La continuité n’est pas le lissage mais la recherche en profondeur pour l’évolution certaine

La continuité d’existence est un besoin premier et un désir légitime de la part de chacun de nous. Elle réalise l’élan vital et elle permet la trajectoire singulière, la contribution personnelle. Cette continuité a pu être préservée pour nombre d’entre nous, comme j’en faisais état à l’occasion de mon précédent article dans ce blog. J’invitais ceux, pris par le doute ou les difficultés superficielles, à retrouver leur essentiel et le déployer enfin.

Depuis, ce beau terme de continuité, de contigüité dans l’espace projetée dans le temps, est devenu l’élément de langage du pouvoir impossible, celui qui exerce les métiers impossibles formidablement bien cernés par Sigmund Freud pour « être seulement certains d’un succès insuffisant ». Ce sont les métiers de la gouvernance, de l’éducation et de la santé. Ces trois leviers ne peuvent rien sur les libertés individuelles et sur les conditions naturelles du progrès personnel et collectif.

Désormais posées comme des évidences, la continuité pédagogique, la continuité de soin et la continuité d’activité économique commandent la vie publique et la vie privée qui se trouvent confinées et qui vont basculer dans un déconfinement tout relatif, partiel, au seul service de ces continuités rigides, pauvres en soutien de la créativité, qui sont de scolariser, encadrer les cas sociaux, d’hospitaliser, au-delà du covid-19, et de produire, vendre et consommer.

Et on nous parle d’un temps qui n’est pas celui que nous vivons, le temps de la refondation où de nouveaux modèles seront étudiés, savamment, et feront certainement l’objet d’un programme électoral, le meilleur moyen de diviser à nouveau et d’étouffer la co-évolution.

La continuité politique est l’anti-continuité du vivant. La civilisation éclot, selon Sigmund Freud également, lorsque le jet de pierres est remplacé par le jet d’insultes. Il aurait pu ajouter de nos jours : le jet d’insultes avec postillons.

Freud soulignait le malaise culturel qui ne faisait que traduire et enrober le malaise naturel, la difficulté de vivre avec tout ce que la vie implique : les rapports humains qui ne se fondent sur aucun code naturel partagé, le travail pour se nourrir, s’habiller, se loger, se divertir aussi, se cultiver dans un véritable questionnement sans fin, la maladie et la mort, évidemment.

Ses successeurs s’intéressent à l’effondrement civilisationnel, à cette reconstruction permanente que nous sommes censés entreprendre une génération après l’autre plutôt que de simplement exploiter plus ou moins maladroitement la terre et les autres de nos invectives à la mode. La croissance, verte ou pas verte, vient de se faire cueillir d’un micro-organisme qui se situe au plus bas de l’échelle du vivant. Son seul programme est de se servir d’une cellule puis une autre, la terre qu’il convoite, pour continuer d’exister…

Freud précise enfin :  » Il existe infiniment plus d’hommes qui acceptent la civilisation en hypocrites que d’hommes vraiment et réellement civilisés. »

Nous avons cette fâcheuse tendance à vouloir figer les règles de vie, à les instituer et à les confier à des institutions, véritable monument aux morts. Il s’agirait de civiliser en continu, d’employer le verbe durablement et de poser le mot, civilisation, sur un lieu, un instant, pour de suite nous engager à nouveau.

Faire preuve d’être un homme, une femme, civiles, sociaux, respectueux aussi de l’environnement naturel et du temps long qui dépassent largement la contingence d’une vie humaine.

Il s’agirait, dans l’entreprise qui est mon terrain d’intervention, sauf que l’entreprise ne fait plus intervenir que des coachs au côtés des managers portés sur la seule continuité d’une activité obsolète, la continuité devient une fin en soi… Il s’agirait peut-être, posez vous la question, en homme et en femme civiles, citoyens d’une construction sur un terrain sauvage et viral à présent, il s’agirait de penser et d’agir à nouveau. Les germes de pensées nouvelles et les écarts dans l’action sont déjà présents chez nombre d’entre nous, chez chacun de nous, oui, réduits à la maison et au télé-travail. Dans une mutation maladroite de la vie de bureau. L’encadrement se forge des outils technologiques et davantage invectifs qu’inventifs pour animer la dispersion. Je lance une question ouverte, je ne vous invective pas de mes propres réflexions : comment revenir à diriger une activité créative, comment commencer à animer une activité plus adaptée à la vie, plutôt que de diriger une continuité en plateau de réanimation ?

Le lierre est un écosystème vivant des plus complet. Il fait vivre autour du chêne plus de 700 000 organismes vivants différents en plus de lui-même, qui accède à la lumière, et du chêne, qui se nourrit de ses dépôts de feuilles. Ces deux-là se cherchent et se trouvent à chaque instant. Chacun d’eux puise en profondeur dans le sol, son ancrage durable et profond.