Itinéraires, le sien, le mien, le vôtre si vous aimez

« Je préfère au terme d’amour employé par Freud pour évoquer le transfert celui de confiance. Je sais, en parlant à H. que je me fie à quelqu’un qui ne va pas me trahir, se moquer de moi et des sentiments que j’éprouve, qui ne va pas me juger ; quelqu’un auprès de qui je puis m’abandonner aux courants qui me traversent. Et qui, malgré ce qui peut m’apparaître des fois comme de la rudesse, est de mon côté, reste envers et contre tous mon allié indéfectible. Quelqu’un qui accepte de jouer tous les rôles, d’occuper toutes les places que mon amour vagabond, prisonnier de ses premiers émois passionnels (amour, haine, colère, jalousie, peur, pitié, honte, tendresse…) va exiger sans toujours s’en apercevoir.
Il en va d’elle comme de ma mère, je ne sais pas si je l’aime ou pas ; est-ce d’ailleurs un sentiment ? C’est plutôt de l’ordre d’un constat : H. Est quelqu’un qui compte pour moi, la seule parfois par é qu’auprès d’elle se trouvent les sources de la vie, de ma vie.
(…) Cette forme si particulière de l’amour, cette confiance ne m’empêche pas de vivre ma vie mais, parallèlement, sous-jacente, une autre existence se déploie, mystérieuse et obscure, tout aussi importante que celle qui se voit. Le pivot en est cette personne avec laquelle j’ai décidé – même si c’est par obligation car c’est ça ou mourir à soient continuer à traîner sa bésace – d’entreprendre une analyse. D’une séance à l’autre, d’un rêve, d’un lapsus ou d’une association à l’autre, quelque chose se trame ou s’élabore qui a peu à voir avec le quotidien ou la réalité.
L’expression « travail analytique » traduit bien le fait d’être travaillé – corporellement, mentalement, affectivement – par tout ce qui s’élabore avec peine et la part active qu’on prend dans cette quête de soi-même. Je ne reste pas dans la soumission à ce que je ressens, je tente d’en comprendre le sens, de jouer, dénouer, renouer les mille et un fils qui apparaissent au travers des mots, des images, des rêves, des fantasmes, des souvenirs de tout ce dérisoire que j’ai voulu étouffer, oublier. Pour que la toile se dessine, que la tapisserie se tisse, pour trouver son chemin dans le noir des broussailles, il faut un témoin, un passeur, quelqu’un qui l’écoute et prend acte et dont la neutralité m’incite à aller jusqu’au bout de mon audace de pensée ; entre les mains de qui je me suis remise, avec qui j’ai passé contrat.
L’expérience analytique reste incommunicable. Ce qui en est restitué apparaît appauvri, desséché, compacté et semble schématique, parfois évident. L’abondance et la multiplicité des sources, les nombreuses associations, la densité des sensations, émotions, pensées, images sont impossibles à transmettre. Seul, celui qui a emprunté un chemin similaire peut comprendre. Pour rendre compte de ce qui se dit, se vit en analyse, il faudrait s’exprimer simultanément à quantité de niveaux et à partir de multiples entrées. On s’en approche, on transmet des bribes, on tente d’organiser ce qui a demandé des mois ou des années de tâtonnements. À l’obscurité des débuts répond l’infinie complexité des fins.
Pour parvenir au plus près de ce que j’étais, il fallait revenir à ce passé enterré, me séparer du poids de mon imaginaire, de mes fantasmes, reconnaître que je vivais en partie dans une rêverie chimérique qui me permettait de fuir la réalité. Il me fallait couper des liens insoupçonnés, en reconnaître d’autres, accepter de grandir, affronter la solitude et donc opérer des séparations.
Séparation avec la pensée magique (de) petite fille enclose dans un univers imaginaire où des personnages tout puissants dominent les enfants ; (…) séparation d’avec le couple mythique du deux en un (…) des contes de fées (…) que ma mère – me semble-t-il – avait voulu recréer avec mon père ; (…) séparation d’avec la tyrannie de la perfection ; (…) séparation enfin avec une structure de pensée héritée de la génération précédente.
J’avais pris de la distance avec nombre des idées et des opinions de mes parents et de ma famille sur lesquelles j’avais pu exercer mon esprit critique et j’y voyais une preuve de liberté. Découvrir que j’avais conservé, avec un contenu inverse, le même mode de penser, la même structure mentale, était une surprise désagréable.
Ces séparations nécessaires, une fois perçues, demandaient à être assimilées, intégrées, à ne pas rester du domaine du mental et du cérébral, à faire corps, et c’est ce trajet qu’aucun effort volontaire ne peut accélérer, qui demande du temps, celui de la maturation, de l’incorporation.
Dans l’après-coup, ces années d’analyse m’apparaissent comme un voyage au long cours où je me suis aventurée sans cartes et sans itinéraires, sans même savoir où j’allais et si j’avais les forces requises. Seule la confiance que m’inspirait H., et celle qu’elle me renvoyait à sa façon, en retour, m’ont aidée à avancer, à me débarrasser des fantômes qui hantaient mes nuits et traversaient mes jours. Elle m’a permis de poser le pied sur une terre nouvelle et de la défricher. J’y ai retrouvé le désir de devenir à mon tour psychanalyste. Ainsi, s’effectue le passage, la transmission.
(…) Par bien des aspects, l’analyse ressemble à l’artisanat : les relations entre le maître artisan et son ouvrier, la lenteur du processus de formation, les interférences incessantes entre la formation pratique et la théorie, le travail sur mesure adapté à chacun. (Le) premier patient me fondait, sans qu’il en sache rien, comme psychanalyste… Ensuite, les choses se sont enchaînées, le bouche-à-oreille a fonctionné. Curieusement, l’arrivée progressive de patients correspondait à ma capacité à les recevoir, leur nombre augmentant à la mesure de mes compétences.
(…) cette sujétion à un maître dont il me fallut sortir, je ne peux le souhaiter à personne. C’est pourtant ce dont il s’agit, temporairement dans le transfert, sans que soit jamais perdu de vue son caractère opératoire. Il faut bien que j’accepte, un temps, d’être une sorte d’absolu pour l’autre, même si cela l’étouffe et me submerge. Certains analystes le refusent et s’en protègent. D’autres y prennent goût, tentés par la position du gourou, du maître omnipotent et infaillible. Ma lacune résiderait plutôt dans le fait de ne pas déceler l’intensité des sentiments, parfois habilement travestis, qui me sont adressés. Il faut pourtant les percevoir pour les accueillir tout en sachant que ce n’est pas vraiment à moi qu’ils s’adressent, que je ne suis qu’un intermédiaire, une image. En tenir compte, les laisser se déployer, c’est pouvoir les utiliser comme des matériaux inhérents à la cure. S’ils me sont adressés, ces sentiments ne me sont pas destinés. Le temps viendra des yeux dessillés ; il viendra ! Et je reprendrai ma véritable place. Le mot fin est inscrit au début de chaque cure.
(…) au fil du temps, l’analysant, fort de ce qu’il a découvert sur lui-même, libéré de constructions imaginaires et ayant renoncé à sa toute-puissance, reprend pied dans la réalité, se reconstruit lentement. Ce faisant, il détrône l’analyste, cesse de l’idéaliser, le remet peu à peu à sa place de personne ordinaire dont il peut se séparer. Il a désormais une connaissance suffisante de lui-même et de ses mécanismes pour continuer, seul, à faire face aux aléas de sa vie et à opérer les choix qui sont les siens. »

