Éloge du clin d’œil dans l’expression sur les réseaux sociaux

imageS’il y a bien une réflexion que j’ai entendue une bonne centaine de fois à propos des réseaux sociaux, c’est celle qui affirme, péremptoire et définitive, que ce monde où ces gens racontent ce qu’ils ont bouffé, à quelle heure ils ont fait pipi ou qui publient les photos de leurs pieds en pleine page est un espace inutile, vain, stérile. Qu’il n’y a que ça à voir et que c’est pour cette raison que l’on y perd son temps.

Cette caricature des conversations sur le web social est l’argument massue de tout un tas de gens qui s’estiment supérieurs à ce flot discontinu de futilités sans le moindre intérêt intellectuel.

Il y a quelques années, François Bayrou qui était l’invité de la matinale de Jean-Jacques Bourdin sur RMC avait eu cette répartie parée de condescendance pour répondre au jeune journaliste qui lui demandait pourquoi il n’avait pas de compte Twitter : « Mais, croyez-vous que l’on puisse résumer ma pensée en 140 caractères ? » Un silence gêné avait suivi, marquant toute la portée de l’incompréhension mutuelle.

L’année dernière et alors que je faisais une présentation au sein d’une grande entreprise sur l’importance des réseaux sociaux dans la formation de l’opinion, le patron m’interpella et me dit : « Si vous estimez que les gens vont m’apprécier davantage si je leur dis que j’ai mangé un bœuf bourguignon le week-end dernier, c’est que ce monde va mal, très mal. » Ce à quoi j’avais répondu quelque chose du style : « Au moins, certains comprendront que vous êtes un homme comme les autres, sensible aux petits plaisirs de la vie et pas cette personnalité un peu froide et distante que tout le monde devine.»

Vous qui me lisez, j’imagine que vous en avec aussi en mémoire de ces avis tranchés formulés par ces gens qui se sont servis des années durant de cette posture caricaturale pour mieux exprimer leur retrait de cette conversation planétaire.

Bien sûr que cela n’a aucun intérêt éditorial de faire une photo de ses pompes et de son jean troué comme celle que j’ai faite cette semaine et que j’ai mise en illustration de cette note. Bien sûr que ça ne va pas changer le monde de tweeter sur son menu, sur le fait qu’on est à l’aéroport, prêt à embarquer, sur l’absurdité des conversations d’un voisin de RER,… Bien sûr que c’est insipide au possible de poster un « Bonjour à tous » à la cantonade de ses followers et que cela n’apporte rien, ni du point de vue de l’acquisition de connaissances, ni de celui de l’enrichissement par l’information.

Mais pourquoi vouloir absolument associer « l’important » dans les relations humaines uniquement aux échanges de haute volée ?

Les clins d’œil que nous sommes des millions à nous adresser les uns les autres contribuent à tisser une toile d’affections croisées qui sont le ciment d’une nouvelle façon de créer du lien social. Ce n’est pas le message qui est important, c’est la finalité de l’expression, ce qu’elle va produire comme émotion chez l’autre. C’est la sédimentation de toutes ces couches en 140 caractères qui nous procure le désir d’échanger ou pas avec des personnes dont nous ignorions tout auparavant. Et n’oublions jamais que dans réseau social, il y a le mot social.

Ces clins d’œil sont des opportunités uniques de diversifier l’expression et de permettre à ceux qui nous suivent d’apprendre et connaître autre chose de nous.

Avant que j’ouvre ce blog en novembre 2004 (et oui, presque 10 ans), les gens de mon milieu professionnel savaient de moi que j’étais un entrepreneur, le patron d’une agence de relations publics qui avait pas trop mal réussi, que j’avais la quarantaine et que j’étais vaguement intéressé par les nouvelles technologies. Et c’est tout !

Depuis, au fil des notes que j’ai publiées ici et des tweets que j’ai commis, je suis heureux que les gens sachent autre chose de moi. Si je suis toujours dans les métiers de la communication et de l’influence, ça me fait franchement plaisir que les gens sachent pourquoi et comment j’ai cheminé dans la vie, qu’ils connaissent ma sensibilité de citoyen fut-elle engagée et tranchée politiquement. Je crois important aussi que ceux qui me suivent puissent identifier les valeurs qui m’animent et qu’ils fassent avec moi le chemin de mes ambitions. D’un point de vue certes plus anecdotique, j’aime aussi partager mes expérimentations culinaires, mon goût des jardins, ma « main verte », ma progression laborieuse au golf, ma passion des voyages et de tout ce qui se rapporte aux bateaux, mes coups de cœur et mes coups de gueule,…

Qu’est-ce que cela m’apporte ?

