La photo du confinement

DEVANT MA SOUMISSION SELECTIONNEE POUR L’EXPOSITION
LE BEAU PARC D U MOULIN A TAN – SENS
A L’ENTREE DU PARC, « NYMPHEA ALBA » EXPOSITION ESTIVALE AQUATIQUE

L’appel à soumissions avait circulé via la presse locale pendant le confinement. Le thème aquatique était tellement approprié en ce moment de gestation au calme de nos intérieurs clos. La petite mare du jardin ferait l’affaire. Je saisis mon Samsung A40 sans aucune prétention et cette grenouille heureuse adossée au nénuphar était là. Le jeu de lumière comme j’aime. Les matières, l’eau et l’air et le vert, en harmonie naturelle. Je l’envoie à la boîte mail et je m’excuse par avance des moyens techniques. J’imagine bien que tous les photographes de la région présents à de belles expositions rivalisent de moyens et de sujets bien plus recherchés. Je reçois l’invitation à l’inauguration pour découvrir les œuvres sélectionnées. Je suis heureuse de préparer cette sortie avec André dans un cadre enchanteur et avec une belle exposition au grand air. Un ami de la ville nous aborde : vous en êtes. La photo mise en valeur me surprend. Comme l’image qu’elle fût face à moi simple cueilleur de l’instant, elle s’impose d’elle-même. Comme un enfant. La vie lui appartient.

Je suis heureuse que les visiteurs de cet été soient forcément happés par cette fleur aux couleurs éclatantes qui jaillit de son cadre et cet animal disgracieux, seul intrus d’une exposition végétale, beau de son humilité.

Se déployer pour guérir

C’est au tout début du XIXème siècle et à la faveur d’une autre épidémie mondiale, la toute première que l’on sache, puisqu’il n’y avait plus de limites physiques aux échanges matériels et spirituels et sanitaires, celle de la variole, c’est en 1803 que l’expédition Balmis fut conçue avec le soutien du roi d’Espagne et de l’Empire qui s’étendait aux Amériques et aux Philippines.

Francisco Javier Balmis, en bon élève de Edward Jenner, découvreur de la possibilité d’inoculer les virus à faible dose pour renforcer le système immunitaire, le combattre de l’intérieur, met au point le vaccin qui traversera la Terre selon un procédé inédit. Là où l’enfermement et la méfiance d’un village à l’autre, d’une maisonnée à son adversaire toute désignée – l’enfer c’est l’autre, le voisin – avaient dominé, le docteur Balmis oppose les regroupements successifs de contrée en contrée, l’encerclement de la maladie de loin en loin plutôt que de proche en proche.

Puisque ce sont les groupes grégaires des vaches nordistes, paisibles et robustes, qui ont pu donner lieu aux cellules sans cœur, qui prennent à la vache le nom de vaccin, ce seront des groupes humains, des groupes d’enfants, robustes et joyeux, qui pourront traverser le temps et l’espace, porteurs de l’affront qu’ils tolèrent et qui devient soignant.

Il fut question dans un premier temps du déplacement des vaches elles-mêmes mais les scientifiques de l’époque se rendirent rapidement à l’évidence de leur inadéquation par des climats chauds du Sud de l’Europe ou encore tropicaux, de l’outremer, sans parler du séjour de plusieurs années dans les caves d’un galion affrété.

Seul un passionné tel Francisco Javier Balmis pouvait envisager de passer des tests animaux aux tests humains, de s’en prendre aux adolescents et très vite aux enfants pour mieux assurer. Je découvrais tout ceci il y a un an en lecture historique romancée comme je les aime bien. C’est tout naturellement que j’y repense aujourd’hui.

Il est en effet des groupes d’immunité. Une épidémie ne s’arrête que lorsque le virus a tué ou a trouvé qui lui résiste. L’épopée bien réelle de l’expédition Balmis nous montre que c’est possible de rester en mouvement et de précipiter l’ennemi dans le vide autour.

Le nombre d’enfants au départ d’un orphelinat de Galice et d’un autre de la région de Madrid est soigneusement soupesé au regard de la circulation du virus entre eux pendant la première traversée, celle qui amènerait au Mexique, pour ensuite recruter sur place d’autres jeunes auprès de familles nécessiteuses et surpeuplées. L’expédition s’est divisée ensuite – elle embarquait plusieurs médecins dont le jeune Josep Salvany envoyé par l’ennemi juré de Balmis, le docteur officiel que l’outsider avait doublé, et un missionnaire capable aussi de soins – pour pouvoir poursuivre sa labeur en Amérique du Sud et aux Philippines de concert.

La femme gouvernante des enfants s’en alla vers l’Ouest, avec Balmis et quelques autres. Le missionnaire devenu son amant prit le chemin du Sud avec le docteur catalan et mourut dans les jungles, essoufflé par la chaleur et l’humiditédes lieux. Il avait dépassé les carcans de l’ordre religieux par amour de la femme et ceux de son corps, par amour de nous tous. Victime d’une insuffisance respiratoire qu’il avait caché aux plus savants, des médecins aveugles et visionnaires en même temps.

Isabelle était quant à elle l’enfant du péché de sa mère, privé de père à sa naissance, orpheline de mère à sa jeunesse. Sa mère emportée par la variole lui avait permis d’assister à l’école, fait rare pour une petite fille de l’époque, car elle avait besoin d’elle, qu’elle calcule, qu’elle écrive et qu’elle pense. Isabelle est devenue la première infirmière de l’histoire. La profession ne sera reconnue qu’un siècle plus tard. Elle est devenue dès son temps une dame à part entière, reconnue par le roi.

