Elle

– Les séances sont tellement agréables et visiblement de grande aide pour elle que j’ai l’impression de rater quelque chose qui nous échapperait… Quelque chose de grave peut-être.

– Aimez-vous cette femme ?

– Oui. Beaucoup. Même si je vois bien qu’elle ne l’écoute pas !

– …

– Elle s’émerveille lorsque je m’anime. Et c’est lorsque je parle que je m’anime d’émotions. Et je crois que c’est cela qu’elle aime à son tour. Comme moi je l’aime vivante quelle qu’en soit la raison qui nous trompe dans nos mots. Et être ensemble, c’est tout.

La cure par la parole ne tient pas, des fois, tant que ça, aux paroles, c’est une congrégation. Le mot cure lui-même veut dire rassemblement !

**

– Elle a perdu son père. Je crois bien qu’elle l’avait enfin trouvé, le père, dans nos séances et voilà qu’elle apprend qu’il est mort loin d’elle cet été.

Le superviseur ne dit rien. Moi, en réponse de ce rien qui est un tout, je ne dis pas plus, et lorsque je la retrouve elle se dit et elle se trouve à son tour.

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– J’accompagne des hommes désormais, et quand ça tient à quelque chose ça y tient !
– …
– Vous êtes un homme et ici c’est moi qui parle, alors je ne me rends pas bien compte. Mais dites-moi au moins pourquoi vous tenez autant à un seul truc !!!
– …
– Je m’explique.
Les femmes c’est foisonnant. D’idées et de sentiments. Je peux me perdre dans leur bois et rien que cela est rafraîchissant. Pour elles et pour moi. Et nous sortons du bois aussi régulièrement. La clairière de la mère… Le buisson de la femme dans un premier temps !
Alors, ce truc dont les hommes pendent… – Je m’éclate de rire. – Pardon. C’est votre sexe tout simplement ! Et c’est peut-être moi qui y reste accrochée trop !!!

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– Il se pense sous menace de mort. Il travaille dans une entreprise dans laquelle autant le suicide que les règlements de comptes allant jusqu’au meurtre sont une réalité. C’est un coaching d’entreprise alors il ne veut pas aller dans son vécu et son fantasme personnel meurtrier.

– …

– Je sais seulement qu’il est chasseur, qu’il a toujours travaillé, pas n’importe où, berger, montagnard, forestier, dès l’enfance, pendant les vacances, et je lui demande où était sa famille alors. Et il me répond qu’il n’en a plus maintenant. Déçu. Éloigné pour de bon.

J’ai oublié de dire au superviseur que ce client que j’accueille comme un solitaire a une belle femme et de beaux enfants. Comme si moi même je l’éloignais des siens. Et c’est cela que je retiens de cette supervision. Le non-dit. C’est un nouvel accompagnement. Le superviseur ne dit rien avec précipitation. Ceci met en exergue mon non-dit, souvent.

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Changement de décor

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Nous sommes en séance de groupe et ici c’est moi le superviseur, en duo avec André de Châteauvieux pour les besoins du collectif : il est plus difficile pour le conducteur – conducteur au sens sensible et naturel et non dirigiste -, d’amener chacun à faire supervision. Il est tentant pour chaque participant de se fuir lui-même en prenant en otage l’animateur face au groupe, le groupe face à l’animateur, ou diviser le groupe, et faire des otages dont personne ne reconnaît plus le caractère, trop occupé par le jeu pervers d’un seul, à croire l’autre en difficulté et pas lui même.

Nous sommes au sein d’un groupe dont les séances précédentes ont fait tourner tout ces scénarios possibles, et puisque nous sommes deux, nous sommes enfin au clair sur qui est le fauteur de trouble. C’est toujours délicat, de l’isoler, de le démasquer ou tout simplement de ne plus le laisser déplier son scénario morbide et en cela sournois. Les agressivités patentes sont la vie. La pulsion de mort est latente, pleinement inconsciente, elle se propage sans même affleurer au manifeste de la vie du groupe. Légèrement au manifeste de la vie de chacun, mais chacun lutte de son côté, trop vivant et trop soucieux sincèrement de l’autre et du lien pour faire comme le narcissique pervers : empoisonner autrui pour s’éviter lui même dans son humanité.

Nous sommes face à Elle est c’est indescriptible ce que cette fois nous voyons bien se déplier sous nos yeux. Seulement, moi, je me sens mal, et c’est cela que je peux apporter de vrai :

– Je suis désolée. Je vais devoir me retirer de l’animation de ce groupe. Je ne puis plus y exister.

