Les destins de la haine

En clôture du thème posé de la haine au féminin lors de la Conférence du 19 novembre 2016 de l’Universite de Paris Diderot

Le destin de la haine

Tout ce qui va de la juste colère au meurtre du frère

Et vice-versa ?
Claire Gillie
Psychanalyste Chercheur

 

Il est un impératif de vengeance dans les lois divines du mythe.
S’y succèdent des scènes de meurtre et de vengeance. Ces scènes constituent la chaîne des signifiants indépendante du récit.

Comment la haine vengeresse entraîne le processus de la colère au passage à l’acte ?

De la saine colère à la colère pure.

Dans une déliaison pulsion de vie pulsion de mort.

Les déesses vengeresses endosseraient les surmoi.

Reprenons le mythe freudien de la construction du fantasme : « on bat un enfant », ou dans une traduction fidèle, on regarde un enfant se faire battre.
Cette scène met en relief la haine de la sœur envers le frère.
Des enfants morts dans les rêves des analysantes font référence à des frères morts.

Il est un élan vengeur entre les dieux primordiaux, entre dieux et demi dieux, puis les dieux et les hommes, qui finit par se porter sur les enfants, éclaboussures de sang avalées jusqu au bout dans la présentation d’Elisabeth au sujet des rites Cingalais.

De l’excitation de la colère jusqu’à l’acte meurtrier, quel chemin ? Quel destin !

La colère c’est une vive émotion se traduisant dans le physique et le psychique ; elle ouvre dans la violence sa part grandiose !

Juste, sainte colère. Manifestation violente de la justice divine.

Le devenir de l’excitation est abandonné au profit de la justice, l’éthique, la morale…

Et si c’est la vengeance, la justification est d’autant plus grande, acte de l’offensé envers l’offenseur !

L’agression comme mouvement allant percuter l’autre apparaît.

Dans la disposition à la névrose obsessionnelle, ceci explique la relation au monde extérieur étranger et fournisseur d’excitations selon Freud. Pourtant elle ne s’assouvit pas. Elle ne s’assoupit jamais. Elle cherche une nouvelle victime, elle passe de génération en génération.

L’acte s’inscrit et sinistre le lien social. Va jusqu à détruire son objet même et s’en détache.

Dans la post histoire du meurtre on trouve la recherche en loi, à rendre justice ou blanchir l’acte meurtrier refoulé.

Dans la haine pure, il n y a pas le temps de se construire un processus. C’est le cas de Moïse et de la lèpre sur le visage de sa sœur Myriam aussitôt qu’elle doute de la relation de son frère à Dieu.

Quand il n’y a pas de père qui tienne, la présence terrifiante de la mère est un surmoi féroce, impératif, oui, incomprise.

Le surmoi a un rapport avec la loi alors qu’il est lui même une loi insensée qui tend à la méconnaissance de la loi !

Impératif qui ne se discute pas.

Dispense de la culpabilité.

Dans le mythe la violence est prescrite et ne connaît pas le refoulement.

Le parricide (fratricide) freudien est de cet ordre : dans la bible l’épisode de Cain et Abel condamne la descendance à l’exode et à l’errance.

Dans le mythe antique les Erigny convoquent l’infanticide par le démantèlement et la dissolution.

Leur destinée est de venger l’homme assassiné.

Erinae : pourchasser

Les Eumenides sont les Erignyes mêmes, dans leur versant de bienveillance , de mener l’action à bien. Dans le Chœur Grec il est terreur de les voir et d’entendre leur nom, mais lorsqu’il surgit il fait loi. Elles instituent la loi.

Une loi du talion qui bien comprise rend haine pour haine, meurtre pour meurtre, « œil selon œil, dent selon dent ». Ceci est la juste traduction. Le poids, la mesure est à la hauteur de l’affront. Pas du même. De la réparation. Du rétablissement de la justice.

La loi du talion autorise une voix vengeresse à s’élever dans l’individu.

Surgissement de l’inconscient au centre de la psyché humaine.
Conrad Stein, dans « Les Erignyes d’une mère » s’intéresse aux souffrances déchaînées sur Oedipe – ce qui survit à la mère.

Il est un choix impossible dans le réel lacancien, entre les erigni du père et les erigni de la mère.

Discorde et amitié.

Comment cela cesse ?

Par le destin de la pulsion.

Les Erignyes doivent s’exprimer pour faire justice. Faire chuter la jouissance effrénée par la parole, mais leur haleine et leur salive même est du poison.

Les Trois temps de la vengeance comme les trois temps de la séance chers à Lacan :

1) Le destin, la prédiction invoquée.

2) Le temps de com-prendre, prendre-avec, tous les éléments, prendre les enfants, du père et de la mère alors.

3 ) Le temps de l’instauration de la loi, la parole selon la parole, le temps pour conclure.
« On bat un enfant » prenant le frère comme objet de la haine, produit le ciment du lien et de la discorde ; projette sur les murs l’interdit œdipien.

« On abat un enfant, on tue un enfant » reprend Serge Leclaire

Dans ce « bat » Il y a en effet le coup meurtrier dans la version originale allemande de Freud.

« On » représente le père.

« L’enfant » est passivé, battu par le père.

C’est un corps à corps dont l’enfant qui regarde est privé, une rencontre sexuelle.

Dans le déclin du complexe d’Œdipe, la fille aînée doit au moins une fois rencontrer le châtiment du père pour retrouver sa place.

Ou, si le meurtre s’accomplit c’est la sœur rivale qui est « choisie ».

Le cas de la mort subite est une clinique de ce fantasme. La mort du nourrisson provoque dans la famille un déchaînement fantasmatique, puisqu’aucune explication de santé ou de savoir faire ne s’y oppose : la mère est suspectée d’infanticide, la sœur de fratricide.

Chacun revoie ses gestes, chacun passe en revue les possibles coupables. L’idée d’infanticide excite la haine. Et la haine est contagieuse, épidémique, dans l’espace et dans le temps, familiale, clanique.

Là où était la haine, puisse la justice advenir, et retraduire tout le savoir culturel dans le savoir de l’inconscient. Le mythe partagé est un mi-dire, expression et déformation du savoir humain.

Les Erignyes déclenchent, expriment, c’est leur force !
Elles renvoient à un droit originel avant la symbolique.
À une poussée vers le haut des choses qui sont pulsionnelles.

La femme pourrait-elle développer une politique de la haine ? Il faudrait pouvoir dire, et bien dire… Comme les Erignyes qui empoisonnent, sans la mise à mort. Lorsqu’il n’est plus possible de dire.

Dire encore. Femme en corps.

Illustration Sorolla

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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