Jean François Balmis succomba à ses charmes intellectuels. Il décida de la séparation des amoureux etmèu sort divisé de l’expédition sur la base de cette passion amoureuse autant que des impératifs soignants. Les courriers conservés, de ce triangle amoureux nous rapportent l’histoire, bien mieux que ceux officiels adressés à la couronne, qui elle, vit sa déchéance se consommer des suites de la Révolution Française et d’une administration forte car étendue mais faible de caractère. La grande fierté du dernier Bourbon-Anjou sera cette expédition humanitaire qui devint botaniste à son tour.

Peu de reconnaissance sera apportée aux découvertes et aux efforts colossaux déployés par quelques uns dans cette véritable aventure humaine. Le vaccin rentre bien vite dans la banalité du soin. Toute la reconnaissance est apportée aux essences végétales dénichées et cultivées désormais et jusqu’à nos jours au Real Jardin Botanico de Madrid, premier centre de recherche pour notre avenir écosystémique, plateforme de discussion et de diffusion des grands savants de notre époque tel Francis Hallé, l’héritier dans l’âme, davantage philosophe, d’un Balmis flamboyant.

J’aime me promener dans les allées du Jardin. L’année dernière à cette époque, je l’avais fait découvrir à André et il en est tombé å son tour amoureux. Il est des serres tropicales qui lui rappellent aussi l’île de la Réunion, son outremer personnelle.

Nous savons peu de chose sur l’évolution de l’épidémie actuelle, nous deux, vous autres, mais nous pouvons désirer, dépasser les enfermements, bouger les lignes, poursuivre notre aventure intime et collective et ramener des fleurs, au plus modeste, sur nos vies qui s’éteignent, certes, mais qui sont guéries de l’effroi et de la mort.

Partout dans le monde que désormais nous voyons et entendons par la fenêtre de nos écrans. Des courriers qui sont devenus des courriels et ensuite des images et des sons, beaucoup de bruit et quelques murmures passionnés dignes d’Isabelle, de François et de José et de son vicaire oublié de la grande histoire, le personnage le plus proche et le plus touchant de l’expédition de l’espoir. Je vous livre l’excellent ouvrage mentionné plus haut, écrit de la main de Javier Moro, pour rendre vibrant hommage à la médecine préventive naissante, une simple résurgence de la médecine naturelle et traditionnelle, et à l’humanité prévenante et transcendante.

A lire au temps du choléra et de l’amour possible ou impossible peu importe.

Il y a du lien dans la résilience

Il y a du LIEN dans la résiLIENce.

Cyrulnik en parle à nouveau simplement via le magazine Psychologies, puissant vulgarisateur de nos métiers sans filet.


Le lien primaire d’attachement découvert par son mentor Bowlby tient ensemble la vie et la mort.

Herbes folles jaillissent d’un trottoir craquelé.

Pour ceux que cela pourrait intéresser je développe en profondeur tous les développements du lien humain, depuis ce lien premier d’attachement, suivi de près de la violence fondamentale découverte après Bowlby par le français Bergeret, le lien du désir qui se veut mimétique et celui qui lui est associé, de la rivalité (René Girard), le lien par l’impératif social, de réciprocité et celui qui se défait enfin des méfiances dans un retour au naturel, la maturité en plus : le lien d’empathie, par Serge Tisseron formidablement retissé.

Le lien vers mon ouvrage de l’art du lien noté à 5 étoiles et recommandé aux professionnels de l’humain ayant l’esprit ouvert.

Le lien vers l’entretien de Boris Cyruknik par une véritable journaliste de la psychologie, qui enquête dans ce domaine immaitrisable avec sa propre maîtrise du sujet, sincère et éprouvée : Isabelle Taubes

Un texte d’actualité

« La souffrance nous menace de trois côtés : dans notre propre corps qui, destiné à la déchéance et à la dissolution, ne peut même se passer de ces signaux d’alarme que constituent la douleur et l’angoisse ; du côté du monde extérieur, lequel dispose de forces invincibles et inexorables pour s’acharner contre nous et nous anéantir ; la troisième menace enfin provient de nos rapports avec les autres êtres humains. La souffrance issue de cette source nous est plus dure peut-être que tout autre ; nous sommes enclins à la considérer comme un accessoire en quelque sorte superflu, bien qu’elle n’appartienne pas moins à notre sort et soit aussi inévitable que celle dont l’origine est autre. »

Sigmund Freud

Malaise dans la culture

La violence représente ainsi en tout premier lieu non pas une résolution de la souffrance, mais, étant intrinsèque de la relation au monde, à l’autre, à soi, une solution, immédiate, inélaborée. grossière, mortifère, car ainsi que nous l’avons suggéré, la haine est non seulement première comme le posait Freud, mais primaire.

« La haine, en tant que relation à l’objet, est plus ancienne que l’amour ; elle prend source dans la récusation, aux primes origines, du monde extérieur dispensateur de stimulus, récusation émanant du Moi narcissique. En tant que manifestation de la réaction de déplaisir suscitée par ces objets, elle demeure toujours en relation intime avec les pulsions de conservation du Moi, de sorte que pulsions du Moi et pulsions sexuelles peuvent facilement en venir à une opposition qui répète celle de haïr et aimer. Quand les pulsions du Moi dominent la fonction sexuelle, comme au stade de l’organisation sadique-anale, elles confèrent au but pulsionnel lui aussi les caractères de la haine ».

Sigmund Freud

Pulsion et destin des pulsions

Ce nonobstant, la haine peut, et doit, se transformer. La pulsion de mort, projetée ainsi vers l’extérieur et à qui il est offert une possible décharge, et pouvant dès lors laisser toute sa place à la pulsion de vie, ne va pas tarder à se transformer en agressivité (ad gressere permettant littéralement d’aller vers ndlr).

Elle est le premier affect, logiquement d’ailleurs, qui découle du fait que l’on doive affronter un autre environnement, se séparer de l’autre, et d’abord des premiers objets, pour venir au monde et pour exister.


