Les armes de l’enfance

Ce n’est pas l’Islam prometteur ni la France décévante, ni une évolution psychologique dans notre société du divertissement, ni une lutte de générations digitales, l’une qui surfe sur une nouvelle creativité, et l’autre qui s’abîme dans une opération de manipulation de masses dont les membres sont isolés. Que c’est quelque chose de toujours et d’intrinsiquement humain. quelque chose que j’ai moi-même traversé et qui redevient ardent. Lave d’enfance au fond de mon volcan verdoyant.

FIGAROVOX/TÉMOIGNAGE – La philosophe Alexandra Laignel-Lavastine, qui habite en Seine-Saint-Denis, a interrogé les jeunes de son quartier dès le matin du 14 novembre. Les propos des jeunes la glacent. Pour moi au contraire ils reveillent quelque chose d’une lave qui me consumait. Et je comprends enfin que ce n’est pas l’Islam prometteur ni la France décévante, ni une évolution psychologique dans notre société du divertissement, ni une lutte de générations digitales, l’une qui surfe sur une nouvelle creativité, et l’autre qui s’abîme dans une opération de manipulation de masses dont les membres sont isolés. Que c’est quelque chose de toujours et d’intrinsiquement humain. quelque chose que j’ai moi-même traversé et qui redevient ardent.

Les copains de Malik sont arrivés et ils se mêlent à la conversation. Nidal, passablement agressif, renchérit: «La vérité, de toute façon, on l’a connaît: c’est un complot contre nous et contre l’islam, comme avec Merah et le reste». Le reste? Un autre m’éclaire de façon assez prévisible en m’expliquant que les chambres à gaz seraient une «invention sioniste», le 11-Septembre un complot du Mossad et le massacre de Charlie-Hebdo un coup monté de la DCRI. «Tu vois, les Kouachi. J’ai un copain qui les connaissait bien. Il m’a dit que le deuxième frère était mort en 2009. C’est pas une preuve, ça? Le but, c’est de salir les musulmans».
Avant, m’expliquent-ils, ils ne disposaient que de la version officielle que leur servaient «les médias». Désormais, ils possèdent un savoir inaccessible au profane: «On peut plus nous enfumer». À ce propos, je leur demande quels sont leurs sites préférés: Dieudonné, Soral, Médiapart, oumma.com, les Indigènes de la République?
Ils ne comprennent pas le sens de ma question: «Internet, quoi, YouTube. Tu connais YouTube?». Je n’insiste pas, voyant que la notion même de source leur échappe. Je me résigne aussi assez vite à laisser de côté la question de la vraisemblance dudit complot — la paranoïa conspirationniste étant par définition immunisée contre tout démenti en provenance des faits —, pour m’intéresser aux chefs d’orchestres cachés: un complot, mais orchestré par qui ? «Justement, on le saura jamais», dit Kevin d’un air grave et dubitatif.
«Tu déconnes!», s’énerve Réda qui prend à son tour la parole avec véhémence: «T’sé quoi Madame, avec tout mon respect: les gros salauds, les barbares, les criminels qu’faudrait régler à la kalach, c’est les Juifs! Mais ça, tu pourras pas l’écrire dans ton journal vu qu’ils contrôlent tout».
Vraiment tout? «Nan, en fait, seulement 80 %», estime Kamel, plus raisonnable et qui dispose de chiffres plus… exacts. Son voisin, un peu gêné devant moi, tient lui aussi à… nuancer: «Les Juifs, enfin les sionistes plutôt. C’est eux les grands caïds. Même l’Etat français est une marionnette entre leurs mains». Tous acquiescent avec vigueur et considèrent, pour de mystérieuses raisons, que seul Poutine, «un mec génial», pourrait nous «sauver ».

Il y a et il y aura toujours partout une partie de la jeunesse en deshérance. Cette étape étant d’elle même impossible  à prévoir, guider, soutenir, guérir ou quoi que ce soit. Autrement si cela ne vient pas de chaque jeune et seul elle ne sera pas.

