeur aussi. Ils ont le retour de l’expérience avec ses affres et ses maigres butins au regard du rêve d’origine. Chacun, un projet différent. Ce sont des choix signifiants à l’échelle personnelle. Nous nous intéressons plutôt aux coordonnés spatio-temporelles. Le lieu est vite compris comme un ancrage personnel aussi. Un retour aux sources ou un éloignement choisi.

C’est à l’échelle du temps – la transition est un entre-deux entre un passé et un avenir, un présent dont on débraye le pilote automatique – c’est sur cet échiquier noir et blanc, en arrière et en avant, on et off qu’il commence à être possible de relier les participants d’une journée de travail sur cet entredeux qu’ils vivent.

Chacun se retrouve dans une temporalité bien à lui :

L’un, bien avancé dans sa transition, des formations accomplies, des recherches et des rencontres, « installé » dans cette transition sans plus savoir en sortir ;

L’autre, pas vraiment engagé, rentier des années passées, avec des activités qui se poursuivent par inertie.

Enfin elle, elle se vit passée de l’autre côté, mais ses rapports au temps et à la vie restent inchangés : beaucoup d’occupations aussi bien satisfaisantes qu’insatisfaisantes et des relations stables et d’autres stériles. Pas de rencontres fertiles. Et elle pense aussi bien à la créativité partagée qu’à la conception d’un bébé.

De l’éclipse de soi…

Précisons en préservant l’anonymat, les figures en présence : le chevalier, la reine et la tour. Deux pièces noires et une blanche. Les pièces noires ce sont les deux hommes, le chevalier et la tour. L’un consultant depuis 25 ans l’autre cadre dirigeant dans l’industrie du livre.

Le chevalier aimerait devenir seigneur, créer sa propre activité, avoir enfin un métier qui fournisse de la matière à penser plutôt que des supports d’organisation ? C’est la piste qui apparaît. Ses grands parents étaient enseignants. Son père, manager d’entreprise ce qui explique d’après lui, qu’il n’ait jamais voulu rentrer dans les rangs. Et qu’il réponde sans cesse aux appels à l’aide externe des dirigeants comme son père, peut-être.

La tour solide et battante, toujours tout droit toujours plus haut, se bat désormais pour devenir consultant dans un domaine jusqu’ici « réservé » : la vitalité des collaborateurs et des équipes, leur hygiène de vie et leur liberté d’esprit. Il s’est formé au coaching et aux médecines douces, préventives, auto-immunes, par l’alimentation, le repos et l’exercice. Il trouve dans son idéal ses rêves accomplies. Mais il s’agit désormais de vivre et d’en vivre.

La reine blanche est une grande dame des projets d’innovation en France. Elles les choisit, les instruit et obtient pour leur concrétisation des financements nationaux et européens. Son statut de fonctionnaire lui pèse. Son doctorat et son intelligence la lestent autant qu’ils l’ont toujours portée : admise par concours, respectée dans son grade et son ancienneté. Forte contributrice au sein de l’organisme qui l’emploie, elle a revu son équilibre de vie, effectué un bilan de compétences et retrouvé ses propres intérêts. Pour autant, ici ou ailleurs, dans les équipes successives, dans ses rapports personnels, le scénario est incomplet.

…Aux projections croisées

A la question posée à ses pairs de que pourriez-vous lui suggérer – desirer pour elle -, le futur coach répond : prendre soin de soi.

Sa question à elle s’adresse au chevalier et est celle de la haine de soi que semble recouvrer le rejet de son identité de conseil.

La question du chevalier en bas de la tour est celle de son ouverture aux visiteurs : du pont levis, des passerelles qu’il se garde de tendre aux inconnus et familiers.

Il est dans chaque transition une mise à distance de soi et de l’autre qui reste à franchir pour l’accomplir. Et c’est en resserrant ces distances, en groupe et en introspection, que l’expérience fugace peut donner envie d’une expérience grandeur nature, en groupe vivant, chacun dans son environnement.

Nous avions initié la journée par la visite d’une carrière : la reine s’était avancée pas à pas jusqu’à la paroi du fond ; le chevalier semblait réfléchir à son arrêt d’exploitation ; la tour admirait la hauteur de plafond. Nous n’en avons pas parlé. Rien de pire qu’un débriefing pour réduire l’expérience à néant mais une fois la journée passée ce retour sur soi au fond, cette reconnaissance des ressources ou de l’espace monumental dont chacun dispose et qui demeure, qui est davantage qu’un état ou qu’un passage entre les états : l’être soi parmi nous, ici, comme ailleurs, par delà la transition.

