Érotiser l’entreprise, ou elle vous érotisera

Il est formateur et il anime aussi des équipes sur des projets de transformation d’entreprise. Dans cette équipe une jeune femme lui plait. Ce n’est pas la première fois. Il sait que cela le rend vivant et que son intervention gagne en justesse et en sensibilité. Seulement, cette fois-ci, il ressent une gêne vis à vis des collègues masculins. Il ne parvient pas à se sentir vivant comme jusqu’alors.
– Oui. Vous vous voyez plutôt mort.
– Pardon ?
– Vous accédez à l’interdit premier. Si vous avez la femme, la toute première, votre mère, votre père peut vous tuer.
– Ah oui ! Je reconnais que je ressens la possibilité d’une sanction professionnelle.
– D’un châtiment. C’est alors le rapprochement du père que vous attendez plus que tout. Ce que vous craignez est ce que vous désirez inconsciemment.
– Je veux le père ou la mère ? Excusez-moi, je ne suis pas familier d’Oedipe. Et j’ai beau être habitué désormais – un an et demi d’analyse fraye bien -, à me remémorer des scènes de mon enfance me permettant de rendre conscient l’inconscient, ou des rêves récurrents, je ne vois rien du tout ici.
– En séance, il y a peu de temps, vous évoquiez une situation similaire. C’était aussi en groupe de travail et il y avait aussi une participante qui avait attiré votre attention. Mais bien trop tard. Vous n’aviez pas vu qu’elle était mal à l’aise, qu’elle avait décroché du groupe et de son avancement. Elle a fini par vous solliciter en aparté en vous demandant de l’aide. De suite vous aviez refait dans votre esprit le déroulé des sessions et vous aviez reconnu l’existence de certains signes auxquels vous n’aviez pas prêté attention. Vous vous rendez aveugle lorsque le désir vous prend. Vous vous seriez longtemps rendu aveugle. Votre récente expérience semble donner à voir que votre psychisme se lâche, que les résistances commencent à céder. Cela prend des fois 6 mois, des fois 1 an ou 2. Des fois cela ne lâche jamais.
– Et qu’est-ce que je fais désormais si la crainte m’empêche d’animer ?
– Est-ce qu’elle vous en a empêché ?
– Pas vraiment. C’était désagréable de sentir le regard du groupe sur nous deux. J’avais le sentiment qu’ils nous regardaient faire l’amour.
– C’était votre regard d’enfant sur vos parents. Une complicité dont vous étiez exclu.
– Peut être. Je n’ai jamais rien vu. Cela m’évoque mon couple surtout. Je n’ai jamais caché ma fiancé à mes parents et vice-versa. Je l’imposais même ! S’ils voulaient me voir c’était avec elle sinon rien. Ceci a provoqué beaucoup de tensions car ils n’ont pas pu tisser de liens au naturel. J’ai de suite voulu forcer les relations, faire famille alors que je commençais seulement à faire couple et à être un fils au lieu d’un enfant…
– Ce que vous craignez aujourd’hui c’est de vous regarder vous-même en face… Chacun traverse l’Oedipe difficilement. Par deux fois :

  • Enfant, c’est ce que je vous disais : l’enfant se rapproche du parent du même sexe et apprend la rivalité. Il n’est plus un avec la mère. Il et elle sont deux. Elle, si c’est une fille, et elle sont deux. Et c’est avec le père qu’il s’agit non seulement de « la partager » mais c’est avec le père qu’il s’agit de tisser un lien, celui du garçon ou de la fille en devenir.
  • Adolescent le petit d’homme voue une haine intense à ses parents. Ce lien de haine est le sentiment le plus intense, l’attachement le plus libidinal qui soit. Nous sommes toujours sûrs de notre haine. Nous ne sommes jamais tout à fait sûrs de notre amour. Prendre femme alors même que vous vous vivez comme un enfant est un formidable raccourci : la haine intense sert de soubassement à l’amour intense.

– Vous n’avez pas de souvenir de votre déception d’enfant, de ce qui a pu provoquer un épisode dépressif, un léger effondrement vécu comme un abandon. Votre père très pris par son travail, avec ses nombreux déplacements, vous a manqué, pour pouvoir exercer votre agressivité. Vous avez un souvenir fort de votre façon de « tomber amoureux » ensuite. Il est important aujourd’hui de libérer votre épouse de sa charge de tuteur de résilience, de libérer vos parents de leur charge d’accusation – vous leur en voulez encore aujourd’hui d’être les parents de l’enfant qui persiste en vous -, d’apprendre à aimer les uns et les autres tels qu’ils sont, et d’un amour imparfait, moins intensif.
– C’est comme cela que j’aime mes enfants je crois.
– Ce n’est pas comme cela que vous aimez leurs choix amoureux… Mais nous ne développerons pas. Nous allons devoir nous arrêter là pour aujourd’hui.
– Ça c’est vrai. Et je ne saurais en dire plus aujourd’hui… Oui. Nous y reviendrons à la prochaine séance.
– Et au delà. C’est un travail sans raccourci possible que nous faisons. Les raccourcis vous les avez tous pris déjà et vous vous trouvez dans l’impasse du désir.
– Je retourne en formation fort de cette confiance là, vulnérable mais pas vaincu.