Ainsi l’enfant doit se séparer, en partie, se distancier éventuellement d’un amour-haine excessif, qui pourrait le faire n’être que le désir, la pensée, le fruit de ses parents, et en partie il doit se séparer du monde et de l’instinct de conservation y afférent, pour pouvoir transformer un être fondu dans la masse de l’existence (corps, monde, autre) afin de se forger un Moi, c’est-à-dire un moi issu de son propre corps et de sa propre pensée, lesquels pourront, dans une combinatoire vitale, la pulsion du moi, construire un lieu symbolique, un topos, une maison qui, à la suite de cette conjonction corps-esprit, deviendra une personne sujet.

L’idéal est que cette combinatoire vitale ait lieu dans un environnement sécure, sans haine, sans violence, sans agressivité autre que celle qu’il pourra, là encore, apprivoiser et comprendre.


Cependant, cette séparation, comme toute séparation, sera d’abord productrice d’angoisse, naturelle dans la rencontre de l’inconnu, du monde, de l’autre, du corps, puis devra devenir distanciation, dans cette acception du lien créé avec l’accès intellectuel et cognitif à l’ambivalence, permissive d’une sexualité, d’un amour-haine apaisé résolutoire, en provenance de ce fameux principe de plaisir, lui-même issu de la pulsion de vie.

« Quand dans un être humain, le ça élève une revendication pulsionnelle de nature érotique ou agressive, le plus simple et le plus naturel est que le moi se tienne à la disposition de l’appareil de pensée et de muscles, qu’il le satisfasse par une action.

Sigmund Freud

L’Homme-Moïse et la religion monothéiste

Nous pouvons dire alors que la haine est chargée de produire une action dans le cadre de la pulsion d’autoconservation, action qui projette hors du moi la pulsion de mort, le moi se protégeant ainsi des pulsions d’emprise et de destructivité qui peuvent se retourner vers soi en les attribuant au monde, à l’autre, aux objets, afin de relativiser leur potentiel d’annihilation.

Si les termes de cette projection-protection-circulation ne sont pas précisément relativisés, grâce à la prise en compte de l’ambivalence, exactement dans ce qui peut être aménagé d’une homéostasie du moi pouvant s’enrichir d’une relation équilibrée, le narcissisme, primaire encore à ce moment, devra se porter garant de la possibilité pour la personne, confrontée à la déceptivité d’une haine réfrénée mais agissante, de revenir vers un moi dénué de culpabilité. La pulsion de mort s’en trouvera neutralisée.


L’agressivité séparatrice (processus d’individuation) et créatrice (sexualité ou sublimation) peut alors trouver sa place dans l’intrapsychique et construire pour le sujet un devenir civilisationnel.

Pour peu qu’aucune des trois options du devenir affectif de l’enfant, amour, haine, retrait, ne s’exerce exclusivement. Sans cette condition, c’est la passion ou la dépendance ainsi que leur cortèges de souffrance qui marqueront les choix inconscients développés lors de l’apparition du symptôme : néant en lieu et place du désir et de sa condition préalable le manque, silence en lieu et place de la distanciation et de son antécédent la séparation.

Nicolas Koreicho – Novembre 2019 – Institut Français de Psychanalyse

« Aimer un être, c’est tout simplement reconnaître qu’il existe autant que vous. » Simone Weil.

Ni plus ni moins. Autant pour lui que pour vous 🙂 et si cela peut être ensemble ce sera le bonheur et le malheur partagés, moins lourds à porter. Davantage dans le mouvement de la vie.

Le texte en référence nous éclaire sur le développement psycho-affectif incontournable chez chacun de nous.

RODIN Dėtail

Épuisement professionnel ou choc post-traumatique ?

En temps normal, une structure du cerveau appelée hippocampe se charge d’intégrer les événements vécus et de transformer la mémoire émotionnelle en mémoire autobiographique, accessible et verbalisable. Mais lorsque le cerveau disjoncte face à un événement intense la mémoire émotionnelle n’est pas traitée par l’hippocampe. Elle devient traumatique. Enkystée, c’est une mémoire « fantôme » hypersensible et incontrôlable, une «  boîte noire » qui reste active au fond de l’esprit de chacun.

Sa réouverture peut être due à la disparition de la dissociation, du mécanisme de défense lui-même, du clivage et de la crypte, quand la victime est enfin sécurisée et peut enfin se repenser et se confier à un entourage de confiance.

Mais cette réouverture peut survenir aussi bien dans une déflagration comme dans un épuisement progressif et fatal.

Le problème survient quand la victime subit une violence de trop, qui dépasse ses capacités de dissociation. Ou quand une situation, une sensation, une lumière, une odeur, rappelle les violences ou lui fait craindre qu’elles ne se reproduisent.

Dans ce cas là le mécanisme de défense cède non pas de par son inadéquation à la réalité présente mais par effraction de cette réalité. Sur les plus sensibles d’un collectif humain.

La mémoire traumatique peut se révéler des mois, voire de nombreuses années après les violences. Elle fait alors revivre à l’identique, avec le même effroi et la même détresse, les événements, les émotions et les sensations qui y sont rattachées.

Pour s’en sortir, il faut que la mémoire traumatique soit retraitée en mémoire autobiographique. Il faut contenir et adoucir cette lave qui envahit l’esprit et les relations. Cela se fait en « revisitant » le vécu des violences, accompagné pas à pas par un « spéléologue professionnel » en mettant des mots sur chaque situation, sur chaque comportement, sur chaque émotion, en analysant avec justesse le contexte, ses réactions, le comportement de l’agresseur ou les circonstances de l’agression ce qui permet de sortir convenablement de la dissociation.

