Le coaching d’organisation comme porte voix

Lorsqu’un chef de service, aussi bien qu’un président du comité de direction, est adepte de la prescription de coaching individuels parmi ses référents, il peut être opportun de lui proposer, de leur proposer, un coaching de groupe ou alors un coaching de lui seul en tant que conducteur d’une dynamique qui autrement se perd. Celle du groupe lui-même.

En paraphrasant le bien commun cher à Jean Tirole : Qu’est-ce qui nous réunit lorsque tout nous sépare, ou en tout cas lorsque ce n’est pas l’identité qui nous tient ensemble, les constructions de ce monde.

Ce serait une sorte d’avant-monde.

Un groupe abrite une grande destructivité. Pourquoi ? Parce qu’un groupe est un lieu d’illusion pure, de fantasme originel. L’illusion groupale est abordée tant par les pratiques analytiques que par les pratiques constructivistes. L’illusion groupale est une teigne, une contagion que les profanes disent être émotionnelle, mais l’émotion serait déjà trop élaborée.

Un groupe est une matrice, du pire vers un présumé meilleur. Seulement la sortie du groupe, comme un accouchement, donne lieu à quelque chose d’autre, à un vivant qui peut se poursuivre seul ou à plusieurs.

Pour clarifier l’absence d’émotion – l’apparence seulement, d’euphorie ou d’excitation, de se débattre entre la colère et la tristesse, de ce qui peut s’apparenter à une certaine rage de faire, ou à tout le contraire, s’engluer dans des lourdeurs d’un corps social glouton de lui-même -, je peux peut-être tenter de préciser ce qui se vit à la place, enfoui dans notre psychisme archaïque et donc impossible d’affirmer sauf par le rêve et le sacrifice : la devoration de chacun, la confusion de tous, le morcellement, l’éclatement, l’effondrement voire l’anéantissement.

Ce sont nos fantasmes premiers, dits partiels, du temps où « chacun de nous » et « nous tous » était du pareil au même. Le nourrisson sorti du ventre de la mère ne connaît pourtant pas la différence. La mère est son origine et son prolongement, son sein, l’objet partiel d’un tout. C’est à ce vécu enfoui, très enfoui, ni narcissique ni œdipien que le groupe anonyme nous renvoie en premier. Ni miroir ni médiateur.

Chacun peut avoir ce vécu inconscient. Le comportement du groupe, lui, davantage intelligible, observable davantage que ces mouvements profonds, est celui de tout détruire selon trois scénarios :

– Celui de la fusion de ses membres, pas ou peu de différenciation, c’est l’idéal qui commande. Très peu sauvage se montre ce groupe et pourtant ce sont en fond les fantasmes cités qui se réalisent : fusion-confusion-devoration-désagrégation. C’est très honorable de poursuivre un mouvement, qui se réclame d’une élévation, ensemble. Toute ressemblance avec des mouvements politiques en cours est naturelle. Le leader auto-collectivement-institué n’est que la bouche ou le cloaque de la bête.
– L’intronisation non pas d’un leader mais d’un couple. Cela permet de ne pas être un groupe issu de rien, comme tout groupe naturel l’est. Le vide dont un collectif est issu est insupportable d’assumer. Souvent dans nos animations avec André, lorsque nous rabattons les facilités, que nous sommes pas le couple salvateur, le groupe nous questionne sur le passage à vide que nous leur imposons d’après eux. Nous ne faisons que rétablir le naturel. Le couple que le groupe se choisit n’est toutefois pas apparent. Souvent il n’est pas manifeste. C’est une alliance inconsciente, en harmonie ou en opposition peu importe, qui est respectée des autres membres du groupe comme une protection commune, ankylosante.
– La casse. Ah. Là, ça déménage. De la latence et la passivité agressive, le groupe passe à l’action destructrice. Il peut, souvent, se prendre directement aux animateurs, en questionnant le cadre la plupart du temps. En apportant des aménagements qui permettent de geler une dynamique naissante, de couper le rôle moteur, l’élan vital que certains de ses membres commencent à puiser dans le groupe. L’enveloppe psychique peut plus que les psychés qui s’y projettent. Car le groupe analyse, comme une psychanalyse. Les prises de conscience au contact tout simplement de bien d’autres que soi sont, pour ceux qui ne résistent pas, prolixes ! C’est l’autre en soi qui trouve la voie. La parole vient de celui qui ne sait pas, et va par delà le groupe actuel.

Deux préconisations de base pour la conduite en toute occasion :

– Faire confiance au processus. Le groupe est un espace de réunion mais il est aussi une répétition. Nous sommes un groupe parce que nous nous retrouvons. Et c’est grace à la longueur de temps que le groupe ne fait que traverser les positions stériles de base prédéfinies par Bion. Et c’est dans l’après-coup que le sens apparaît.

– Conduire le groupe en groupe. Que peut un individuel dans le ventre de la mère ? Le père est dehors et il représente la société. Le père mégalomane n’est autre qu’un substitut maternel. Le père social est, lui, polymorphe, autant que le groupe en gestation. Le père est réel, symbolique et imaginaire. C’est la boussole de Lacan.

Soyez au moins à deux, voire à trois. Un directeur de scène qui n’intervient pas mais qui est garant du cadre, et deux psycho-dramatistes, qui se laissent faire au groupe pour analyser entre séance leurs propres faits intimes et les projections entre eux. Si vous êtes deux, soyez inébranlables sur la cadre à deux, quitte à ce qu’ils vous trouvent fusionnels ! Ils s’y verront reflétés… Et le temps porte conseil.

Ce sont mes conclusions librement inspirées de la conférence du 21 fevrier du CNC, la seule Fédération de coaches dont la recherche, et non le marketing et le business, guide l’approche. Les interventions sont ici. Je me suis davantage, pour écrire ce papier, basée sur les échanges et sur les résonances concrètes au coeur de ma propre pratique de groupaliste (psychanalyste en collectif).

Hervé Maccioni, aux côtés d’Odile Thivillier, psychanalyste lui-même, a davantage cité Anzieu et des systémiciens. C’était deja courageux face à une salle hostile à la psychologisation, comme si l’esprit restait au placard lorsque le groupe passe à l’action. Ce qu’on lui demande en entreprise. On en vient à exiger la créativité et la collaboration ! – S’exclame à raison l’intervenant. Permettre la pensée et la parole était l’enseignement de l’équipe référente du CNC. Et je salue leur action ce faisant.

Et je reprends ici le mot d’Hervé à propos d’Anzieu, pour moi, excellente conclusion :

La connaissance des phénomènes inconscients est incontournable face à un groupe, affirme l’intervenant courageusement pour introduire Anzieu, théoricien d’un Soi du groupe, d’un imaginaire à part. La libre circulation fantasmatique et les identifications entre les personnes rend un groupe vivant. Et Anzieu, après consultation de ma part de son ouvrage « Le groupe et l’inconscient », va même plus loin en affirmant : du vivant peut émerger d’un groupe mort.

« Un groupe où la vie psychique est morte peut ainsi se survivre. De son enveloppe, la chair vivante a disparu, il ne reste plus que la trame (symbolique). »

Tous les espoirs sont permis en entreprise alors, en tant que groupe « formel, institutionnalisé, commémoratif » seulement, d’une aventure déjà passée. Tant qu’il y aura des hommes ensemble…

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

Publié dans Slide Home, Whatever Works

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