De l’amour et de la haine dont se tisse l’étoffe de l’éros

Aux Séminaires Psychanalytiques de Paris, avril 2018

Mélanie Klein rejoint la deuxième topique de Freud qui fait état de trois instances : l’instance pulsionnelle du ça, l’instance sociale du surmoi et le moi comme personnalité propre. Cette topique s’accompagne de deux grands principes organisateurs de la vie humaine, des seuls deux instincts que nous avons tous pour valise humanitaire : l’éros et le Thanathos, la libido et le morbide. La connaissance de la mort est à l’origine de ces deux dynamiques entrelacées, de plaisir et de réalité.

L’adoption de ce référentiel est particulièrement exprimée dans l’ouvrage L’amour et la haine ci-écrit avec Joan Rivière et publié en 1937. En accord avec son désir de ne jamais rien affirmer qui ne soit fondé sur sa pratique clinique, au plus près de chaque cas rencontré, Mélanie Klein laisse volontairement de côté l’arrière plan théorique, biologique et philosophique, pour se centrer sur les questions du développement, harmonieux ou pathologique. Ce développement psychique est la clé du développement affectif et sexuel, cognitif et comportemental, relationnel et social, de la pleine expression de la singularité individuelle tout en étant « d’assez bonne compagnie ».

Klein s’aligne sur la position de Freud : le stade originel est « sans relation d’objet ». La pulsion de vie et la pulsion de mort sont intriquées dans une forme de masochisme primaire ce qui donne lieu au tout premier conflit psychique auquel l’espèce humaine a affaire : le narcissisme primaire, un tout premier doute sur la valeur d’existence même. Ce premier regard sur soi défléchit vers l’extérieur une part de la pulsion de mort qui devient ainsi sadique, agressive, tandis que l’autre part qui demeure à l’intérieur conserve son orientation masochique.

Au commencement était la haine

L’agressivité dérive ainsi de la pulsion de mort mis elle est la première expression de la libido, du désir. La libido suit ainsi toujours les voies que la pulsion de mort a frayées.

Klein n’utilisera plus le terme de sadisme que comme référence théorique du pendant du masochisme primitif. Elle lui préférera celui de haine qui incarne mieux la dualité pulsionnelle dans l’expérience clinique, dans la recherche d’un développement.

La haine constitue le fonctionnement psychique de base, une première expression désirante qui se confond avec la sexualité infantile avec son lot d’érotisations partielles, orale, anale et scopique. L’objet partiel est le sein et son existence même organise tout le désir du jeune enfant : celui de son nourrissage mais aussi de son plaisir ou de ses privations.

Selon Freud, dans Pulsions et destin des pulsions, 1915, que Klein cite dans la Psychanalyse de l’enfant, « la haine est plus ancienne que l’amour ». L’amour reconnaît le sujet entier et ne lui impose pas la satisfaction des corps.

Cette première expérience vitale recevra l’appellation d’une position kleinienne qui persiste de nos jours : la position squizo-paranoïde. Ce n’est que dans un deuxième temps qu’apparaît la position dépressive que non déprimée : celle de la culpabilité dont on se protège par le clivage car ce n’est qu’en sortie d’enfance, avec la frustration œdipienne enfin posée qu’il sera possible de se protéger de son désir par le « refoulement » vers l’inconscient pur et simple de la pulsion interne.

« Il est, à mon avis, très important pour l’avenir de l’enfant qu’il puisse faire le passage des craintes précoces de persécution et d’une relation d’objet fantasmatique à une relation avec sa mère comme personne entière et être aimant. Néanmoins, quand l’enfant y parvient, surgissent des sentiments de culpabilité liés à ses impulsions destructrices dont il craint alors qu’elles ne soient un danger pour l’être aimé. »

Mélanie Klein, Le sévrage, 1936

Et l’amour fût

La mère se dégage progressivement de son statut d’objet sein en devenant une mère aimante. L’élaboration fantasmatique qu’elle suscite, qui est de l’ordre de l’amour, permet à l’enfant de se dégager à son tour de la pure satisfaction materielle de ses besoins voire de ses plaisirs.

L’amour et la haine sont les deux états affectifs premiers, tous deux issus de la pulsion, mais il ne correspondent pas à un afrontement direct entre l’eros et la pulsion de mort.

Si la réparation aimante est largement fantasmatique, intrapsychique, la haine est vécue par le corps, sous forme d’insatisfaction, et immédiatement projetée : elle est attribuée au sein de la mère dans sa double forme d’objet interne et externe. Elle devient un imago pour reprendre ce terme kleinien qui devient le support de toute identification.

C’est par le clivage que l’enfant effectue la première opération psychique, à la fois de défense et de création d’une formation réactionnelle. Le clivage est le précurseur du refoulement et de la sublimation qui s’ensuit. Le clivage permet le déplacement de la haine en tendresse. Elle y perd son but destructeur tout en gardant son substrat corporel pour le mettre à la disposition de l’amour. Le vocabulaire et les gestes trahissent son origine violente et sexuelle. Le baiser est une esquisse de dévoration et les mots d’amour se nourrissent d’une forte ambiguïté. Trop d’amour tue.

Le sursaut de l’éros

La position dépressive est faite d’oscillations entre un pôle traumatique où dominent la douleur, l’angoisse et la culpabilité liées à la perte de la mère objet partiel, facilement halluciné, puisqu’elle devient objet complet comme le sera aussi le sujet, et un pôle dépressif dont l’action s’articule aussi en trois temps : la représentation détachée par le clivage est rejetée dans l’inconscient par le déni qui atténue ainsi la réalité psychique angoissante.

Il ne restera que quelques traces d’une émotion invivable vite submergées par la toute-puissance de la pensée. D’autres traces se situent du côté de la plus belle émotion. Le psychisme va vite les mettre à l’abri de ses propres attaques sadiques, irrépressibles au plus précoce, en faisant un prototype dégagé de la réalité : l’idéal. L’amour est de cet imaginaire sensé. L’amour devient l’intégrateur entre la réalité psychique et la réalité confrontante.

Mais aussi quelques restes d’une petite part langagière, les bribes d’un récit, qui, en s’articulant à d’autres restes permet la symbolisation, la sublimation dans le modèle cognitif. Ce domaine symbolique qui fait face à l’imaginaire est organisé par la haine et opéré par le clivage. Ni l’un ni l’autre ne sont destructeurs, bien au contraire : ils nous évitent la toute puissance, ils sont à l’origine de la dynamique désirante, ils permettent le lien et la création.

 

Olivier Bouvet de la Maisonneuve et son travail sur Mélanie Klein dont je me suis inspirée pour écrire ce billet m’aident ainsi à parfaire les soubassements de mes positions sur l’éros en entreprise, une autre grande matrice dont le sujet peut éclore avec rage et tendresse tout autant. Et en société également.

A chaud en vidéo :

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

Tagués avec : , , , ,
Publié dans Slide Home, Whatever Works

Laisser un commentaire

Se former

Pour ne rien rater de nos publications et apporter vos commentaires.

Suivez-vous!

Recommandé par psychologies