Il s’agit de remettre de la chronologie, de faire des liens, de partager le vécu, d’ouvrir des perspectives aussi, de remettre le monde à l’endroit, dans son ennui s’il le faut, que le chaos a recouvert d’excitation. Et réapprendre le vide qui permet la création.

Nul besoin de médicament, sauf pour diminuer la souffrance et le stress lorsqu’ils sont trop importants (anxiolytiques de façon ponctuelle, antalgiques et bétabloquants pour diminuer la sécrétion d’adrénaline). Peu à peu, les atteintes neurologiques sont réparées. Mais le plus important est que la personne impliquée retrouve et développe tous ses moyens, affectifs et intellectuels.

Tout cela prend du temps et doit se faire au rythme du patient, dans un accompagnement de fond. Il est dangereux aujourd’hui de se laisser tenter des thérapies « outils », comme l’hypnose, l’EMDR ou les TCC en individuel ou en groupe qui noie la singularité ou qui en fait l’exhibition de l’un – des béquilles de l’instant, en groupe des simples coups de projecteur davantage aveuglants -, sans véritable travail sur le corps et sur l’esprit, subtil, patient, au long cours.

Ce sont des bypass qui céderont à leur tour. Souvent bien plus vite que les praticiens ne le sauront. C’est après leur intervention que plusieurs professionnels sont venus discrètement dans un grand doute voire un profond sentiment d’incompréhension me consulter sur un an, sur un travail au naturel. Et ils ont retrouvé la vie vivante et le travail sans la contrainte démesurée que l’on se pose ou qu’on nous pose. Véritable bombe à retardement qui explose de part et d’autre de l’esprit humain, sensible et créatif bonheur.

J’ai cinquante ans et tout recommence

Bien que les neurosciences nous dévoilent ce qui se déroule dans notre esprit sans que nous ayons de connaissance consciente de ces émotions et de ces prédispositions à agir, la plupart de nos contemporains assurent vivre leur vie en « pleine conscience », pour la petite part, peut-être, qui peut se penser et qu’ils ne pensaient pas jusqu’ici. En totale inertie. Voilà le seul progrès de cette introspection bienvenue.

Nous continuons de nous intéresser ici aux processus inconscients, ceux engrangés dans la petite enfance mais pas seulement : ceux engrangés chaque jour qui ne se vit pas, qui s’opère seulement.

Ces processus inconscients s’engagent dès la naissance, avec la recherche du sein et de la chaleur, avec la rencontre du plaisir. Ces processus inconscients sont ceux des multiples pulsions : agripper, mordre, sucer, déféquer, puis, enfin, dormir. Elles couvrent les besoins vitaux mais aussi, dès l’origine, les envies et le désir.

Avec la satisfaction des besoins et d’un plaisir qui est reconnu comme étant du plaisir sexuel, érogène, dans un registre infantile, cette forte pulsionnalité des origines peut s’apaiser, et l’enfant peut grandir et gagner en curiosité : s’investir dans des multiples sujets en partage avec les autres, à sa manière, dans sa singularité.

La pulsionnalité s’apaise et demeure inconsciente, flamme de la vie qui continue. Il est une véritable réduction dans la conscience de la tension que des besoins impérieux provoquent dans la vie psychique. Chacun s’apaise dans la rencontre de l’autre, du visage humain qui renvoie en miroir un visage possible, la première image de soi, et une éthique.

L’objet du désir de l’enfant, de sa satisfaction, devient ainsi l’objet d’identification, puis, par le plaisir que procure la relation, au delà du physique, intellectuellement et affectivement, l’objet d’amour.

Cette phase narcissique nécessaire à l’estime de soi et au développement de la singularité de chacun est mise à l’épreuve dans la phase bien connue de l’Oedipe entre trois et six ans, lorsque se produit, ou plutôt se confirme, la découverte, la perception, de l’impossible poursuite d’une relation de dépendance et d’absolu dévouement : le maternage de l’adulte en charge de l’enfant se complète d’un amour sexuel adulte, dévolu à un autre adulte et impossible avec l’enfant au prix de terribles angoisses et de la maladie mentale que certains développent alors.

A l’issue de cette première crise narcissique, qui permet de passer en effet de l’image à l’éthique, à sept ans, avec l’âge dit de la raison, l’enfant vit le premier répit pulsionnel et peut s’intéresser aux autres enfants, nouer des relations de jeu et de créativité, et apprendre et développer toutes ses capacités psycho-motrices, cognitives et psycho-affectives.

Le renforcement pulsionnel qui survient à la puberté surprend l’enfant et son entourage. Son narcissisme reprend le devant de la scène puisqu’il est mis à rude épreuve dans des désirs sexuels adultes cette fois-ci. Il se réfugie dans « le groupe » de ses pairs, mais, de plus en plus de nos jours, dans la mère, ou plutôt dans sa maison, dont le père est absent (désengagement de réalité par le virtuel allant jusqu’à la déscolarisation).

Ce renforcement pulsionnel peut s’apaiser seulement dans la rencontre de nouvelles identifications, complexes, ambivalentes, dans cette tension entre le monde adulte et enfant, entre le sexuel exprimé par la violence du jeu et la tendresse retrouvée avec la famille et les amis.

Il est enfin une troisième naissance, un troisième passage après l’enfant (infans sans parole) et le pubère (sans poils, vers la croissance sexuelle). Il s’agit de la ménopause ou de la mi-vie qui concerne aussi bien les femmes que les hommes. Ce passage implique un troisième renforcement pulsionnel, une réorientation de l’élan vital qui se réaffirme ainsi, qui se recouvre à nouveau de sexualité et de narcissisme pour pouvoir se réinventer, soi-même et dans les rapports aux autres.

