Conférence HEC coaching d’organisation : l’introduction des instances et des processus inconscients : l’éros-système nouveau

Afin de mieux comprendre, l’articulation du coaching d’organisation en équipe intervenante à laquelle je vous invite, et qui est issue de ma pratique et étayée d’expériences et de réflexions croisées, je vous invite à aller voir du côté de l’organisme vivant auquel je prends part, et vous pourrez vous reconnaître aussi, du moins en partie, ce qui est la façon naturelle de prendre part.

Epistémologie d’une pratique analytique institutionnelle

L’analyse institutionnelle est le pendant « latiniste », je me plais à penser, des approches anglo-saxonnes de la socio-dynamique et de la psychodynamique de groupes qui sont vite tombées dans un prêt-à-observer ce qu’on connaît et un prêt-à-intervenir comme on sait le faire.

Il existe, de mon point de vue, entre ces courants une tension similaire à celle qui oppose la psychanalyse aux interventions cognitives et comportementales, qui prennent aujourd’hui les neurosciences pour mieux contrôler leur capacité de contrôle, et encore davantage à la psychiatrie qui diagnostique et « sédatise » aussitôt.

Des approches anglo-saxonnes largement répandues en entreprise, je retiens la portion la plus vivante, incarnée par des hommes et des femmes de terrain et de foi en la part active et créative que peut prendre notre vulnérabilité.

En analyse institutionnelle, nous ne sommes pas loin de l’intervention dynamique de Kurt Lewin, de la systémie avancée ou du psychodrame de Moreno sans ses excès personnels, collectivement reconstitué en constellation. Comme le grand théoricien du leadership « inconscient », Ket de Vries, n’est pas loin de la psychanalyse dans la mise à jour de la névrose de ceux qui gouvernent.

Ce qui fait la différence, ce sont des développements osés par les praticiens eux-mêmes, et plus concrètement entre praticiens eux-mêmes en groupe.

L’activité d’analyse en groupe a aussi ses origines pragmatiques et anglo-saxonnes du côté de Foulkes et de Bion dans les années 50. Ce sont les développements de Francesc Tosquelles, leur contemporain, en institution psychiatrique comme eux, en France, et Jean Oury, puis Félix Guattari dans les années 60 et 70, qui pour moi font référence.

Il s’agissait de changer quelque chose aux asiles, qui, comme leur nom l’indique, assylum, isolent du monde, protègent et développent. Ce sont les grands traumatisés de la guerre puis les laissés pour compte de notre société de la production et de la performance  qui en sont les bénéficiaires. Dans l’analyse en groupe ils deviennent les acteurs de leur réémergence. Mais rien n’est possible sans le même questionnement de la part des représentants de l’institution. Et qu’ils puissent eux-mêmes resurgir au cœur de la violence institutionnelle présente dans les établissements psychiatriques et dans tous les hôpitaux qui accueillent des maladies organiques incurables.

C’est ainsi qu’un institutionnel, investi de pouvoir dans l’institution, peut permettre l’émergence et la réalisation de l’instituant qui lui donne chair et qui permet son action.

D’autres institutions que les institutions psychiatriques, des institutions aux prises tout simplement avec la vulnérabilité, dans le secteur médico-social, les hôpitaux, l’assistance publique, se sont engagées dans un travail en groupe de la part des « classes », selon le terme consacré en analyse institutionnelle. Les classes ne sont plus ouvrière et patronale, directeurs et soignants. Elles sont les différents collectifs de l’institution détenant une parcelle de pouvoir et des zones de soumission. La co-dépendance permet autant la réduction et le partage du travail qu’elle attise et démultiplie les passions.

C’est ainsi que d’autres développements ont suivi en Belgique, avec la création des groupes Balint réunissant des médecins dans l’analyse du transfert des patients mais aussi et surtout, de leur propre contre-transfert.

La théorisation des groupes d’analyse s’est effectuée plus particulièrement en France avec des descriptions détaillées et protéiformes de l’enveloppe groupale par Didier Anzieu, des organisateurs inconscients par René Kaes et leurs successeurs dont Serge Tisseron très actif actuellement auprès des nouvelles générations et la digitalisation. Serge Tisseron travaille en particulier sur le renouvellement des identifications inconscientes.

Plus de reflet mon beau reflet ni d’analyse désincarnée

Le contre-transfert et les contre-identifications plutôt que l’analyse neutre du transfert d’affects anciens inconscients sur l’actuel seraient les nouveaux transformateurs inconscients que chacun de nous peut être. Serge Tisseron place les différents degrés d’identification possible sur les degrés de la pyramide de l’empathie. Cela a fait l’objet de mon tout premier travail de transposition à l’accompagnement professionnel qui s’est concrétisé dans l’ouvrage de « L’art du lien, un nouvel humanisme connecté » pour ceux que cela intéresse, aux editions Kawa, 2014. « La psychologie du collaboratif » donne ensuite les clés d’une vie et d’une œuvre de ces identifications dans le cadre du groupe, L’Harmattan 2017.

Si nous remontons au niveau de l’institution, de sa symbolique sociale, ce qui me semble être la visée ultime du coaching mal nommé d’organisation – le conseil en organisation aurait-il été pris pour rival en désir ?, d’un coaching institutionnel ou de transformation permanente je préfère, selon la belle expression de vos équipes enseignantes -, à l’échelle de l’institution alors, nous nous intéresserons aux actions et aux travaux de Georges Lapassade et René Lourau, créateurs de la socianalyse ou sociologie clinique, très actifs auprès de l’ARIP et au sein de l’Université de Paris 8 dans les années 60 jusqu’à la révolution étudiante.