Conscient de l’ambivalence des affects comme les racines des fleurs et des épines sont les mêmes.

– Je ne suis pas sûr de mes sentiments vis à vis de mon père.
Il ouvre la séance de cet aveu. Je garde le silence. Il en a l’habitude. Il poursuit de ce qui lui vient.
– Lorsque je le vois tout va bien. Lorsque je ne le vois pas aussi. Je n’ai pas envie de le voir lorsque je ne le vois plus. C’est mon épouse qui me rappelle de prendre des nouvelles de mes parents. C’est de toute façon ma mère qui répond au téléphone et au bout de cinq minutes on s’est tout dit.
– Et votre père, lui parlez-vous au téléphone ?
– Non. C’est impossible. Il a des problèmes d’audition.
Le corps réalise le désir de la séparation.
– De toute façon je n’ai rien à lui dire.
– Et attendez-vous qu’il vous parle lui de quelque chose vous concernant tous les deux ?
Il fait silence de prime abord. Il ne s’attendait pas visiblement à cette éventualité, d’une demande de sa part et d’un refus obstiné. Je ne dis rien. Il dit alors à nouveau ce qui lui vient.
– Nous ne parlons jamais de nous deux, de notre relation, des places de père et de fils, de ce qu’elles signifient pour nous.
– Vous êtes père vous même. Évoquez-vous avec lui la relation à vos propres enfants ?
– Oui. Cela m’arrive. Mais je n’ai jamais demandé de conseil. Je transmets des informations.
– Et de son côté, vous transmet-il alors des informations vous concernant ?
– Pardon ?
– Oui, je veux dire, si vous évoquez par exemple le premier emploi de votre aînée et comment vous êtes fier ou inquiet, dit-il alors pour lui ce que cela lui a fait de vous voir faire vos premiers pas dans la cité ?
– Je ne vois pas.
– C’était une question comme ça…
– Il parle de lui. Il n’a pas pu faire d’études. Il vivait en Afrique dans des conditions de misère. Il a fait ses études alors qu’il était déjà papa. Alors cela oui. Il parle de son investissement professionnel, si fort, qui l’éloignait de nous, ses enfants. Ça s’est moi qui le dit. Lui il pense qu’il était juste à côté de nous souvent, sauf qu’il était impossible de le déranger.
– Et son père à lui, votre grand père, comment lui a-t-il parlé de son métier et comment a-t-il accueilli celui de votre père ?
Je ne lâche pas ce fil associatif même s’il vient de ma seule volonté qui, pour inconsciente, peut trouver la sienne, résiliante. Il sourit.
– Vous savez le père de mon père a fui la guerre. Il s’est exilé. Il n’avait pas de métier. Il élevait des bêtes, il en tuait, il volait. Et il emmenait mon père, enfant lui-même, sur ces chemins buissonniers. Ils ne se parlaient pas. Ils passaient à l’acte leurs besoins les plus primaires. Et ma grand-mère attendait à la maison le retour de leurs chasses ou leurs corps retrouvés. Ça c’est mon père qui le dit : avec son oncle et mon grand père ils ont été coursés à la vie à la mort par d’autres hommes pour étrangers et pour voleurs.
– Ils préféraient risquer leur existence à perdre leur liberté…
– Mes parents se sont pris à mon épouse un jour. Elle était allée leur demander des explications concernant l’aridité de nos rapports. Elle est revenue en pleurs. Elle a été renvoyée sans réponse et sans ménagement. J’ai enfin alors osé affronter mon père de moi même, lui demander, comme vous le supposez aussi, ce qu’il aurait à me dire une fois pour toutes et qui serait mille fois plus doux pour plus humain que le silence et la distance. Il m’a renvoyé à mon tour en me disant de respecter ma mère. Je n’avais rien envisagé de tel, de l’irrespect. La violence est montée en moi et j’ai failli briser la ligne entre lui et moi. Je me suis ravisé. Je les ai vu d’un coup d’un seul devenus de pauvres vieux. Je ne les voyais pas.
– Papa était resté le héros imaginaire, maman, les tendres bras originels… Et le désir de retrouver la force et la douceur en eux était intact.
– Oui. Depuis toujours. Jusque très tard. Depuis je sais que c’est fini mais je ne m’y résous pas. Papa commande, c’est son métier de commandant de bord.
– Et vous vous chassez des commandes et vous les honorez tour à tour. Indépendant, formateur et conseil de haut vol.
– Et je séduis des femmes sans le vouloir. Et sans les honorer, jamais.

– Vous allez enfin pouvoir leur faire une place dans votre transmission, et aussi à eux sans les craindre ni les détester.

Et vous, mieux vous aimer.

 

*

 

Ce texte est un inédit. D’autres partages sont possibles via l’ouvrage Érotiser l’entreprise mais ce sont les vôtres qui vous concernent : venez en formation de votre Eros en atelier de campagne à Sens les 9 avril, 30 avril et 21 mai. Les inscriptions sont ouvertes.

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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Publié dans Slide Home, Whatever Works

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