De la fracture numérique aux multiples fractures du lien… Humain

image[ De la fracture numérique actuelle aux  » fractures du lien  » de touts temps qu’en hommes et femmes nous vivons : une première soirée exceptionnelle de présentation de L’@rt du Lien ]

La fracture générationnelle actuelle prend des airs de musique digitale, entre la génération X et la génération Y : un X de génération « sacrifiée » et un « why » de génération qui ose questionner, à partir d’elle- même, qui vit au présent et consciente de ses intérêts personnels, et qui est à la fois solidaire et interconnectée.

La fracture numérique guette le cœur de notre planète, le cœur de chacun de nous.

Il en est, non seulement ceux qui  » savent  » se servir pleinement d’Internet, qui vivent au quotidien une  » réalité augmentée « , et ceux qui peinent à répondre à leurs mails. La différence ne se révèle pas qu’être ou ne pas être, électronique.

Il y a une fracture bien plus profonde entre :

– ceux qui vivent des relations humaines ouvertes et spontanés ; qui déploient leur affaire légère du seul Fab Lab matérialisée ; qui échangent leur maison avec des australiens, etc

– puis, ceux, tout aussi nombreux, qui ne sortent de chez eux que sur invitation formelle et rituels surannés, ceux qui rejoignent un groupe de réflexion et ratent entre deux sessions tous les échanges sur forum qui ont fait mûrir chacun et le projet partagé de façon exponentielle ; ceux qui appellent encore sur les téléphones des autres en croyant pouvoir être rappelés. S’ils reçoivent un SMS, énorme effort offert, il se sentent offensés.

Toute la vie économique, sociale, politique et intime se trouve imprégnée des usages d’Internet. Toutes nos relations s’encodent comme une interaction web. Pour ceux qui s’y connaissent en html et pour ceux qui s’y connaissent moins. Et ceux qui s’y connaissent, reviennent à des liens aisés, de village, même si planétaire, d’auberge espagnole, même si c’est Babel.

– Pourquoi possèdent-ils si naturellement l’art du lien ces Yers nouveaux ?

C’est la question qui surgit là, en cette toute première occurrence d’une conférence auprès d’un collectif institué sur le thème de recherche et de l’ouvrage du même nom :

L’@rt du lien
Des gestes + naturels pour des relations + humaines
Par Eva Matesanz
Illustré des liens de l’art de Philippe Michelot
Aux Éditions Kawa (Juin 2014)

Ni André, avec qui je co-anime – l’ouvrage étant réceptacle de certaines de nos interventions en duo, aussi bien que de mon travail en individuel : scènes vécues en lien d’accompagnement sur bien d’autres liens qui se nouent ou qui se dérobent pour le patient-client dont la relation est au cœur du métier impossible* qu’il exerce, de gouvernance, de formation ou de soin -, ni André je disais, ni moi-même, ne savons apposer vérités aux vraies questions. Nous ne savons qu’explorer ce qui pose question, d’explorer ce QUI qui se pose la question, et qui se cherche lui-même ce faisant.

Elle, QUI nous questionne ici, elle a déjà assisté à d’autres de nos  » talk show « , qui depuis qu’ils évoluent vers la  » talking cure « , recueillent moins d’adhésion. Mais elle, elle nous revient – elle revient à elle – naturellement. Car elle aime comment nous nous effaçons, et elle aime se vivre en prenant place, auprès du groupe et de nous, de sa parole libérée :

– Ici je peux tout dire sans avoir l’air bête, ni immorale ni excessive !

Elle a tout compris à la règle, et au plaisir, de la libre association.

Notre silence, et celui du groupe, lui fait se retourner la question. Pour réduire la gêne du silence – dira-t-elle plus tard. – Mais le silence n’est pas dangereux, bien au contraire ! – comprendra-t-elle aussi ce soir.

La deuxième règle, complémentaire de la première – celle de la  » libre association  » des pensées et les verbaliser – concerne bien l’abstinence.

Pour seule réponse de l’accompagnant : ne pas répondre au… Patient. Par le silence ou par le questionnement de la question. Car c’est dans l’apprentissage de la patience qu’il trouvera de lui-même bien plus juste que le  » supposé savoir  » de l’analyste qu’il s’est choisi, jamais par hasard : par transfert d’affect inconscient.

Elle, alors, elle se retourne d’elle même la question :

– Je dis ça parce qu’une jeune stagiaire vient de rejoindre l’équipe, et elle y a pris place tout naturellement : un coin de table pas n’importe où, sur l’espace normalement réservé au chef en open space pour bien remplir son objectif d’apprentissage auprès de lui et  » parce que d’ici, je vous vois tous !  » – ajoute-t-elle à notre adresse aussi.

Silence encore.

– Je dis ça parce que moi j’en serais incapable ! Je ne l’ai vraiment pas naturellement en moi cet art du lien qu’elle semble avoir !

Nous sommes observés par ce groupe inquisiteur des mêmes questions : donnez-nous accès à vos sources ! Permettez nous le téléchargement libre de cet  » art du lien  » que vous prônez en vos livres ! Que vous vivez en vos blogs et sur les réseaux sociaux ! Incontournables  » influenceurs  » du nouveau métier de l’accompagnement ! Qui vous fait vivre visiblement des interventions passionnantes en organisation, et l’afflux tout naturel de nouveaux clients en ce marche difficile qui nous échappe, nous, de plus en plus !

André nomme ce qu’ici même tisse le lien au rang de l’art :

– Regarde, Annabelle, comment tu crées ici ta place auprès de nous, et tu cites, comme une mise en abime, l’art de ta brillante collègue : décomplexée entre ces échanges virtuels et réels, elle tisse sa toile à peine elle rejoint une nouvelle aire de jeu. Nous faisons toile pour toi. Tu t’y vis de fait.