Fournissant au passage des fondations très solides aux contestations étudiantes, ils sont les théoriciens d’une dialectique institué-instituant, entre les règles et les objectifs et les forces vivantes et leurs idéaux.

Mendel et Castoriadis-Aulagner osent par la suite une sociopsychanalyse, et « ne rien céder sur (le) désir » du sujet, comme le définissait Jacques Lacan, avec encore plus d’exigence et de risque, d’altérité solidaire que d’idéal narcissique partagé. Ils sont les préconisateurs du droit et du devoir d’un « acte de pouvoir » de la part de tout sujet soumis à l’institution et de l’explicitation du « contrat narcissique » passé avec l’institution (années 70 et 80).

Vincent de Gaulejac posera le terme de « managinaire » sur ce manager hypermoderne qui émerge à l’apogée du capitalisme financier, à la fois individualiste et fort contributeur. L’émergence du coaching lui sera associée en ces années 80-90. Le coaching d’organisation est, lui, le bébé 2000 d’une institution qui est davantage économique et sociale, humaine, faillible et durable, qui transcende largement ses limites formelles et qui génère un éco-système.

 

« L’éros-système » je me plais à dire dans un élan personnel de continuité de l’audace « managinaire » de Vincent de Gaulejac dont je recommande le dernier recueil de « nouvelles » hors frontières. Il réunit les apports librement consentis de cliniciens individuels, psychanalystes et thérapeutes, ainsi que de cliniciens collectifs. Et adresser le nombre par le nombre à nouveau sans complexe. Car dans le nombre actuel, le réseau social, la communauté, le nom de chacun reste premier.

 

Un dernier nom, dont je tente la filiation qui me concerne, est celui d’Eugène Enriquez, rescapé de l’ARIP et des rangs universitaires fermés : l’épicentre se déplace à Paris VII et il est cofondateur de la CIRFIP.

Dans une belle répétition de l’élan de Freud qui avait devancé le 20ème et ses guerres de civilisation sauvage en posant les instances de la nature et de la culture, du ça et du surmoi, avec le moi pour seul opérateur de la névrose de vivre, Eugène Enriquez devance le 21ème et peut-être même le troisième millénaire.

Dès l’année 1992, dans son livre « L’organisation en analyse » Eugène Enriquez met en avant les sept instances fondamentales de l’organisation, de toute organisation humaine à grande échelle, dans une perspective anthropologique, sociale et psychanalytique.

 

Les instances fondamentales de l’organisation

 

  • L’instance mythique, le mythe jouant le rôle d’origine de tout socius.
  • L’instance sociale historique qui comprend les idées, les types d’organisation, les styles de comportement toujours, dépendants de la manière dont les modes de « production » fonctionnent, dont les « classes », les sous-ensembles de pouvoir, entrent en rapport.
  • L’instance institutionnelle, elle-même. D’après Eugène Enriquez les institutions se « fondent sur un savoir qui a force de loi et qui se présente comme l’expression de la vérité » ; « l’institution c’est l’établissement de la relation de la soumission et de la joie de la soumission ».
  • L’instance organisatrice, qui est la modalité spécifique et transitoire de structuration, d’incarnation de l’institution.
  • L’instance pulsionnelle apparaît aussi au sein du corps social comme notre corps humain est le siège des pulsions mis en évidence par la psychanalyse. Enriquez insiste et démontre l’existence fondamentale des deux grandes forces affectives : Eros, la pulsion de vie et Thanatos la pulsion de mort. Il est de plus en plus évident qu’il y a dans les articulations humaines une immense machinerie fantasmatique du désir et de l’inconscient, à peine explorée.
  • L’instance groupale qui régit le domaine de l’identification précitée.
  • L’instance historique enfin est différente de l’instance sociale historique qui fait référence au contexte. L’instance historique correspond à l’histoire de l’institution et à ses scénarii répétitifs.

 

Enriquez pose ainsi les fondements de l’ « l’institutio » quelle que soit son expression : les acteurs du libre marché dans une logique de détail, l’activité de masse que la bureaucratie embrasse, le clan électif ou l’écosystème spontané auquel nous parvenons actuellement.

L’accompagnement prend les visages du Conseil s’est intéressé aux « process » et en cela, à l’instance organisatrice, à grand renfort de technologie depuis les années 90.

Une part d’Advisory émerge plus récemment, qui questionne l’histoire et le social afin de les renouveler ou risquer la perte de vitesse voire la disparition. Souvent, c’est au sein même des ensembles que surgissent, plus fort que des « Advisory Board » pour avoir les pieds dedans et la tête ailleurs : les « Shadow Board ».

Le coaching oscille entre le travail sur les mythes et celui sur les comportements. Il se pare d’outils projectifs et d’outils d’animation, de facilitation, de brassage même sous couvert de la recherche-action. Le coach est en somme l’ « advisor » sans l’auréole ni les jetons de présence. S’effacerait-il au profit des personnalités présentes ou de l’histoire écrasante comme une ombre ?

 

C’est pourtant sa pulsion qui m’intéresse, le fantasme qu’il se forge et les identifications charnelles qu’il rencontre et qu’il provoque. C’est aussi la violence de l’institution qui me séduit fatalement, celle de l’institution cliente mais surtout, celle représentée par les coachs eux-mêmes, ces grands « fous » de l’accompagnement du changement ! Et en groupe c’est possible de trouver des opérateurs agissants.

 

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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