Irma

Elle avait prévu un grand break cet été. L’année avait été si intense à la ville comme dans son intimité, avec les décès de son père et de son supérieur, les déménagements familiaux et la réorganisation du service d’où elle soutient l’innovation.

– Je reprendrai contact avec vous en septembre, vers la mi-septembre seulement.

Elle avait été prévenante. Engagée dans son analyse et en même temps consciente de son besoin de prendre le large. Cela fait déjà cinq ans qu’elle se cherche un inconscient. Et qu’elle le trouve puissamment.

Elle m’écrit un SMS début octobre. Bonjour Eva, je suis à nouveau disponible la semaine prochaine à votre convenance. Je lui redonne son heure de 9h la même semaine. Le créneau est resté disponible à si brève echeance.

Elle s’assoit dans son fauteuil, elle caresse le chien heureuse de le retrouver. Je n’interprète guère. Elle me dit : j’étais heureuse dans le train de venir jusqu’ici. Je reviens de loin. J’étais à Saint Martin et j’ai vécu l’ouragan avec les amis que j’avais voulu visiter.

Je fais silence et je me dis seulement dans ma tête « oublie la montre, ne cherche pas à cadrer une telle séance ».

Une expérience traumatique est une expérience déstructurante. Pouvoir en faire le récit permet d’ordonner le chaos. Pouvoir partager ses sentiments avec un autre permet de réhumaniser un vécu sauvage, instinctuel, de symboliser, de trouver du sens, d’apprendre quelque chose d’élevé de ce qui peut réduire à néant.

La particularité ici est qu’il ne s’agit pas d’une guerre, d’un attentat, de violences conjugales, de maltraitance infantile. Il s’agit d’une catastrophe naturelle et il y a dans cet affrontement direct entre deux vies, celle de la planète et celle de celle qui en sorti survivante une impuissance de part et d’autre. La planète ne peut pas faire autrement que donner la forme d’un cyclone au rééquilibrage qu’elle s’impose. La femme qui l’habite et qui lui rend toute sa grâce – elle est Docteur en biologie – ne peut rien faire d’autre que de se tenir debout prête à partir ou à rester en vie sans en avoir le choix le moins du monde.

Katherina fait le récit des longues heures sous la houle et sous la pluie.

– C’est après, après seulement, le soleil revenu, que je souffre et je jubile. Il y a les pillages oui mais aussi la générosité et la justice. À quelques rues de la maison un commerce épuise ses existences contre les quelques monnaies dont chacun dispose. Il n’y a plus de prix fixes. Le prix est celui de la demande. On me reproche de perdre mon temps à joindre mes proches. Le sujet est annulé, seul le collectif s’impose. Il faut être ici et maintenant, parcourir les maisons, aider à récupérer les quelques restes d’une autre existence. Une seule voiture sur les cinq de la rue est ici et roule encore. Je serai bien raccompagnée à l’aéroport mais seulement après avoir répondu aux besoins pressants de ceux qui restent : rassembler des familles, trouver des points d’eau, prendre un peu de repos sur des matelas de fortune dont on se plaint et que je prends moi pour des étoiles dans la nuit noire qui nous entoure. Pourquoi ne pouvons-nous pas nous contenter d’être vivants ?

Dix longues journées s’écoulent. Et autant de bonheurs pour Katherina : retrouver du savon, se découvrir sans appétit et vivre d’amour et d’eau fraîche, entendre les enfants se demander si l’école reprendra puisqu’ils ont hâte d’être de retour dans l’enfance, dans leur temps et dans les champs où ils jouent à grandir sans cette urgence qui est devenu pérenne.

Elle peut enfin approcher l’aéroport. Elle me dit : il y avait des centaines de gens ! Qui suis-je moi pour leur passer devant ? Alors, au policier qui s’avance je ne mens pas : je ne suis pas blessée, je veux juste retourner travailler. Il me répond : vous pouvez passer, si quelqu’un vous importune dites tout simplement que j’en ai donné l’ordre et que vous êtes blessé. Un peu plus loin en effet un jeune policier me redemande et je ne suis pas capable à nouveau de mentir. Comme il veut savoir qui m’a laissé passer jusqu’à lui je lui indique d’un geste la provenance de mon exil. Et il me laisse passer. Je n’ai rien compris.

– Vous êtes blessée. Le policier expérimenté l’a bien compris.

– J’arrive en Guadeloupe, ma maison, mon passage de retour vers la métropole et c’est en sortant de l’aéroport que je me trouve le plus profondément choquée de tous ces jours qui s’étirent comme un seul jour : les maisons sont debout, les voitures circulent, les passants passent, les fleurs exhalent la vie. La nuit tombe et je demande à mon ami de venir me chercher. Je suis trop démunie pour trouver d’autres moyens. Il me répond qu’il arrive le temps de prendre une douche… Je lui crie de venir de suite et sans sa douche. Je sens mauvais, il s’excuse. Et moi ?

Oui. Elle aurait pu dire cela : Je sens la peur et j’ai des restes de la mort proche aux creux de ma bouche. Ce sont des larmes, c’est la pluie qui a suivi le vent qui ruisselle encore sauf que c’est moi Irma, à jamais Irma. C’est Irma que mes collègues embrassent lorsque je rejoins le bureau. C’est Irma qui a pris rendez-vous. C’est Irma que nous partageons. Ce contre quoi nous ne pouvons rien… Ce avec quoi nous vivons.

Il y a le manque et la perte qui traumatisent l’enfant. Il y a ce qui est hors de nous totalement en dehors, sans aucun lien subjectif, qui rend toutes nos existences héroïques d’être vécues.

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

Publié dans Ever Whatever, Slide Home

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