Écouter la musique de l’Autre : Bowie

Qu’est-ce qu’on peut écrire sur Bowie? Qui ne l’ait déjà été? J’ai usé le vynil de Ziggy, le disque parfait. J’avais 17 ans. Je faisais trois kilomètres à pinces pour rentrer chez moi juste pour déposer une petite fiancée, encore recouverte de rosée, devant sa maison. On se tenait la main. Les petits oiseaux chantaient. Les fleurs dans les arbres, elle s’appelait Cathy, à la fin je l’ai trouvée trop tarte. Ou alors c’était moi. On écoutait Bowie, Floyd, Zeppelin, Cocker, Genesis, Spooky Tooth, les Beastones. Bowie et le glam rock, euh. J’aimais pas tellement son côté caméléon, prophète et soirée déguisement, ce que j’aime général c’est la musique. Le cirque androgyne m’emmerdait le dandysme poseur aussi. Je l’ai suivi de loin, avec estime et respect mais globalement sans passion. Il avait hypnotisé margot. Les yeux vairons, sa beauté bizarre, son élégance, son côté défilé de mode pour junkies. On avait du le faire chier quand il était petit avec ses yeux, éclatante revanche. Au cinéma il a toujours joué Bowie, même quand il était prisonnier des japonais. Etrangement alors qu’il était si distingué, comme un marquis de transylvannie, il était peu sexuel. Je veux dire les filles se seraient trainées à genoux pour toucher sa cheville mais il ne sentait pas le fauve. C’était une bête de scène détachée. Vous avez imaginé le sexe de Bowie? Pas sûr. Contrairement à Jagger. Lui-même n’était pas bien sur de son identité sexuelle, il a dit tout et son contraire. Mais faut-il croire ce que ces gens disent alors que toute leur vie c’est à eux même qu’ils parlent, nous ne sommes que leur caisse de résonance. Plus tard j’ai refait le parcours. J’ai pu écouter la musique sans penser au costume croisé ou aux cheveux rouges. Hunky, Ziggy, Low, Aladdin sane, et bien plus récemment Heaten m’ont passionnés. Cette voix de crooner cosmique, ce vibrato qui ressemblait à un chevrotement, la puissance soudain, celle qu’on attendait pas, alors même que le type avait osé se confronter à Freddie Mercury la plus grande soprano du 20ème siècle. Bowie qui avait refusé l’anoblissement parce qu’il l’était naturellement dans sa principauté personnelle, était un fantôme qui planait sur nos consciences. Lord David, priez pour nous. Rarement un artiste aura été à ce point présent et absent, parvenant à garder le secret et choisissant sa lumière. De rock star il opté pour le statut de Star tout court. Aujourd’hui il ne se réincarne pas, il fait ce qu’il a toujours su faire le mieux: le désincarné. C’est la garantie matérielle d’être éternel.

Denis Parent
A propos

Denis Parent est un journaliste, réalisateur et écrivain français né à Cambrai le 28 novembre 1954. D'abord journaliste spécialisé dans le cinéma (Première, Studio Magazine, Ciné Cinéma), c'est en tant que réalisateur que Denis Parent se fait connaître. Il est l'auteur de plusieurs courts métrages dont "Va au diable", et d'un long, "Rien que du bonheur", une comédie avec Bruno Solo. Ancien étudiant en lettres, c'est aussi dans ce domaine qu'il exerce ses talents : scénariste de bande dessinée, auteur de nouvelles et de pièces de théâtre, depuis son île, en toute clandestinité. Il a publié ainsi "Perdu avenue Montaigne vierge Marie" (2008), "Un chien qui hurle" (2011), "Grand chasseur blanc" (2014), et aujourd'hui "Sanguinaires" (janvier 2016), le second tome d'une trilogie dite "nomade". Le troisième "Une fleur de frangipanier, un verre de Saint Julien et un baiser" devrait paraitre dans les deux ans. Le point commun de ces livres, comme leur titre générique l'indique: des histoires de gens qui fuient, bougent, voyagent, cherchent. Bref refusent la sédentarité, l'immobilisme. En partage sur E V E R M I N D les coups de cœur, et au coeur, d'Eva.

Publié dans Ever Whatever, Slide Home

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