J’irai danser sur vos tombes

Elle s’amuse enfin. Elle avoue en premier. Autour d’elle c’est Depressland, dans son Cabinet de consultants à succès, et chez ses clients ça tire à bout portant et dans le dos, en réunion et dans le couloirs, et cela leur convient. Elle en était désolée, un peu, mais maintenant elle reconnaît ce qui lui plait. Ramasser les morceaux et en faire ses poupées.

– Est-ce grave que j’en sois si détachée ?

– Vous, vous vous traînez une culpabilité d’enfant survolté…

J’en ai presque honte de rappeler une telle banalité. L’enfant passif est à la fois victime et complice de ce dont il a été témoin, violences banales en milieu tempéré familial la plupart des fois. L’enfant survolté est déclaré coupable de famille sommairement dérangée. Alors qu’en réalité la famille est profondément dérangée et lui l’être vivant qui jaillit des cendres. Et puis cela n’aide en rien de partager généralités. La clinique dans l’accompagnement est d’être sujet supposé savoir, et n’en savoir rien vraiment. Au pied du lit du malade, des origines médicales de cette pratique qui lui ont donné le nom de clinique, chaque cas est inclassable.

Comme elle, elle le sait, que « je dis ça je dis rien » – depuis le temps que je l’accompagne, elle a bien déterré les trésors du pirate qu’elle est, – elle se saisit toutefois du fil de la culpabilité.

– Cela va bien au delà de ce que vous pouvez imaginer Eva… Me revient une scène dont j’ai eu honte longtemps et sur laquelle, pour la première fois, je vais faire la lumière et la parole.
Je vous avais raconté que je n’aimais guère partir enfant, ni en journée, ni en week end ni en vacances, chez ma marraine loin de la maison. Mais je ne disais rien peut être, nous l’avions déjà évoqué, parce que ce serait le souhait de ma mère de se faire regretter. Plutôt que de m’apprendre à grandir peu à peu et en autonomie. Mais il y a encore plus. C’est lors d’un court séjour que mon grand père est mort. Très affectée ma marraine me l’apprend. Et moi je fonds en larmes et elle me croit sous le choc. Je me surprends alors à me dire seulement :

– Non. C’est que je m’ennuie ici et que je veux rentrer à la maison.

– Vous lui avez dit votre vérité alors !

– Et comment ! J’ai été raccompagnée et je ne suis plus jamais retournée en son giron. Et vous qui me connaissez, qui connaissez d’autres épisodes de ma vie où je surfe de mon élan sur un sol fraîchement retourné par la dévastation, reconnaissez que c’est pas beau à voir…

– Le regard social nous intéresse peu en votre accompagnement. Vous me demandiez en début de séance, maintenant que vous semblez prête à envisager votre âge et votre expérience, quelle serait votre offre d’indépendante. Vous qui êtes aujourd’hui dans un Cabinet d’experts et de connaissance, vous pourriez cesser de fournir contenus-pansements et fournir la débâcle qui manque : « Vous êtes dans la merde ? Sautons à pieds joints dedans ! Et disons nous les uns les autres d’abord. »

– Vous partez ce week end ? – Elle m’interromp.

Car la séance touche à sa fin. Elle ne tire pas plus avant le fil que je lui tends. Peut être aussi pour retourner « chez maman ». Elle y est en week end souvent… Mais peut être que ce week end elle aimera-t-elle rendre aux têtes de mort les rires qu’elle leur avait volés enfant. Têtes de mort édentées que toutes ses morts dont elle se relève si bien. Bientôt son tour, elle le sait. Alors autant danser !

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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Publié dans Slide Home, Whatever Works

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