Ce ne sont certes que des clins d’œil mais la satisfaction que je retire de leur partage est cette intuition parfois confuse que les gens me connaissent tel que je suis et non pas uniquement via l’image aseptisée et contrôlée du professionnel en représentation. Et j’aime cette idée !

L’engagement individuel et personnel sur les réseaux sociaux offre à ceux qui le veulent bien des clés de compréhension sur un individu, clés qu’aucune stratégie de communication traditionnelle ne pourra jamais apporter. Dans la conversation qui nous anime, nous utilisons ces clins d’œil comme des marqueurs existentiels à la source du lien que nous décidons de créer. Et là, nous revenons à la problématique centrale de ce débat : Qu’est-ce qui est important ? Connaître les gens tels qu’ils sont réellement ou tels que leur fonction les met en scène ? Doit-on ériger une barrière infranchissable pour protéger tout ce qui est personnel et le bannir de la dialectique des conversations publiques ?

Pour ma part, j’ai évidemment une préférence pour la première solution. Et c’est là que je trouve tout l’intérêt des réseaux sociaux d’ailleurs. Outre le lien qu’ils m’ont permis de créer avec vous, ils m’offrent régulièrement la possibilité de mieux connaître certaines personnes et de mieux en comprendre les aspirations.

Mais attention, je fais bien la différence entre ce qui est personnel et ce qui est intime. Si j’affirme que les expressions qui éclairent une dimension personnelle de l’individu l’enrichissent, je pense aussi que le partage de l’intime n’a pas sa place sur les réseaux publics et que l’on doit le conserver pour ne pas troubler un message par une expressivité hors sujet.

J’ai à de très nombreuses reprises été séduit par les clins d’oeil que les gens autour de moi adressaient. Et cela peut aller de personnalités très célèbres comme Nikos Alliagas dont j’ai découvert la très belle sensibilité artistique et notamment photographique, à de simples individus comme cette collaboratrice de mon ancienne agence qui a récemment posté sur Facebook des sons qui m’ont mis sur le cul et fait découvrir en elle une chanteuse superbe que j’ignorais totalement. On gagne toujours à s’intéresser à autre chose qu’à l’évidence que l’on croit être le socle principal d’une personne.

Certains appelleraient ça des suppléments d’âme. Je dis pour ma part que l’accumulation de ces petites choses sans importance, ces clins d’œil lancés comme des bouteilles à la mer, sont les nouveaux marqueurs de nos sociétés connectées. Ils sont bien plus importants qu’on ne le pense. Ils nous rapprochent les uns des autres sans jamais être intrusifs car nous avons toujours le choix de suivre ou ne pas suivre un individu.

D’un point de vue professionnel, ces clins d’œil sont un moyen formidable pour les personnalités publiques, patrons, entrepreneurs, politiques, artistes, intellectuels,… d’enrichir leur propre réputation par des attributs d’images qui se révèleront très précieux. Ces touches apparemment sans importance permettront d’accéder à une meilleure visibilité et seront utiles pour nouer un lien d’affection solide avec le public. Ils seront les marche pieds d’une image riche, inspirante et attachante.

Donc, méfions nous de nos mépris instinctifs guidés par les convenances d’un autre temps. L’essentiel n’est pas toujours là où on le croit.

A suivre… 😉

 

Christophe Ginisty

Expert de la communication d’influence et de la révolution digitale, Christophe Ginisty a débuté sa carrière en créant à l’âge de 24 ans "Rumeur Publique" qui deviendra l’une des principales agences de RP en France spécialisée dans les nouvelles technologies. En 2011, il rejoint Edelman comme Directeur Général Adjoint pour l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique avec la fonction de European Digital Evangelist. Elu Président de l’International Public Relations (IPRA) pour l’année 2013, il co-crée avec la Fédération professionnelle en France, Syntec RP, la conférence ReputationWar en janvier 2013 pour contribuer à sortir le sujet de la "gestion de la réputation" des débats purement techniques liés aux réseaux sociaux. Observateur passionné de l’impact de la révolution digitale sur la société, il ouvre son blog personnel en novembre 2004, fonde en 2008 l’ONG Internet sans Frontières pour interpeller l’opinion sur la nécessité de préserver la liberté d’expression en ligne et publie en 2010 l’essai "Allons enfants de l’Internet !" (Editions Diateino). Conférencier international, Christophe est aussi professeur de lobbying et de stratégies d’influence à l’INSEEC (Paris). Et Auteur d'esprit. Ici. Bienvenu...

Tagués avec : , ,
Publié dans Slide Home, Whatever Works

Laisser un commentaire

Pour ne rien rater de nos publications et apporter vos commentaires.

Suivez-vous!