Interview psychollaborative

Après « L’art du lien », chez Kawa en 2014, Eva publie un nouvel et bel ouvrage « La psychologie du collaboratif » qui paraît ces jours-ci aux éditions L’Harmattan. C’est sous le signe du témoignage, vivant et au cœur de la conduite des groupes.
Au naturel toujours, l’esprit libre et exigeant alors. Et à l’écoute sensible de ce qui se trame sur la scène de l’inconscient.

Et, comme nos créations prennent leurs sources dans nos histoires intimes et familières, j’ai voulu en savoir un peu plus sur les origines de ce livre-là.
Interview.

Le collaboratif ce sont des histoires de liens, alors quel est le lien entre ton histoire à toi et le collaboratif ?

Eva Matesanz : Le collaboratif, ce sont des liens personnels et des ruptures de lien ou des liens jamais tissés, à nu, en l’air. Les impasses de nos origines. Les liens parentaux imparfaits. Le collaboratif consiste à vivre « l’illusion groupale » pour chacun des participants. C’est le lieu de tous les fantasmes personnels avec les frustrations que cela implique à nouveau.
Aujourd’hui, les technologies attisent cette illusion du tout-en-lien pour chacun de nous, non seulement dans le lien virtuel mais par  et la diversité de rencontres qu’elles permettent : en entreprise, où des équipes éclatées voient le jour, et dans le tissu socio-économique, où le moindre attroupement est mis à profit et labellisé d’intelligence collective. Tout reste à faire cependant. La rencontre humaine n’est pas la connexion digitale ni les Fab Lab et autres Think Tank qui accolent des solitudes et des certitudes bien souvent.
Et puisque la question porte sur mon fantasme, mes ratages et mes conquêtes du lien humain, pour moi comme pour chacun, c’est la solitude originelle, puis, la constellation œdipienne qui modèlent l’inscription dans le réel.
Aînée d’une famille nombreuse avec des enfants conçus toutes les deux années – et même, entre ma sœur cadette et moi-même, rien que treize mois ! – je suis passée de l’infinie solitude à l’infinie compagnie. Et j’ai souvent détesté tous ces autres, mon frère et mes sœurs, puis les cousins, puis les collègues et les coaches. J’ai même voulu les tuer, les éventrer, les dévorer. Je les ai ainsi beaucoup aimés. Et entre deux coups échangés, comme cela est dans la nature humaine, nous échangions nos idées.
En grandissant, j’ai compris que ces rencontres, ces corps à corps pouvaient être contenus dans des cercles d’appartenance : l’école, la bande d’amis en vacances, mes stages et l’Université, l’entreprise et ma fédération des professionnels de la relation, le CNC.
Et c’est ce processus que je décris dans l’ouvrage que j’ai référencé de connaissances et ciselé de vécu du mieux que j’ai pu. Car c’est parce qu’un groupe est davantage que les individus et leurs passions, qu’il se sait en quelque sorte groupe parmi d’autres groupes qui traversent leurs limites de contention, qu’il y a fertilisation croisée de ses membres avec ceux d’un ailleurs, que le groupe collabore et que chacun se restreint.

Vouloir éventrer ou dévorer tes sœurs et ton frère et « beaucoup les aimer » ainsi, c’est bien à rebours du prêt-à-penser collectif. Mais aujourd’hui, quand tu conduis un groupe – avec des consoeurs ou des confrères par exemple –, invites-tu ou évites-tu ces échanges de coups, entre les idées ?