Ces processus inconscients sont largement à l’œuvre et mis en évidence dans la clinique (l’accompagnement au plus près, « au pied du lit » de chacun c’est l’étymologie du mot clinique) psychanalytique. Ils se révèlent dans les rêves, les fantaisies diurnes, l’humour et les mots d’esprit, mais aussi, de plus en plus souvent malheureusement, dans des passages à l’acte sexuel pas vraiment choisis, pas vraiment voulus dans une construction de vie à la fois équilibrée et stimulante sur la longue durée qui nous mène aujourd’hui facilement vers vingt, trente, quarante et même cinquante années de plus. Cela peut prendre aussi la forme d’amours platoniques qui entravent les collaborations et la réalisation personnelle, l’ouvrage qu’il s’agit d’accomplir, singulier.

 » La compréhension de ces expériences qui font effraction remobilise les conditions relationnelles primaires (…) parentales et leurs incidences sur les symbolisations primaires (les toutes premières pensées qui persistent dans la psyché, inconscientes), garantes des freinages pulsionnels.  »

Christian Gérard, psychanalyste contemporain

Je cite ce psychanalyste de référence dans notre société de la GPA, PMA, car je vais reprendre un de ses cas que je retrouve dans ma clinique aussi, sous différentes formes, afin de protéger la confidentialité de mes propres patients.

 » Charles, 50 ans, est un dirigeant d’entreprise. Il consulte (alors que) les relations avec les femmes de son entreprise (prennent) un aspect transgressif et incestueux du fait de sa position hiérarchique et de son attitude qu’il avait voulu paternelle.

La mère de Charles est décédée deux ans auparavant et le père, plus âgé d’une quinzaine d’années que la mère, il y a environ vingt ans.

La relation du patient à la mère a toujours été proche et conflictuelle, sur le mode d’un contrainte de répétition (jeu relationnel), évoquant un lien sadomasochiste.

L’analyse met en relief le caractère nettement œdipien de ce lien, avec l’image d’un père éloigné, tant psychiquement que physiquement. La disparition de la mère est venu renforcer le lien de proximité et d’identification (mère-fils). Des désirs prenant la forme de l’interdit et du « démon de midi » sont apparus, offrant l’illusion que tout serait possible (…).

Le dénigrement de son père (vient) confirmer cette configuration œdipienne fragile, mettant en scène une mère forte et un père faible, jusqu’au jour où, au cours d’une séance Charles (est) envahi par une charge émotionnelle intense a l’évocation de son père et, à sa grande surprise, il se (met) à pleurer.

Des aspects sensoriels se (font) jour sous la forme de souvenirs un peu flous datant de la petite enfance, le père apparaissant comme un personnage bienveillant, proché chaleureux, moralement mais surtout physiquement.

L’affect et le sensoriel (viennent) ainsi, via la relation analytique, renforcer l’image paternelle en lui rendant sa puissance symbolique mise à l’écart jusque-là.

Certaines réminiscences étaient associées à l’ambiance du petit appartement dans lequel l’hiver, le père après avoir été chercher du charbon à la cave, allumait le feu d’un poêle placé au centre de la pièce principale ; un père proche et chaleureux- un père sensoriel et émotionnel revenu à la conscience (…).

C’est ainsi que peuvent se rejouer dans la cure analytique, des scènes du passé, parfois très précoces, permettant l’accès à une nouvelle organisation psychique, source, comme dans le cas de ce patient, d’une forme d’apaisement et de libération. Il ne lui était plus nécessaire de dénigrer et d’attaquer inconsciemment le père.

(…) L’analyse confirma la dépression maternelle durant la petite enfance du patient, le laissant face à sa détresse infantile.

(…) Du fait des renforcements pulsionnels de la cinquantaine, (Charles) s’était retrouvé dans une situation régressive (primaire, ante-œdipienne). La répétition dans ses relations avec les femmes se jouait ainsi au niveau (fusionnel incestueux transgressif.

Cette crise douloureuse avait déclenché un appel au « surmoi » (le juge interne) paternel. Les auto-reproches dépassaient la sévérité manifestée dans la réalité par les parents et en particulier par le père ; ils absorbaient les actes, les pensées et les intentions du sujet.

Comme dans toute cure psychanalytique, une crise de milieu de vie, via la relation transférentielle (le transfert d’affects sur l’analyste que le processus d’accompagnement permet) peut entraîner l’assouplissement de la position surmoi que du sujet (en balance de sa pulsionalité) ouvrant la voie à de nouveaux investissements. « 

Le Père des premiers liens
Christian Gérard
Édition In Press

Des cas limite en entreprise

Les cas limite assimilés à des cas asociaux s’intègrent dans l’entreprise aisément. Même si le contenu de l’inceste, de la drogue et du surinvestissement imaginaire qui désinvestit la réalité complexe et fragile de chacun, n’est souvent qu’une métaphore pour représenter l’abus, la dépendance et l’emprise vécus ou agis par certains., ce que la formation psychanalytique m’en apprend est une boussole pour tous les intervenants en entreprise.

Session du mois d’octobre au centre de santé mentale de Paris 8 : nous traitons un cas d’inceste en psychodrame psychanalytique et ouvrons sur l’enseignement de Christopher Bollas en psychanalyse intégrative, en intervention d’accompagnement professionnel possiblement intégrative si nous cessons le déni des fondements humains sur le terrain de l’entreprise. Tout intervenant sérieux doit superviser et analyser la dynamique du transfert inconscient d’affects.

La psychanalyse intégrative

La subjectivité de l’analyste, en particulier à travers ses réactions affectives, est au service du vrai self du patient lui manifestant une « reconnaissance », c’est-à-dire l’aidant à repérer, à souligner les manifestations de son « instinct de vie », sa créativité dans l’utilisation de l’objet analyste.