*Pour rappel, aucune velléité diagnostiqué ou pathologique dans cette description humaine : le refoulement de soi, ou inhibition, la haine de soi et de l’autre, dans des projections inconscientes, sont des psychodynamiques et des écosystémiques que nous partageons, et que chacun de nous dépasse quotidiennement. Le coût psychique de cette compensation consciente peut être allégé par l’accompagnement et les expériences encadrées citées en référence, pour une liberté accrue et une réalisation personnelle subjective et généreuse vis à vis du groupe d’appartenance.

Eva Matesanz Psychanalyste Groupaliste

L’été vivier

Plus que jamais cet été aura été celui de la pause et de la présence, du mouvement sur pied à la façon du vivant heureux. Fini les déplacements et la course au temps perdu. Fini le temps arrêté et le confinement forcé. Il ne reste que la crise. Et la crise est une opportunité dit-on pour se vanter.

Cette crise est un redevenir.

L’avez-vous emprunté ? C’est sans retour. Votre seul bien.

Mon bien

À l’endroit même de mon travail régulier, choisi au loin des civilités, proche des sollicitations qualifiées, au rythme de la nature, entre averses et canicule, idéer et rêvasser, un prochain décours de mon existence, des abandons d’activités : accompagner toujours mais sans me perdre avec eux. Qu’ils viennent à eux tels qu’ils se sont évités. Tels qu’ils peuvent se trouver. Chez moi.

NoS biEns communs

Chez moi la réalité est un régal. Je l’ai appris. Je l’ai compris. J’aime le partager. Ma réalité psychique et la réalité physique, j’en suis bien heureuse. Quelques estampes au hasard de ces jours de rien et de plein. De Paris à Sens. Du banal au sens premier : communal. Et nous, voisins, auprès des autres et de ces paysages, intimes et étendus à perte de vue. Et nous infimes particules d’un vivier. De terre et d’esprit.

L’île Olive sur la Seine
(nous sommes à 1 petite heure de Paris)
La vallée de l’Oreuse
(Nord de l’Yonne, Sud du bassin parisien)
Le couchant de ma fenêtre
(La Borde est le joli nom de l’asile choisi)
La mare de la maison
La forêt au bout de mon allée
Les poussins nés du confinement
Des fleurs et des fleurs sans cesse
Du cœur et de l’esprit
La vie

L’écran total sur la peau

Nous faisions jusqu’ici, encore pas mal d’entre-nous, la nette différence, ou en tout cas, nous marquions une séparation choisie entre une vie réelle et une vie virtuelle, entre notre quotidien professionnel et privé et notre présence plus ou moins assidue sur les réseaux.

Le mouvement inimaginable, impensable il y a quelques mois seulement, du confinement et du déconfinement semble avoir rassemblé, réunifié, nos états publics et privés, ainsi que nos relations avec nos proches et notre réseau.

Des analyses psychosociologiques confirment une acceptation naturelle des écrans comme d’une nouvelle peau. Ceci nous apporte un équilibre difficile à trouver en nous-mêmes, clivés, refoulés et même déniés souvent de nous-mêmes.

Les selfie traduisaient ce besoin de nous voir, de nous regarder et de nous trouver. C’est de nous penser dont nous avons besoin désormais. D’exister parmi, pour et contre l’humanité. Reprendre place, rejoindre le seul destin qui n’a pas pu être ôté : celui de l’être ensemble, se vivre, se parler, s’émouvoir, se toucher, se chanter, se donner rendez-vous demain.

Le we-me devient le « wiki » de nos existences en lien, ou nous ne sommes plus rien. Et nous en connaissons désormais la portée.

La continuité n’est pas le lissage mais la recherche en profondeur pour l’évolution certaine

La continuité d’existence est un besoin premier et un désir légitime de la part de chacun de nous. Elle réalise l’élan vital et elle permet la trajectoire singulière, la contribution personnelle. Cette continuité a pu être préservée pour nombre d’entre nous, comme j’en faisais état à l’occasion de mon précédent article dans ce blog. J’invitais ceux, pris par le doute ou les difficultés superficielles, à retrouver leur essentiel et le déployer enfin.

