Germinal des temps modernes

J’ose imaginer que les enfants de nos enfants après eux quitteront l’illusion actuelle d’être reliés entre eux – passablement interconnectés – par dessus les divisions, les nano-fragmentations qui se poursuivent : « des gestes aux mots » et aujourd’hui aux seules images d’un pouce ou d’un émoticône gerbant, « des corps aux âmes » et enfin aux esprits intelligents seulement artificiellement, selon un protocole prévisible jusqu’aux moindres alternatives, qui ne le sont plus alors.

 » (…) Patrick entretenait avec ce couvre-chef des relations d’opérette. Il le portait, se croyait observé, le piétinait, l’oubliait dans son C15, le perdait régulièrement. Au volant, sur un site, au bistrot, au bureau, au garage, il se posait cette question : devait-il porter cette casquette ? Autrefois, les mecs n’avaient pas besoin de se déguiser. Ou alors, les liftiers, les portiers, les domestiques. Voilà que tout le monde se trouvait plus ou moins larbin, à présent. La silicose et le coup de grisou ne faisaient plus partie des risques du métier. On mourait maintenant à feu doux, d’humiliation, de servitudes minuscules, d’être mesquinement surveillé à chaque stade de sa journée ; et de l’amiante aussi.

Depuis que les usines avaient mis la clef sous la porte, les travailleurs n’étaient plus que du confetti. Foin des masses et des collectifs. L’heure, désormais, était à l’individu, à l’intérimaire, à l’isolat. Et toutes ces miettes d’emplois satellitaient sans fin dans le grand vide du travail où se multipliaient une ribambelle d’espaces divisés, plastiques et transparents : bulles, box, cloisons, vitrophanies.

Là dedans, la climatisation tempérait les humeurs. Bippers et téléphones éloignaient les comparses, réfrigéraient les liens. Des solidarités centenaires se dissolvaient dans le grand bain des forces concurrentielles. Partout, de nouveaux petits jobs ingrats, mal payés, de courbettes et d’acquiescement, se substituaient aux éreintements partagés d’autrefois. Les productions ne faisaient plus sens. On parlait de relationnel, de qualité de service, de stratégie de com, de satisfaction client. Tout était devenu petit, isolé, nébuleux, pédé dans l’âme. Patrick ne comprenait pas ce monde sans copain, ni cette discipline qui s’était étendue des gestes aux mots, des corps aux âmes. On n’attendait plus seulement de vous une disponibilité ponctuelle, une force de travail monnayable. Il fallait désormais y croire, répercuter partout un esprit, employer un vocabulaire estampillé, venu d’en haut, tournant à vide, et qui avait cet effet stupéfiant de rendre les résistances illégales et vos intérêts indéfendables. Il fallait porter une casquette. « 

Nicolas Mathieu

leurs enfants

après eux

Actes Sud

Prix Goncourt 2018

Le titre est tiré d’une citation du Siracide, l’un des livres de l’Ancien Testament, mise en exergue du roman :

« Il en est dont il n’y a plus de souvenir,
Ils ont péri comme s’ils n’avaient jamais existé ;
Ils sont devenus comme s’ils n’étaient jamais nés,
Et, de même, leurs enfants après eux. »

Siracide – 44,9

Si ces « vies minuscules » ne s’inscrivent pas dans l’Histoire, elles se gravent dans les mémoires en plus de l’importance d’être vécues.

Au-delà du projet social de son livre, Nicolas Mathieu explique que son projet littéraire s’attache très fortement à la description des sensations et du désir, des perceptions et des corps3 afin de les faire éprouver aux lecteurs. Que ce soit la découverte de l’amour, de la sexualité et des limites chez les adolescents, l’ennui au fin fond de la France périphérique ou le rapport des personnages à leur environnement durant les années 1990, c’est-à-dire avant l’arrivée des nouvelles technologies. La violence d’exister des jeunes et de leurs aînés aussi.

Si j’ai mis longtemps à céder à cette œuvre parue en 2018, alors que son titre, son image, l’évocation adolescente me tendaient le miroir que je cherchais pour me revoir alors, peu de chose, et me voir enfin devenue aujourd’hui bien peu de chose. Si même le prix Goncourt qui m’a offert tant de rattrapages étranges du même type, sous le signe de l’évidence longtemps exclue (Maalouf, Ruffin, Ménard, Slimani), ne parvenait pas cette fois-ci à déverrouiller ma résistance, et que c’est enfin mon libraire, en fin d’année, qui me l’a offert comme récompense à ma fidélité, c’est bien d’un clivage d’aujourd’hui dont je souffre. De servir l’institution, quelle soit entreprise ou organisme de protection sociale, en supervision moi-même de leurs travailleurs, ouvertement ou insidieusement sociaux.

Ces années 90, soigneusement rendues par l’homme aux deux prénoms d’auteur, comme deux anciens amoureux, préfigurent nos années 2000, 2010 et 2020, celles de nos enfants et des générations qui rentrent travailler, avec la circonstance aggravante d’y avoir participé, ou du moins, survécu et prétendu en sortir pour revenir « du bon côté ». Mais d’un côté ou de l’autre c’est la même planète qui se gausse des faibles empreintes qu’on ose : celles de piétiner sur place sans plus de courage.

J’ose imaginer que les enfants de nos enfants après eux quitteront l’illusion actuelle d’être reliés entre eux – passablement interconnectés – par dessus les divisions, les nano-fragmentations qui se poursuivent : « des gestes aux mots » et aujourd’hui aux seules images d’un pouce ou d’un émoticône gerbant, « des corps aux âmes » et enfin aux esprits intelligents seulement artificiellement, selon un protocole prévisible jusqu’aux moindres alternatives, qui ne le sont plus alors.

Peut-être que la planète verte qui les rappelle aux soins, manuels et repensés, fera de nos vies minuscules, une vie humaine, et des humains, des vivants parmi le vivant. Légitimes de cette seule condition. Avec ou sans leurs enfants.

Auteur : Eva Matesanz

Eva Matesanz est psychanalyste et socionalyste. Accréditée pour intervenir en entreprise en tant que coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique - la clinique c'est le cas par cas - au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation croisée des penseurs de l'inconscient et de ceux de la volonté. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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