La visée de Bollas est clairement intégrative, divergente de celle de Freud en 1918 (Les voies nouvelles de la thérapeutique analytique) où ce dernier met l’accent sur l’analyse progressive des résistances et insiste sur le caractère spontané, voire automatique de la « psychosynthèse » chez l’analysant. Cependant, Bollas avec une langue originale, à propos de l’hésitation de l’analysant comme temps d’introjection, de constitution d’un objet interne, préparant la révélation dans l’échange avec son analyste se montre au plus près des écrits techniques de Freud, ses constatations cliniques bien avant le besoin d’échafauder une théorie qui se tient (Le début du traitement, 1913).

Pour Bollas, le patient fait un usage sélectif d’éléments de la personnalité de l’analyste. Ce dernier doit donc repérer les éléments de contre-transfert et voir à quel transfert ils correspondent.

. « Ce sont donc les différents types de transfert qui établissent la fonction des éléments de personnalité composant le contre-transfert »

À deux, analyste et analysant vont construire des « objets intermédiaires », c’est-à-dire des objets mentaux, nés du jeu entre deux subjectivités, deux dialectes de la langue : l’existence de ces deux idiomes distingue l’objet intermédiaire obtenu de l’objet transitionnel, imaginé d’un seul.

L’originalité clinique et la générosité de Ch. Bollas se révèlent dans la description de tableaux cliniques rendant compte de formes spécifiques d’oppression du vrai self et de constitution d’un faux self avec attaque de l’espace transitionnel. La « personnalité fantôme » représente un type de patients schizoïdes ayant constitué un monde d’objets « alternatifs » imaginaires, anti-évolutifs du vrai self et coupés du monde réel avec mort de la vie transitionnelle. Bollas décrit aussi l’écrasement de la vie psychique par le « traumatisme de l’inceste » sous le nom de « renversement topographique » provoqué par un père ayant détruit sa propre fonction en venant représenter le corps (muni d’un pénis à la place du sein) de la mère auprès de l’enfant.

La peur transférentielle doit alors être verbalisée par l’analyste, qui souvent éprouve d’abord dans ces conjonctures cliniques un vécu dépressif correspondant à l’éprouvé de la réalité de l’inceste.

Très intéressant est l’exemple de la toxicomanie au LSD. L’auteur propose dans sa lecture du « trip » le sens d’un scénario identificatoire et historique dans le comportement toxicomaniaque, un script de la perversion tel qu’imaginé aussi par R. Stoller. La perception endopsychique du toxicomane permise par la prise de drogue est dissociée de l’éprouvé subjectif et attaque les processus mentaux.

Dans ces portraits cliniques, Bollas expose aussi l’ « anti-narcisse », idolâtré pour son talent par sa mère, qui, de ce fait, empêche à son vrai self une relation avec elle et favorise le court-circuit du complexe d’Œdipe. II fabrique alors un faux self négatif et fataliste, rebelle, entravant sa destinée pour s’imposer un destin, seule issue face à l’objet maternel tout en restant porteur de l’espoir du conflit avec la figure du père. L’analyste, déstabilisé, devra se fier à son intuition première lors de la rencontre avec l’autre (les réelles potentialités de son patient) et déjouer la planification d’un échec de la cure.

D’un échec de l’humain dans l’entreprise désaffectivée, véritable écologie désertée depuis bien d’années.

What else ?

« Aujourd’hui, dans ce monde dit hypermoderne, où l’on s’accorde si rarement de revenir à soi, la cure analytique demeure un des derniers espaces de promotion du langage et de l’imaginaire le plus secret. Un lieu à l’abri du vacarme et de l’urgence, un refuge où, sans aucun gadget « prothétique », sans autre support que la présence si particulière de l’analyste, un analysant est amené à revivre son histoire intime, les revers comme les grâces qui la jalonnent pour se les réapproprier et comprendre comment il est devenu, au gré de ses rencontres et de ses expériences, des moins dicibles aux plus belles, un être singulier, unique dans son identité, ses affects et sa pensée.

Au fil des séances, la parole si ténue, si fébrile au départ gagne en aplomb et en densité, elle traverse le dérisoire, tous ces détails anodins qui importent tout compte fait, elle file vers ces blessures que l’on n’osait même pas se rappeler, elle se débarrasse de ce fatras de bizarrerie et de haine, l’abandonne dans cette oreille, attentive et sereine, un écrin, elle y puise la lumière pour éclairer chacune de ses ombres que nous sommes aussi. Le patient se redresse, se libère des aliénations qui asphyxient son désir, peut-être même apprivoise-t-il cette souffrance qui l’avait conduit à consulter la première fois, jusqu’à ce que peu à peu elle ne lui serve plus à rien, qu’il s’en défasse enfin. Je vous parle d’un « patient » abstrait pour illustrer mon propos, d’un patient indéfini, mais ce patient, je le fus. »

Eloge indocile de la psychanalyse, Samuel Dock, édition du Kindle 2019

Un désir féminin

Nous pouvons donner un exemple tout simple de la présence des pensées préconscientes. Imaginons une jeune femme non-psychotique qui n’est pas vraiment amoureuse de son copain avec lequel pourtant elle vit depuis des longues années. Elle reste avec lui, au fond, seulement pour cause du confort matériel que sa belle position sociale, patrimoniale et professionnelle lui procure. Dès les premières séances, elle se plaint d’avoir parfois des pensées perturbatrices qui deviennent légèrement conscientes et qui disparaissent aussi vite qu’elles sont apparues. Ces pensées parasites se présentent de façon fugace, fragmentaire et avec une faible intensité, mais toujours au sujet justement de cet anamour qui l’irrite depuis longtemps. Sans aucun doute, elle sait très bien qu’elle n’aime pas son copain d’un amour vrai, même si toutefois elle l’apprécie énormément et même si elle a pour lui une tendresse et une admiration presque filiales.