Eva : Tu fais référence au positivisme, au bonheurisme et à l’injonction à la bienveillance ambiante, comme un Graal social ? Malheureusement ces démarches cohabitent avec le Graal sauvage, ou plutôt elles ne cohabitent pas. Les deux s’affrontent, les sylvestres et les kalach. Comme le collaboratif lui-même, qui était l’opposition naturelle au taylorisme qui nous a dominés depuis l’ère industrielle et qui fait de l’ère des services celle des sévices. Oui, le collaboratif est, lui-même, devenu une injonction.
Quand les artisans et les ouvriers se concertaient contre les procédures éreintantes, que les cadres s’excitaient, ensemble et tout seuls, pour pousser des idées aux patrons, ou plus discrètement, pour faire autrement avec leurs équipes sans trop le dire et que les résultats leur donnent raison, c’était cela la collaboration ! Ainsi là où il y avait une spontanéité féconde et des idées qui finissaient par prendre, là où les coups étaient permis, ils sont aujourd’hui parés à la racine, à coup de « feed back » cette fois-ci et de circuits d’innovation incubateurs ou accélérateurs. Artificiels surtout.
Car, même, lorsque cela n’est pas trop biaisé, mettre ensemble des individus et leur donner des objectifs de créatif et de collaboratif préemptés, c’est comme demander à un mille pattes de se regarder marcher. Il pédale en l’air. L’image du mille pattes est évoquée par Foulkes, le fondateur de la démarche collective que je présente dans mon ouvrage, celle de la groupe analyse.
Comme « la psyché analyse » lors d’une psychanalyse et trouve des voies d’action et de pensée autres que celles de la répétition inconsciente, celle des impasses des origines, « le groupe analyse » sans injonction ni censure. L’analyse ne se fait pas dans le sens du découpage rationnel mais dans celui de la psychanalyse : il existe des liens entre des éléments épars qui n’ont aucun lien logique entre eux. Ces liens sont affectifs.
Le groupe analyse, cela veut dire qu’il se laisse aller à la répétition inconsciente de chacun, pour devenir la scène, le théâtre de ces liens. C’est notre démarche naturelle pour être ensemble de répéter les liens du groupe d’origine, la famille et la famille élargie à l’école, au quartier, au quotidien de l’enfant qui se construit psychiquement, puisque l’espèce humaine n’est pas comme les espèces animales déterminée par la génétique et les instincts qui s’y rattachent.
Lorsqu’un groupe nouveau réunit des individus qui, inconsciemment, se projettent dans leur groupe d’origine, la répétition n’est pas parfaite pour chacun, leurs répétitions ne peuvent pas tout à fait s’articuler. Il est nécessaire alors de trouver des compromis. Chacun renonce à une part de lui-même au profit des autres, au bénéfice aussi de trouver lui-même une place inédite. Alors, c’est la même chose pour moi lorsque j’anime, seul moment où je fréquente mes confrères et mes cousines. Sinon, en effet, j’aurais peut-être plus de mal à laisser de côté mes furies d’aînée toujours en activité, mais elles sont là, prêtes à servir si l’articulation dans le groupe le permet. Heureusement ni la psychanalyse ni le groupe analyse font d’une aînée une cadette ! C’est la peur de beaucoup de ceux qui y renoncent. De se perdre. Alors que l’on se retrouve enfin dans toute sa complexité et sa singularité.

Le « nous » qui est dessiné sur la couverture de ton ouvrage suggère tout le contraire de l’attaque et de la violence. Oui, d’exquises esquisses – au féminin comme au masculin –, et sous le signe de l’Eros. Comme si l’un cachait l’autre alors ?

