Double digit growth

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La simple vue de ce changement calendaire – paradoxal, vers le rouge et vers le trop d’un coup -, de l’an 2020, m’a téléportée, moi, dix ans en arrière, dans ce temps où l’entreprise était mon bastion, face au monde et à moi-même certainement, et où le CEO clamait à chaque réunion au sommet de notre stratégie mondiale, lors du changement d’année, l’objectif, SMART bien of course – spécifique, atteignable et acceptable, mesurable et borné -, d’un DOUBLE DIGIT GROWTH.

Aujourd’hui il doit plutôt fantasmer sur une baisse de son empreinte carbone et sur des stocks options en cryptomonnaie ni sonnante ni trébuchante, virtuelle et c’est tant mieux. Ce patron, français d’origine, américain d’expatriation seulement, s’était retrouvé au JAIL de l’aéroport de Miami. Entendez bien, plutôt que la prison du Far West, avec les Dalton compagnons, la cellule de rétention et privation de liberté intégrée aux bâtiments, pour les présumés clandestins, les dealers et autres fugitifs sous mandat international. Pour lui il ne s’est agi que d’affront à l’autorité. Son tempérament sanguin a explosé à la figure de l’agent de douanes qui le contrôlait à l’arrivée.

Son discours nous a manqué. Il était le seul patron d’unité à pouvoir clamer cette croissance, l’appeler de tous ses vœux, et rester chaque année aux portes d’un neuf, d’un huit ou d’un sept pour cent invariablement célébrés. Les autres business maintenaient à dures peines une petite croissance tout juste supérieure à l’inflation. Ils faisaient vivre la plupart des employés et cela suffisait à la pérénnité du projet.

J’ai fait partie du nettoyage de printemps sans Prague, lorsque l’ensemble industriel a été vendu au géant du secteur. Le CEO de la Business Unit dont j’assurais la stratégie de communication marketing a été maintenu aux commandes et rappelé à plus de sobriété, dans ses projections et dans ses airs. A davantage de green attitude et de design fonctionnel. Le nouveau commandement a son siège en Allemagne.

J’ai abandonné moi-même en partant des moyens faramineux et un plaisir esthétique qui était rare dans mon métier, surtout dans le dur des industries qui furent les miennes jusqu’ici : l’industrie financière, celle des technologies de l’information et enfin la biotech de compétition.

J’ai revu mes comptes à zéro, ma vie est devenu frugale, à la campagne de Sens, et mes choix éthiques : je n’accompagne pas de puissants, ni de beaux semblants ni de séductrices. Du moins de prime abord. Chacun de mes accompagnés révèle peu à peu – et c’est le but recherché – son narcissisme, son autoritarisme et sa contrebande sociale. Certaines séances les envoient une nuit en prison, comme pour mon donneur d’ordre référent. Ils en rêvent et ils débloquent leur conflit intérieur. Ils revoient à la baisse les idéaux narcissiques ou dominants qui faisaient leur tempérament de sang qu’il soit froid ou chaud. Peu importe.

Je contribue à la décroissance de leur égo et de leur empreinte toxique, sur la terre et sur les autres.

Là où « ça » existe, le « moi » doit advenir – C’est de ces seuls mots que Sigmund Freud pouvait décrire intégralement une analyse. Nos motions pulsionnelles, le « ça », calées sur nos besoins vitaux et nos désirs libidinaux, ne peuvent produire qu’un « self », un masque, un égo, un JE JE JE … Le JE peut être prononcé par le « moi » mais il peut aussi répondre aux seuls besoins de la conformité, apparaître comme étant le moi social alors même qu’il est vide de lien. Plein de force vitale et de tout son contraire, meurtri, avorté. C’est là notre torsion intérieure que nous projetons sur les autres lorsque nous les prétendons nous présurer, nous limiter ou nous exiger. Et l’escalade est symétrique, dans la violence ou dans l’isolement.

Pour former un « moi » il est un « toi » sans murs auquel pouvoir s’identifier, et il est le temps du rêve, ou du moins de l’introspection sincère, et sensble plutôt que les barreaux acérés de la pensée rationnelle et dominante.

Je ne sais pas si Bertrand, tel était le prénom du CEO, s’identifiait, comme tant d’autres, à des résultats, à un aboutissement sûr et certain, quasi-mortel, plutôt qu’à l’expérience de l’autre et la confiance dans le lien. Et les effets écologiques – au sens le plus large, actuel, de l’équilibre économique, social et planétaire, de proximité et effet papillon à l’autre bout de la terre – virant, virevoltant tout naturellement vers le vert, prenant tout son temps

Je vous souhaite du bon temps en 2020, de la joie dans la rencontre de tout ce qui n’est pas vous : votre avenir possiblement.

Auteur : Eva Matesanz

Eva Matesanz est psychanalyste et socionalyste. Accréditée pour intervenir en entreprise en tant que coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique - la clinique c'est le cas par cas - au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation croisée des penseurs de l'inconscient et de ceux de la volonté. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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