Cependant, à chaque fois que ces pensées apparaissent, elle ne leur accorde pas beaucoup d’importance et tend très rapidement à les minimiser. Mais elles reviennent sans cesse comme s’il s’agissait de perturbations aussi gênantes qu’inévitables. Alors, cette jeune femme les maintient à l’écart, sous le poids de la censure morale, en leur ôtant toute valeur de vérité et donc toute légitimité pour influencer ses prises de décision.

Le problème est que ces pensées censurées mais non refoulées, car toujours capables de devenir conscientes bien qu’en alternance avec d’autres préoccupations hypocondriaques, viennent également peupler certains de ses rêves. Elles le peuplent toujours sous une version positive, c’est-à-dire comme si elles impulsaient la figuration d’un désir très positif quoiqu’apparemment lointain ou impossible. Elle rêve ainsi d’être dans les nuages, de partir loin avec un prince charmant, de se trouver dans une plage paradisiaque… Sans aucun doute, elles alimentent une sensibilité, une spiritualité, une idéalisation de petite fille qui pourtant, comparées à la réalité, lui montrent par contraste la prison dorée de sa vie de couple. Dans son confort quotidien, tout va bien, sauf l’amour et la sexualité. Il n’y a que cela qui pose un petit problème. Et elle s’arrangerait très bien avec tout ça, s’il n’y avait pas ces pensées préconscientes qui l’embêtent constamment, lui rappelant de façon désobligeante et intrusive son problème.

Curieusement, en face de ces pensées préconscientes, se trouvent d’autres éléments, ceux-ci refoulés, qui lui apportent, en condensé, une version plus que négative de sa vie, une version horrible. Ainsi, les pensées préconscientes de ne pas aimer son copain et d’accepter malgré tout un commerce sexuel insatisfaisant avec lui, se combinent avec les pensées refoulées de son histoire personnelle et de l’histoire familiale des générations précédentes. Cette combinaison préconscient-inconscient produit des rêves d’angoisse et des cauchemars où s’impose bizarrement l’image d’être violée, d’être abusée ou d’être vilement traitée…

Nous nous apercevons que les rêves-éveillés d’un “Volare nel blu, dipinto di blu”, délicieuse idéalisation de l’amour et de l’accomplissement sexuel, qui pourtant demeurent lointains et sans voix, sans incarnation et sans véritable espoir, n’ont pas besoin d’interprétation. Car ils sont sans exception accompagnés des pensées préconscientes qu’elle censure lors du temps de la vigile. Mais également parce qu’elle est consciente, par périodes, de ces pensées toujours en filigrane lors des circonstances malgré tout heureuses vécues avec son copain.

En revanche, les éléments refoulés qui alimentent bizarrement les rêves d’angoisse et les cauchemars ont besoin d’une relecture, d’une réécriture et donc d’une reconstruction. D’une part, on croit deviner derrière l’image du “viol” le désir fort de se trouver finalement devant un véritable désir sexuel un peu “violent”, comme dans les histoires passionnelles qui lui font terriblement défaut selon elle. Mais, d’autre part, ce “viol” figure aussi des composantes intrusives venant de l’histoire familiale et qui trouvent à se (re)loger dans son couple aujourd’hui. Mais cela est une autre question.

Ses pensées préconscientes la perturbent à tel point que tout moment de bonheur “conjugal” est ravalé par elles au niveau d’une insatisfaction pénible. Mais ce côté négatif des pensées préconscientes doit être tempéré par leur valeur positive et par leur très grande utilité pour la cure. En effet, ces mêmes pensées préconscientes, y compris dans leur capacité de produire de l’insatisfaction et le sentiment d’inconfort, permettent paradoxalement à la patiente de ne pas se conformer avec cette relation pseudo-amoureuse qui rend sa vie profondément pénible malgré tout. Et tout ceci peut l’aider à se poser progressivement les bonnes questions pour se rendre finalement libre de l’injonction des parents, lesquels ont lourdement poussé pour qu’elle choisisse le confort matériel au détriment de l’amour. C’est donc grâce à ces pensées préconscientes pénibles que cette jeune femme peut se ressaisir et suivre, contre vent et marée, son véritable désir.

Retranscription de German Arce Ross

Tu ne tueras pas et surtout pas ton propre je

L’écologie de soi

Le personnage de notre époque est l’homme inoffensif d’apparence, séducteur par sa jovialité qui laisse place par moments à une attitude concernée, notamment lorsqu’il déçoit et c’est souvent. Il aime ça. Vulnérable à la vie à la mort. Comme au tout premier temps.

C’est mal connaître le narcissisme que de le penser, de se penser, honnête et responsable dans ces conditions. Les relations sont faussées. Ce garçon ne s’adresse qu’à sa maman, à la mère des temps premiers. Quelle que soit la nature de la relation. Peu importe le caractère réel de l’interlocuteur et son répondant. Animé, il devient inanimé, objet de l’autre, de son phantasme d’enfant.

C’est cette difficulté à se séparer d’une prétendue douce mère des temps premiers qu’il répète sans cesse, le personnage contemporain. Il enferme la relation dans des stéréotypes. Il rompt dès qu’une évolution devient possible.

C’est le client type, le partenaire type, le conjoint type, le chef type, l’employé type. Il est le patient type aussi bien en psy qu’en conseil ou en coaching à la seule différence qu’une prestation se termine. Il provoquera des ruptures à l’intérieur du cycle prévu. Des retards, des inconvenances, des absences. Vous les vivrez comme des résistances. Elles seront des attaques contre vous et le processus partagé. Il a son propre process. Celui d’une séparation permanente pour inexistante.