Sensible peut-être à tous ces autres autour d’elle qui demeurent silencieux et intimement enragés des non-réponses,  » plug-in  » manqués, elle rajoute une question :

– J’avais une autre question alors : vous êtes deux, dites vous, pour créer  » de base  » une répétition ou transfert de LA relation originelle, toute faite de papa, maman et moi ? Serions-nous alors  » condamnés  » à répéter quelque chose d’aussi réducteur.

L’activité du groupe se réduit et se réduira long temps à sa seule interaction avec André et avec moi. Avec André et moi sans jouer l’un contre l’autre à aucun moment et prendre alors LA place comme jadis réduite à néant !

C’est moi alors de cette pensée qui m’avance vers elle et toujours de l’analyse de son cas singulier :

– Regarde, Annabelle, comment tu ne fais pas que rejouer  » la petite fille » que tu as peut-être été tour à tour avec André ou avec moi. Capricieuse ou boudeuse, enjôleuse ou colérique.

Tu nous rassembles au sein d’une constellation de famille nucléaire mais tu sembles nous regarder comme étant chacun de nous bien à part, entre nous et avec toi.

Et de l’espace aéré que nous prenons à notre tour bien soin de préserver entre nous deux, l’espace de nos différences et de nos existences individuelles assumées, tu sembles faire ta toile de projection de toi, immense !

Plutôt que de te réduire à un  » comme ou contre Eva « ,  » avec André ou pas « , tu explores peut être la relation subtile qui se tisse entre deux êtres, à chaque instant, et qui se dérobe aussitôt, riche de pensées et de sentiments comme le sont ceux qui se bousculent en ton for intérieur. Et chacun ici se retient mais je fais l’hypothèse qu’ils et elles prennent et donnent bien un bout, ou mêmes entiers, ces objets qui s’échangent  » d’inconscient à inconscient  » même à notre corps défendant.

Tu es un monde insondable, et autour de toi tu le génères à l’instant.

Elle viendra en aparté à l’issue de la session :

– Je travaille toujours pour cet employeur reconnu  » à risques psychosociaux « , et une collègue et amie s’est suicidée dans les semaines qui ont précédé cet événement. Ceci est très présent pour moi comme ultime question.

Elle n’est pas du côté de la vie à foison,  » geek  » et  » physik  » à la fois, cette interrogation. Je me laisse faire alors à une réponse qui n’est pas de moi mais d’elle, de ce qu’elle m’apprend :

– Tu as le goût de la vie Annabelle. Ton amie avait probablement le goût de la mort. Peut-être qu’en son enfance, ce moment décisif de construction psychique fragile mais solide où le petit d’homme découvre que, des fois, le petit animal qu’il aime ne se relèvera plus, que papy ne reviendra pas, ou que le bébé dans le ventre de maman n’arrivera finalement pas auprès de lui, pour jouer et grandir, ce moment là, il n’a pas été accompagné des liens vivants de ceux seulement en apparence  » restés  » du côté de la vie avec lui. Ils ont préféré  » partir  » en leurs têtes avec  » leurs morts  » : s’encombrer de la perte plutôt que du désir.

– Cela me touche. Merci…

Solitaire enfin, je repense à ce groupe qui l’entourait à l’instant, encombré de la perte de cette soirée  » perte de temps « , où la fracture numérique a donné le ton, ou la fracture psychique d’avec leur inconscient se tisse, peut-être, ou peut-être non.

André m’interpelle comme s’il avait suivi le fil de mes pensées extimes.

– Crois-tu que quelque chose « s’agit » en eux malgré leur manque d’élaboration ?

L’élaboration est la troisième règle : celle de ne pas seulement  » se dire  » mais de se dire aussi la pléthore de recoins qui surgissent comme des arabesques sur chacun de nos mots. C’est de se poser à chaque son la question de la question : Qu’est-ce que j’ai encore à dire, et qu’il me coûte de dire, de ce que je dis à cet instant ?

Par exemple en cet afterwork là :

– Si je n’aime pas la soirée, qu’est-ce que je n’aime pas, qu’est ce que je fais en n’aimant pas la soirée, qu’est-ce que je ne fais pas etcétéra etcétéra. Ce qui me vient est tout « moi ».

Et je m’entends lui répondre la question que moi même je me pose :

– Ils ont pris le  » virus  » Annabelle, le virus de la vie triomphante en elle, et pas que de papa-maman défaillants. On ne se remet pas de la vie, on se la traîne longtemps.

Elle aura un effet de longue traîne que cette soirée au bord de l’aliénation de chacun. Là où les liens entre les hommes prennent sens comme une œuvre d’art éphémère, chef d’œuvre par instants.

*

Et quand ma fille ado me demande – pourquoi existe-t-il autant de règles ? – cela m’évoque qu’il en est que des règles personnelles que la psychanalyse adopte naturellement en sa pratique – la liberté de pensée, la retenue de rassurer ou confronter trop vite, et l’honnêteté avec soi-même à chaque instant – qui nous permettent de vivre ensemble. Fractures du lien peuvent attendre…

 

 

 

 

 

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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Publié dans Slide Home, Whatever Works
2 commentaires pour “De la fracture numérique aux multiples fractures du lien… Humain
  1. Ingrid Grosu dit :

    magnifique soirée au bord de l’aliénation, au bord des retrouvailles, avec soi-meme et peut-etre avec les autres! Merci Eva, merci André, merci Eva & André pour avoir tissé cet espace entre le silence et la parole. La parole liberée, le silence maitrisé, et un groupe en transe qui se nourissait de l’inconscient collectif! J’attends avec impatience la sortie du livre (en Juin j’espere 😉
    A tres bientot, amicalement,
    Ingrid (generation X)

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