Eva : C’est la violence qui recouvre notre élan vers l’autre. L’élan vers l’autre est celui de la confiance, de la communion originelle, par les corps, quelles que soient les circonstances psychiques et sociologiques de la mère, des parents, du village qui accueille l’enfant. Ce sont nos défenses qui se construisent progressivement, au frottement, et non plus à l’union parfaite de la gestation, qui génèrent une violence toute autre que ces élans premiers de dévoration et de possession. Et ces élans-là, premiers, trouvent le repos dans nos fantasmes. Ils ne s’exercent pas dans le réel lorsque la névrose, qui est normale, a pu se parfaire. Cette violence qui se construit aux entournures de nos relations est la violence sociale dont je parlais. Les injonctions. La bienveillance, comme un diktat, et les appels des sirènes à la collaboration productive et non accidentelle en font aussi partie.
Les défenses sont naturelles et c’est à elles que je m’attache dans mon ouvrage. C’est le deuxième volet du parchemin initiateur d’un collaboratif libéré : les défenses individuelles vis-à-vis du collectif et les défenses du collectif vis-à-vis de l’extérieur qu’est l’institution qui l’enjoint de collaborer, du consultant, du formateur ou du superviseur qui « conduit le groupe ».
Le troisième volet est celui des appartenances. Ainsi lorsque le groupe s’inscrit dans la durée, il devient une enveloppe pour chacun. La communion se parfait. Les appartenances multiples permettent de ne pas s’y enfermer. Le premier volet revisite le cheminement personnel des identifications que j’avais déjà abordé dans mon précédent ouvrage – L’Art du Lien (Kawa, 2014) –, comme une ressource personnelle préalable à ces deux autres cheminements collectifs : se défendre et pactiser. Chacun de ces volets se concrétise dans un carnet pour chaque lecteur de telle sorte qu’il chemine lui-même plutôt que d’être spectateur, sidéré ou hypnotisé, par ma méthode imparfaite.
Car c’est à partir de mon expérience bancale que j’ai bâti cet ouvrage dont le sous-titre, mon titre originel, « Dessine-moi nous », est bien plus authentique. J’ai dessiné ma planète, trouée, larguée, attirée par d’autres trajectoires proches ou lointaines, et j’en ai fait des carnets vierges pour que d’autres complètent la Voie Lactée d’un Nous plus vrai. Les carnets de chacun, épars, jamais réunis dans une oeuvre aboutie, font de cette expérience une réalité comme la vie : finie pour chacun de nous, continue même lorsqu’une étoile s’éteint. D’autres brillent de leur audace nouvelle. C’est à elles que je pense quand je vis : à mes deux filles et à ceux et celles qui gardent la trace de mon passage parce qu’ils ou elles m’ont consultée.
J’imagine que tu aurais voulu connaître des détails croustillants de mes ébats et mes débats intimes. J’en donne en partie l’illustration au titre des appartenances concluantes. C’est le seul moment où ce ne sont pas des témoignages de mes missions mais de mon propre vécu. Alors, je t’invite et j’invite les lecteurs de ton blog à me lire dans le texte, et à lire plus tard si le cœur y est, l’ouvrage de mes origines personnelles et de mon devenir intime et engagé dans notre monde, que j’écris tout doucement. En espagnol, ma langue natale qui a resurgi comme par accident. L’authentique innovation. La réconciliation en moi. La collaboration possible alors.

***

Soirée-dédicace avec l’auteure :

Mardi 21 mars de 19h à 21h
Librairie L’Harmattan
21 bis, rue des écoles – 75005 Paris

Sollicitez votre invitation sur le site L’Harmattan : rubrique Envoyer un mail à l’auteur
La couverture du livre est une création de Joël Alessandra, grand voyageur aussi.

André de Châteauvieux

André de Châteauvieux dirige le cabinet de l'Art-de-Changer : un espace singulier dédié à l'accompagnement des dirigeants, à la supervision des coachs et à l'innovation dans le champ du coaching : "Coach de dirigeants et superviseur de coachs, thérapeute et enseignant à l'université de Paris II, j'aime accompagner au cœur des crises et par-delà. Un peu comme un médecin chinois au fond. Un peu chercheur aussi, j'aime animer des journées d'étude pour les fédérations de coachs et puis écrire sur les coulisses de l'accompagnement : Le grand livre de la supervision (Eyrolles, 2010), Le livre d'or du coaching (Eyrolles, 2013). Et parfois vagabonder sur les chemins de traverse avec mon piano à mots."

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Publié dans Slide Home, Whatever Works

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