Le chef de famille et d’entreprise, meurtri et meurtrier

L’entreprise est un lieu de transmission. Les collaborateurs la rejoignent avec leurs névroses intimes mais elle est aussi un milieu névrotique, pour nodal, une « famille » avec ses compétences « relationnelles » et ses court-circuits ravageurs.

Souvent, c’est la maladie du fondateur qui se propage tacitement parmi les rangs et les générations. Ce que le fondateur avait du mal à dire de son désir se dit malgré lui. Ce sont aussi les « mal a dit » de chaque cadre qui se « story-tellisent » dans les relations des équipes.

Ainsi, l y a déjà sept ans, lorsque Chantal Buhagar m’invita à son intervention en Fédération de coaches, la AEC devenue EMCC Europe, l’objet de son exposé très osé était un mal-être endémique qu’elle avait dû accompagner auprès des Chefs de Service successifs d’une équipe institutionnelle. Chantal avait l’impression de faire face à un fantôme : le fantasme non élucidé de celui qui lance une activité et qui crée une réunion de sujets se pétrifie sous cette forme.

« L’enfant meurtri, humilié. »

C’est l’autre conférence des Séminaires psychanalytiques qui a sollicité en ce mois de mars mon intérêt et ma passion.

L’excès d’excitation toujours en cause. Le traumatisme ou la suite de micro-traumatismes au delà d’un seuil d’effraction personnel. Sans pouvoir lui donner un sens. Ce qui n’est pas intégré est refoulé et revenant, sous la forme de répétitions inconscientes, de formations de compromis entre la jouissance qui a été retirée de ce trop plein de vie et l’incompréhension de ce qui a touché à la mort, le débordement, qui se cherche à l’infini. Il y a surtout une recherche de l’intensité déjà vécue ! C’est ainsi qu’un chef d’équipe peut galvaniser ses troupes et à la fois les meurtrir de sa souffrance enfouie, de l’atteinte narcissique intolérable et irrattrapable qui s’y réactualise.

Comme l’enfant ne put jadis renoncer à la personne maltraitante, pour son rôle inaliénable, maternel ou paternel, l’équipe ne peut pas résister à celui ou à celle qui l’incarne.

Comme l’enfant ne peut disposer d’un narcissisme autre que de ce narcissisme primaire de l’absence, son absence dans le miroir que la mère lui offre, puis du narcissisme secondaire, de l’absence du séparateur qu’est le père, le narcissisme fondamental ou primordial cher à Françoise Dolto, celui de la gestation et des premiers temps du nourrisson, s’emballe.

Toute une équipe se trouve engluée dans la matrice mortifère si elle n’accouche pas d’autre qu’elle. Mais comme l’a relevé Anzieu, du vivant peut resurgir d’une mort psychique groupale.

J’irai danser sur vos tombes…

Illustration de couverture Kate T. Parker Photography

A condition de traverser la peur…

« L’enfant qui a peur. L’enfant qui fait peur. »

Ce sera le troisième thème de la conférence des Séminaires Psychanalytiques de Paris, que jedéclinerai pour l’entreprise par ici.

 

Un avant-goût  douce – à mère :

En ce moment je l’accompagne. Elle souhaite cesser l’accompagnement tous les neuf mois. Elle n’a pas traversé la mère. Elle est née par césarienne. Elle n’a pas tourné le dos au père. Elle a fait de sa boîte à lui la boîte dans laquelle elle ne s’épanouit pas. Il a cessé son activité. Elle, elle la poursuit aveuglement, et se trouve face au néant. Elle est à faire peur. Elle souhaite cesser définitivement, que ferai-je tentée comme je suis de m’ôter de cette souffrance infinie ?

Car c’est dans la continuité fœtale, dans la paix intérieure, dans la solitude pleine, qu’il est peut-être possible de prendre un nouveau départ. Et de faire une rencontre qui étaye ce qui ne le fut pas. L’accompagnateur, l’amant, le supérieur à condition qu’il ne change pas tous les deux ans, le professeur d’un art, l’étranger sans l’inquiétude familiale, globe-trotter des sentiments les plus larges.

Quel grand nombre d’enfants cherchant à (se) co-naître j’accompagne avec joie ! Et leur permettre de trouver dans leur vraie vie un autre double que Dieu (l’avant-mère) ou moi, jumelle du Narcisse* qui ne les scotche pas à recréer dans leur for intérieur, dans l’équipe et/ou dans leur couple et leur famille tout leur désespoir.

*Dans la mythologie la plus vraisemblable du Narcisse, celle de Pausanias, c’est la perte de la sœur qui le fait rechercher le visage aimé si proche du sien nubile dans l’entrelac.

La douleur était si vive qu’elle me faisait pousser des gémissements. Mais la suavité causée par ce tourment incomparable est si excessive que l’âme ne peut en désirer la fin, ni se contenter de rien en dehors de Dieu. Ce n’est pas une souffrance corporelle. Elle est spirituelle. Le corps cependant ne laisse pas d’y participer quelque peu, et même beaucoup. C’est un échange d’amour si suave entre Dieu et l’âme, que je supplie le Seigneur de daigner dans sa bonté en favoriser ceux qui n’ajouteraient pas foi à ma parole. Les jours que durait cette faveur, j’étais comme hors de moi. J’aurais voulu ne rien voir et ne point parler, mais savourer mon tourment, car il était pour moi une gloire au-dessus de toutes les gloires d’ici-bas.

Thérèse d’Avila, Vie écrite par elle-même (1565)

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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