Itinéraire d’une psychanalyste
Cécile Sales

« Vous êtes sale… Je peux tout vous dire »

Je commençais ma cure sans le savoir, et sans le savoir je commençais comme Cécile Sales l’écrit si bien ma formation et la théorisation de « ce qui m’arrivait », et qui pouvait arriver à d’autres qui à leur tour me choisiraient. Plus tard.
Je commençais à peine à m’analyser, et je me suis sentie moins seule à la lecture de son ouvrage dont les contenus me touchaient : l’éducation religieuse, les parents brisés-collés, le manque d’individuation dans la fratrie, dans l’énorme collectif scolaire, la sortie par le haut au bout du compte de l’enfance, puis une accélération jusqu’à en tomber. De haut.
Je commence à peine à analyser à mon tour, je retrouve l’ouvrage de mes débuts, et je me retrouve dans son itinéraire de psychanalyste tout autant. J’ai obtenu par des partages aux contenus similaires, du peu qui peut se dire de tout ce qu’implique cette forme d’accompagnement, ma certification de coach-analyste devant un jury de coachs. Et être reconnue pour agir dans l’organisation, qui comme une institution religieuse (faite de valeurs et de visions), nous contient et nous retient, nous fait déborder d’un nous triomphant au mieux, réussir au pire, nous rend malheureux longtemps, long temps après notre enfance, l’infantile, finissons-en.
Peut-être que cette lecture que j’ai voulu relever sur ce blog du penser autrement aidera d’autres à faire le chemin, à le confirmer, à en faire une piste au milieu de nulle part où tous ceux qu’ils aiment s’y donnent rendez vous pour aller plus loin, pas à pas, terre à terre. Salement.
C’est tout ce que je vous souhaite en 2016 et par delà.

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

Publié dans Ever Whatever, Slide Home

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