Nous avons rencontré cet individu en psychothérapie prescrite, ayant pour but de stabiliser et nuancer les rapports aux autres et à son propre travail. Nous le rencontrons tout autant en groupe d’analyse de pratiques professionnelles où il cherche à « faire mieux ». Entretemps, il s’agit d’avoir le courage prétendu de se rater, d’en parler avec jouissance, d’être pris en charge par d’autres et fournir très peu de changement à chaque fois, à peine une amorce, tout en magnifiant la visée. Et c’est ce qui compte : la visée commune tient le groupe. Analyse alors sans fin. Puisqu’elle ne peut commencer. Sans séparations progressives. Avec la rupture qui, seule, appartient à tout un chacun.

Cet individu est parfaitement intégré dans le groupe. Tout groupe humain qui ne fait rien est assimilé à un groupe de parole mais ce qui est important ici est la figuration. L’image dit davantage que le son. Le personnage de notre temps est beau parleur ou précieux silencieux, mais, nous l’avons dit, peu consistant. Il s’excuse d’avance et après, et entre les deux, il vous remercie d’être là ; il se donne et il ne donne rien ; et vous, vous n’y êtes pas. C’est la choréographie de l’ensemble qui renseigne sur les mouvements de l’âme, sur ce qui est vivant et détruit.

Par le biais du jeu de rôles ou par le simple jeu social, l’homme Narcisse bien intégré aussi en société, qui a su prendre plusieurs femmes ou sauver son couple une fois et encore après, qui a su embrasser des vies professionnelles plus ou moins, cet homme que vous côtoyez, prend place et donne des places aux autres, mais n’admet aucune autorité. Les animateurs que nous sommes, sommes tenus à l’écart. Car ce sont les variantes du jeu qui se crée qui sont intéressantes à explorer, sans chercher à les installer. Mais lui, il ne peut pas céder le moindre détail de son « savoir y faire » qui est, pour les initiés, un faux-self, même pas dans des situations imaginaires… Puisqu’il prend lui-même ses désirs, pauvres, pour des réalités, puissantes.

Eclairage sur l’écologie de soi au plus petit pour prétendre au plus grand

Si cet homme en est là c’est qu’il n’a pas su remplacer la mère par la rêverie comme il est d’usage dans le développement psychoaffectif. Il n’a pas su ensuite agir son propre désir. Il agit la rencontre ratée avec la mère, indifférenciée de lui. Il fuit la rencontre du père, du tiers effectif. Cette rencontre n’est pas celle de la punition, de la violence, de la rupture infligée mais bel et bien celle de la tendresse envers et dévers un homme comme lui, comme lui il allait pouvoir devenir. Et transcender la vraie vie.

Eva Matesanz, vers une nouvelle écologie de l’esprit à paraître en 2020

Dans le cas d’une co-animation homme-femme, il peut être plus aisé de permettre à cet homme de lâcher un peu prise si la femme le tolère dans ses exigences, et pose peu à peu les siennes, si l’homme demeure respectueux voire tendre à son égard.

Il demeure le rapport au groupe dans lequel cet homme s’insère et qui présente des « cas similaires », effroyable miroir. Il est une diversité de situations personnelles et professionnelles et une diversité d’humeurs à chaque instant mais ce ne sont que des nuances du même patron. Puisque nous sommes tous, chacun de nous, construits sur un narcissisme rampant.

Celui qui exprime davantage que les autres son vécu à la limite les soulage, de le faire, et même, de le vivre. Les réponses des co-animateurs, a contrario, sont vécues comme étant inappropriées : possessives et séductrices. La projection à horizontale devient verticale, dressé, « phallique » en termes que personne n’aime mais qui sont si appropriés. L’autre est l’objet. Le seul objet qui compte est l’objet de désir dit « le phallus » qui n’existe pas. Alors je le fétichise. Le fétiche devient son symbole basique, improductif, possessif. Si. Il produit un groupe soudé pour ne rien changer, illusoire et amniotique.

Dans le cas évoqué, le fait de représenter un couple, peut compliquer la donne puisque les deux partenaires Incarnent de plus une rivalité entre eux. Ceci complique la vie de groupe car chacun peut y trouver les figures du bon et du mauvais « flic », du violent et de l’aidant, jamais les mêmes entre eux et même selon les moments ; ceci nourrit la vie fantasmatique car chacun peut séparer le bon du mauvais objet en lieu et place de la mère idéale tant recherchée. Une évolution larvée peut commencer. Pourvu qu’elle se poursuive jusqu’à la métamorphose du narcisse en être social et naturel du même pas.

Ceci est de mon expérience, de notre expérience à deux, avec André de Chateauvieux, dans des groupes par essence narcissiques dont nombre qui ont éclaté où se sont fragmentés, avec la dérive d’un, deux ou trois de leurs membres vers les contrées obscures du hors groupe qui ne permet plus rien.

Ceci reprend aussi la réflexion menée dans notre groupe de référence, dit de psychodrame analytique au sein du Centre Kestemberg de Paris. Présentation du Docteur Benaroch le 4 septembre : rupture et séparation. Dans son cas, s’il est directeur de scène c’est le directeur du centre qui a joué le complément du duo, en entretien individuel hors groupe, pour permettre la réintégration, sans aucune assurance d’issue favorable, d’un Narcisse très peu stable. Demeurer face à son reflet, tout le temps qu’il faudra pour réaliser que chacun est davantage que son reflet, que la mère des temps premiers, est la condition d’une pensée plus légère et d’une mise en mouvement certain. En homme honnête avec soi même et responsable y compris de ses prochains et ses lointains. Comme Lévinas a décrit l’humanité.

NB. Bisexualité psychique oblige, l’homme ou la femme peuvent être interchangés, comme ici dans le cas du directeur de scène et du directeur du centre. Nonobstant le cas présenté correspond à la réalité de l’homme resté « pervers » ou « narcissique » au sens de l’infantile. Nous viendrons dans d’autres partages à l’évolution entravée de la femme. A suivre alors.

Illustration Getty Images