 

Je vous raconte Pour moi, et Pour elle restée derrière, qui resurgit là.

Etant pré-ado moi même et mes trois frère et soeur grand enfants, nous aviones été « gardés » par une jeune fille à peine plus âgée que moi, quinze ans, ayant obtenu sa place de domestique par les obscurs restes du franquisme et de la charité chrétienne qui perduraient dans ma famile. Cette pauvre fille moquait tout de moi, fille de nantis, aussi desinvestie d’affect qu’elle même au fond, mais dont la recherche de culture humaniste lui était inaccessible. Nos plus violentes empoignades, à coup de poings davantage que de mots pour seul langage común souvent, concernaient les attaques terroristes sous couvert de separatisme basque. Les ennemis complementaires de Franco l’ont survecu et combattu bien plus long temps que de son temps. Et elle me soutenait que non. Que ces images que nous voyions dans les journaux et la télé assidument, de gares, de superettes et d’autres lieux de notre quotidien ensanglantés étaient des decors de cinema, et que les agonisants comme les recherchés n’étaient que des figurants. Et la superproduction du gouvernement. Seule façon pour quelques uns de regner sur des millions.

Et cela m’enrageait tellement sa certitude sincère que c’est gravé dans mon corps : ni par la parole ni par l’éducation, seul l’amour humanise l’intelligence, sa recherche s’il fait défaut c’est un combat dont beaucoup rendent les armes, des armes de l’enfance, pour prendre sans plus d’effort celles de l’adulescent : formé physiquement seulement. Epave au fond de l’océan. Pollution insidieuse de notre vivant.

Accompagner l’angoisse de notre temps : angoisse de liquéfaction

Il y a deux chemins, deux lits de rivière, pour se développer enfant. Celui de l’enfant avec ses compétences propres, qui se prend pour le sein puis s’en déprend, puis le convoite puis il s’en passe. Et il court vers le père et ses pairs. Puis, celui de l’enfant dépendant de la mère puis rien.

Le premier avale la mère, le deuxième désire et redoute de se faire avaler d’elle. Cet enfant n’a de sein ni de dessein. La mère n’a pas su apporter un sentiment de continuité d’existence de par ses tristes ou folles réponses, désordonnées, inadaptées. Toujours trop tard. Toujours trop peu.

Cet enfant qui n’a pas pu se départir de ce qu’elle ne savait pas donner, pour prendre ailleurs. Cet enfant vit dans l’angoisse de liquéfaction*, de l’écoulement de son existence, de la vidange de ce à quoi il est promis sans jamais l’atteindre. Cet enfant lorsqu’il trouve l’autre qu’il aime et l’aime. Cet enfant a peur de l’autre et peur de lui même. Cet enfant cherche son père.

Cet enfant devient en grandissant, en se consolidant s’il l’ose, son père et sa mère. Et il se rapproche de pairs. Cet enfant ne cherche plus son manque à l’extérieur. Cet enfant n’accuse plus ceux qu’il aime. Cet enfant ne s’aime pas. Il s’aime peu à peu dans ce qu’il s’empêche et qu’il déploie. Cet enfant devenu solide ne redevient plus liquide mais gaz. Sublime de soi.

Ces enfants liquéfiés, que je recueille, comme ce fut mon cas, ces enfants que j’accompagne, ces enfants qui grandissent à mon contact sont la sublimation de ma propre angoisse. Et moi la main dans leurs eaux qui échappent à mes doigts, j’accouche encore une fois de moi.
*L’angoisse de liquéfaction, moins connue que celles de morcellement, d’effondrement, d’éclatement, d’anéantissement, est une angoisse de fuite et de toujours possible réunion, et en cela une angoisse promise à du bel accompagnement. C’est l’angoisse de mes tripes, de mon expérience acquise et en cela m’a spécialisation. C’est l’angoisse de notre monde qui se dérobe tout le temps. Connecté et en mouvement.