Et il n’y a qu’Elle qui se démasque seule incapable d’être juste sensible à ma réalité comme les autres de suite l’ont été. Elle se sent visée et réclame une attention et même davantage, que je ne puis lui donner. Pour aller au bout de mon fantasme – entendons-nous bien, c’est important d’y accéder, sans que ce soit un impératif réel – Elle veut ma mort. Puisque je dis ne pas exister et qu’elle me demande de me vider ou alors cela « prouve » que je ne veux pas lui donner ce pour quoi elle me paye le temps convenu et en ce lieu où nous sommes enfermés. Elle pervertit le cadre jusqu’au bout bien sûr sans le nommer. Moi c’est par ce cadre que je me sens tenue alors que ce n’est sûrement pas pour être ravagée !

Et c’est alors à ma séance de psychanalyse cette fois – la supervision me va si bien pour mes petits égarements, humains, la psychanalyse agit à chaque fois que le trauma se représente et ce n’est pas rien – c’est en cette belle séance de psychanalyse du lendemain que se confirme que c’est le moi social en moi dont celui qui n’en a pas ou si peu, se saisit comme d’une violence bien plus répandue dé nos jours et sous couvert professionnel et civilisation bel, que la violence animale dont je sais si bien jouer en toute créativité.

– Dans mon enfance ce sont toujours des êtres mal éduqués – des bonnes pas suffisamment bonnes, sans culture, sans amour, le savoir et l’aimer dansent ensemble bien dosés ; des maîtresses dont la sublimation que pourrait apporter le métier de la transmission, fait d’amour et de savoir encore une fois, n’est pas le choix conscient, c’est si accessible et réjouissant d’être sadique sans plus, pulsionnel de facilité – ou carrément des enfants bien plus jeunes que moi…

Et je vois le sourire de cette petite fille de six ans qui me martyrisait dans la cour de récréation alors que je la doublais en âge, et en attention. Je partage avec le psychanalyste ce lien puissant.

– Oui. C’est certainement une scène intermédiaire.

– Pardon ?

– Je veux dire que cette scène de la cour de récréation remue un trauma subjacent.

Comme je suis dans la reviviscence, dans l’affect, de ce savoir tout personnel que je viens d’acquérir – c’est cela l’analyse, corps et psyché ébranlés dans leurs tissages qui tenaient jusque là si bien… – comme je suis déstabilisée, je vis mal son « exigence », qui est la mienne, mon transfert, de poursuivre, comme je ne le pouvais non plus face à Elle qui me voulait du mal… Le psychanalyste ne veut rien. Je poursuis rassérénée de cette pensée.

– Oui. Derrière le sourire carnassier de cette petite fille dont je n’ai pas su me protéger je vois le sourire adoré de mon petit frère. Un sourire vrai que j’aime et j’ai aimé tellement, même si, ou parce que, j’ai failli le tuer enfant… J’ai bien compris depuis que j’ai été débordée de ce que les parents ne parvenaient pas eux mêmes à contenir, nos deux vitalités, et je ne m’en veux plus, mais là, il y a ma part à moi de vécu qui se fait jour…

– Oui. Il est sain et naturel pour un aîné d’avoir le fantasme de tuer son frère. Il est terrifiant, destructeur de lui même pour un aîné d’être amené à le réaliser.

– Oui. Vous le savez bien. Je l’ai donné pour mort cette fois où sa tête alors qu’il avait lui-même six ans a violemment cogné contre le mur du couloir lors d’un de mes emportements. Jusque là comme pour le protéger, me protéger de moi, je tirais ces cheveux comme une caresse de plus, je le coiffais si souvent ! Là je les avais lâchés c’est par le cou, puis en soulevant tout son corps que j’ai tiré de lui comme pour une naissance à l’horreur, au meilleur, tout est mélangé pour moi dans mon désir, le destin de ma pulsion. La mort était présente. Cela oui. Furieusement.

– …

– C’est donc de cela que j’ai voulu protéger cette petite fille de la cour de récréation, et moi même. C’est de cela que je protège mes accompagnés. Et c’est souffrant. C’était souffrant… Je n’avais pas pris ma part de traumatisme…

– Oui. Et c’est très important. Ce que vous venez de vivre vous éclaire, et surtout libère cet inconscient qui autrement est répétition. Talentueuse, certes, vous avez incorporé l’interdit c’est le cas de le dire, comme cette femme que vous dites « Elle » ne l’a pas fait et tente sans succès de jouer avec vous. Vous avez été professionnelle et vous l’êtes ici, d’oser aller jusqu’au bout, pour vous, pour votre métier.

Mon cadre intérieur se rétablit doucement. Et là je pars retrouver mes fleurs et la beauté du monde et de vous encore.

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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Publié dans Slide Home, Whatever Works

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