Depuis, ce beau terme de continuité, de contigüité dans l’espace projetée dans le temps, est devenu l’élément de langage du pouvoir impossible, celui qui exerce les métiers impossibles formidablement bien cernés par Sigmund Freud pour « être seulement certains d’un succès insuffisant ». Ce sont les métiers de la gouvernance, de l’éducation et de la santé. Ces trois leviers ne peuvent rien sur les libertés individuelles et sur les conditions naturelles du progrès personnel et collectif.

Désormais posées comme des évidences, la continuité pédagogique, la continuité de soin et la continuité d’activité économique commandent la vie publique et la vie privée qui se trouvent confinées et qui vont basculer dans un déconfinement tout relatif, partiel, au seul service de ces continuités rigides, pauvres en soutien de la créativité, qui sont de scolariser, encadrer les cas sociaux, d’hospitaliser, au-delà du covid-19, et de produire, vendre et consommer.

Et on nous parle d’un temps qui n’est pas celui que nous vivons, le temps de la refondation où de nouveaux modèles seront étudiés, savamment, et feront certainement l’objet d’un programme électoral, le meilleur moyen de diviser à nouveau et d’étouffer la co-évolution.

La continuité politique est l’anti-continuité du vivant. La civilisation éclot, selon Sigmund Freud également, lorsque le jet de pierres est remplacé par le jet d’insultes. Il aurait pu ajouter de nos jours : le jet d’insultes avec postillons.

Freud soulignait le malaise culturel qui ne faisait que traduire et enrober le malaise naturel, la difficulté de vivre avec tout ce que la vie implique : les rapports humains qui ne se fondent sur aucun code naturel partagé, le travail pour se nourrir, s’habiller, se loger, se divertir aussi, se cultiver dans un véritable questionnement sans fin, la maladie et la mort, évidemment.

Ses successeurs s’intéressent à l’effondrement civilisationnel, à cette reconstruction permanente que nous sommes censés entreprendre une génération après l’autre plutôt que de simplement exploiter plus ou moins maladroitement la terre et les autres de nos invectives à la mode. La croissance, verte ou pas verte, vient de se faire cueillir d’un micro-organisme qui se situe au plus bas de l’échelle du vivant. Son seul programme est de se servir d’une cellule puis une autre, la terre qu’il convoite, pour continuer d’exister…

Freud précise enfin :  » Il existe infiniment plus d’hommes qui acceptent la civilisation en hypocrites que d’hommes vraiment et réellement civilisés. »

Nous avons cette fâcheuse tendance à vouloir figer les règles de vie, à les instituer et à les confier à des institutions, véritable monument aux morts. Il s’agirait de civiliser en continu, d’employer le verbe durablement et de poser le mot, civilisation, sur un lieu, un instant, pour de suite nous engager à nouveau.

Faire preuve d’être un homme, une femme, civiles, sociaux, respectueux aussi de l’environnement naturel et du temps long qui dépassent largement la contingence d’une vie humaine.

Il s’agirait, dans l’entreprise qui est mon terrain d’intervention, sauf que l’entreprise ne fait plus intervenir que des coachs au côtés des managers portés sur la seule continuité d’une activité obsolète, la continuité devient une fin en soi… Il s’agirait peut-être, posez vous la question, en homme et en femme civiles, citoyens d’une construction sur un terrain sauvage et viral à présent, il s’agirait de penser et d’agir à nouveau. Les germes de pensées nouvelles et les écarts dans l’action sont déjà présents chez nombre d’entre nous, chez chacun de nous, oui, réduits à la maison et au télé-travail. Dans une mutation maladroite de la vie de bureau. L’encadrement se forge des outils technologiques et davantage invectifs qu’inventifs pour animer la dispersion. Je lance une question ouverte, je ne vous invective pas de mes propres réflexions : comment revenir à diriger une activité créative, comment commencer à animer une activité plus adaptée à la vie, plutôt que de diriger une continuité en plateau de réanimation ?

Le lierre est un écosystème vivant des plus complet. Il fait vivre autour du chêne plus de 700 000 organismes vivants différents en plus de lui-même, qui accède à la lumière, et du chêne, qui se nourrit de ses dépôts de feuilles. Ces deux-là se cherchent et se trouvent à chaque instant. Chacun d’eux puise en profondeur dans le sol, son ancrage durable et profond.