Moi je fais dans l’association d’idées. De mots.

On appelle ça une résidence d’écriture. Quatre jours avec des hôtes délicieux, la vie de château, l’ordi qui ronronne et a promis de pas bugger. Et un genre de festin d’été avec le vert de Juillet avant qu’Aout ne nous calcine tout ça, la douce France, planquée dans ses vallons. Un couple de flamands tient cette maison d’hôte, ils sont artistes aussi, et pas des amateurs. On fait assaut d’amabilité eux pour m’enchanter le séjour, moi pour qu’ils ne se décarcassent pas trop. On va finir par s’emplâtrer par gentillesse esquivée. Avant être gentil, aimable, serviable ça craignait, on avait lu freud et lacan, maintenant on s’en tient à ça, vu les décombres du reste. Ici c’est pas le minaudage commercial d’une chaîne hôtelière, où le concierge légumineux se répand en salamalecs devant toi. Où le personnel cloné t’offre des sourires fabriqués par orthodontie.

Je me sens invité dans ce petit castel, on papote, on prend l’apéro on parle du marché de l’art et on déplore en choeur en hochant du chef. On ne refait pas le monde, il est défait, on refait nos parages, que David le sculpteur a peuplé d’un bestiaire d’insectes géants et d’animaux factices. Ca fait pas peur, je le dis pour les âmes sensibles, c’est saisissant, comme l’art dans un décor improbable, le coq à l’âne, moi je fais dans l’association d’idées, de mots. La création n’a rien de vertical, ni d’horizontal non plus, c’est une ligne brisée, pointillée, facétieuse ce qui emmerde toujours les académies de tous poils.

Moi qui suis nul en la chose scientifique je me suis toujours passionné pour le cerveau. Bon le sexe et le coeur c’est bien aussi, hein. Mais le cerveau: l’énigme gélatineuse que même les blouses blanches elles genuflexionnent devant. Le savant t’embrouille avec les hémisphères, l’hypothalamachin, la connexion neuronale. On te dit où est le centre du langage, la première à droite, passez devant un bar, remontez le long du lobe frontal, c’est là, y’a une pancarte. Mais le sémiologue ricane (qui n’en sait guère plus) le langage n’a pas de centre, pas de sens non plus. C’est une cavalcade de couleurs, une pollockerie de sons et lumières, avant quelques gouttes de concepts noyés dans tous ça, shakez et servez sur un lit de glaçons. L’homme n’existe pas. Le langage, si. L’un n’est que l’apparence de l’autre. Le cerveau fait semblant d’être un organe fonctionnel alors que c’est une éponge à poésie, l’hydre passé, présente, future à la fois de nos déluges sensoriels, de nos moussons affectives. Le langage nous tient debout, il dit, il est tuteur. Et j’attends mon ange gardien, j’en ai vu passer un en rase-motte ce matin dans la turbulence des arbres, dans l’indécision de l’aube.

Voyez comme je suis poète : j’ai un cerveau que nul orthodontiste ne touchera jamais.

Denis Parent
A propos

Denis Parent est un journaliste, réalisateur et écrivain français né à Cambrai le 28 novembre 1954. D'abord journaliste spécialisé dans le cinéma (Première, Studio Magazine, Ciné Cinéma), c'est en tant que réalisateur que Denis Parent se fait connaître. Il est l'auteur de plusieurs courts métrages dont "Va au diable", et d'un long, "Rien que du bonheur", une comédie avec Bruno Solo. Ancien étudiant en lettres, c'est aussi dans ce domaine qu'il exerce ses talents : scénariste de bande dessinée, auteur de nouvelles et de pièces de théâtre, depuis son île, en toute clandestinité. Il a publié ainsi "Perdu avenue Montaigne vierge Marie" (2008), "Un chien qui hurle" (2011), "Grand chasseur blanc" (2014), et aujourd'hui "Sanguinaires" (janvier 2016), le second tome d'une trilogie dite "nomade". Le troisième "Une fleur de frangipanier, un verre de Saint Julien et un baiser" devrait paraitre dans les deux ans. Le point commun de ces livres, comme leur titre générique l'indique: des histoires de gens qui fuient, bougent, voyagent, cherchent. Bref refusent la sédentarité, l'immobilisme. En partage sur E V E R M I N D les coups de cœur, et au coeur, d'Eva.

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