La casse

Elle retrouve le groupe de ses pairs professionnels après les vacances. Elle a bien réfléchi tout cet été et elle souhaite quitter le groupe le jour-même. Elle n’est venue que pour ça d’ailleurs : quitter le groupe, le dire, et le quitter. Ne plus assister aux échéances prochaines.

– As-tu peur que nous tentions de te convaincre de rester ? – Je lui dis sans plus attendre, face à sa détermination de tout début de séance. Sans confrontation possible. Sans autre matrice que sa pensée en boucle intime.

– Oui. Très peur. C’est pour cela que j’ai retourné ma décision dans tous les sens. – En boucle intime… – Et que je suis sûre que c’est de bon sens : j’ai une baisse d’activité bien réelle, je perds mon donneur d’ordre premier, et je ne peux pas me financer un accompagnement qui viendrait grever une situation matérielle bien précaire. C’est comme pour Laurent d’ailleurs… Seulement, moi, je suis venue vous le dire.

Laurent a quitté le groupe quelques mois plus tôt. Sa structure d’associés rencontrait des difficultés financières, des fautes de gestion difficiles à corriger autrement que par l’apport de nouveaux fonds les acculaient à la recherche d’un repreneur capitaliste, avant toute autre réorientation stratégique ou de management. Cette recherche s’est avérée difficile, elle a duré et dure encore, avec de l’espoir et des déceptions, souvent.

Laurent, lui-même, indépendamment de cette crise avérée, hésitait depuis le temps de son accompagnement en ce groupe analyste à prendre son indépendance. Cette formation de consultants seniors lui avait permis de quitter le salariat pour le partenariat, d’avoir accès direct à un marché et de développer ses propres compétences sans trop de risque.

Laurent, minoritaire dans le capital et dans le rapport de forces qui dirigent l’entreprise, disait quelques mois auparavant être conscient et mécontent des dispositions financières. Il avait paradoxalement renforcé son investissement moral lors de ces difficultés qui rendaient manifestes les mauvais choix. Il a fait de même dans son groupe de pairs, et, en tant que conducteurs, nous lui avons accordé des facilités de paiement pour alléger une trésorerie qui de flux, devenait réserve.

Il a dû être « mais content » de ce que le travail en groupe disposait sur son compte personnel… Entièrement mobilisé, de ses affects et de ses pensées, sur la conduite du changement professionnel qui s’offrait à tous à travers l’un. Le groupe ne savait pas, Laurent ne le voulait pas, que nous deux, animateurs, payions de nos personnes au propre comme au figuré.

Il a dû être « un satisfait » de ces bonnes conditions et qu’il ne lui reste qu’à prendre ses responsabilités, car c’est à la limite de la veille de la toute première séance où il règlerait son dû pour commencer à recevoir enfin, qu’il a annulé sa venue, et qu’il s’est fait excuser d’un long mail au groupe, un testament, un enterrement de la vie de garçon qu’il commençait peut-être d’être.

Cette perte, cette fuite, selon le scénario de base établi par Bion lorsque le groupe est poussé à se figer par l’un des leurs – l’idéalisation et le couplage sont les deux autres scénarios de sabotage, menés à plusieurs, a laissé derrière elle les traces gravées de reproches sensés à notre humanité de conducteurs, et a affaibli les défenses aidantes, pour résiliantes, mais surtout reliantes de ses pairs. Chacun s’est identifié à cette part de lui qui se déprime, plutôt qu’elle ne se dépasse, des parts des autres qui s’y ajoutent, plutôt qu’elle ne se combattent.

À la séance suivante de celle de l’absence de Laurent, Sophie a fait part de ses propres difficultés d’indépendante, Kimberley avait évoqué avant l’été la possible perte de son principal client entreprise. Louis arrêtera le groupe, nous a-t-il confié, à la fin de l’année. Puisque cela fait déjà trois ans… Il est temps. La fuite.

Et là, alors que le processus d’intégration de l’attaque-fuite, c’est le nom complet de ce scénario, la « casse » pour Lacan, c’est Kimberley qui s’avance sur le ponton du bateau et qui monte sur la planche de bois à l’aplomb des flots en cette séance étouffante de rentrée et de plein été, indien. La sueur perle sur nos fronts. Le froid qu’elle jette est aussi lourd et tranché qu’un rideau de pluie glacée en pleine mer.

Nous avons nos références de conducteurs : un groupe profondément transformateur de ses membres risque de les voir s’en éloigner pour cesser la transformation qui s’opère en chacun d’eux, là où en accompagnement individuel ils pensent pouvoir résister plus aisément au corps à corps avec le seul accompagnateur. Le groupe quand il prend, il est un vaisseau de plus, sanguin. dans les cœurs de chacun.

Que faire pour animer autre chose qu’une ronde mortuaire ? Notre commandement reprend sur un fil, le fil encore vivant qui nous relie.

– Tu peux partir si tu le désires. Mais laisse-nous aller au delà du « bon » sens en cette séance. Pourrais-tu revenir sur ce qui t’anime, plutôt que sur ce qui t’achève ? Et trouver, peut être, le sens caché que tu donnes à ton geste. – C’est André qui s’avance en premier.

– Car ce n’est pas une ou plusieurs séances que tu annules, mais tu casses le contrat qui nous lie tous ensemble, et dont Laurent a démontré la fragilité. Et oui, c’est un contrat moral. Un contrat d’amour, d’engagement réciproque, et non un mandat de détention comme peut l’être celui des parents sur leurs enfants.
Chacun s’engage pour l’année et annonce et accompagne son départ comme Louis l’a fait. Mais nous n’attiserons pas ta peur d’être retenue contre ton gré. Laisse nous simplement te dire ce que nous n’avons pas pu te dire jusqu’ici de peur que tu ne te brises, et c’est cela peut être ton manque… Tu réveillais notre part de fragilité en femme sensible et souriante.

Ce groupe n’aurait-il pas répondu à son désir de répétition inconsciente ? Cassée par la mère, réparée en douce par instants du père horloger, avec lequel passer du temps ensemble était un secret à deux, et le cœur de la petite fille devenu trotteuse qui ne saurait plus si courir ou s’accrocher…?

– Oui. Je suis curieuse de ce que vous pourriez me dire !

Le charme d’André, la libido reprend, mais aussi peut être une envie de violence à nouveau. Non. Elle poursuit son élaboration. Elle se cherche, elle se trouve elle-même pour s’offrir au groupe au plus avancé de son développement personnel. Et faire peut être progresser l’ensemble autant que l’ensemble lui évite une régression infantile certaine.

– J’ai bien retenu que moi-même je ne retiens pas suffisamment ce que je me dis en votre présence, ni ce que vous me dites, et qui me fragilise un instant, et vous n’insistez pas, afin que je puisse y revenir de séance en séance, mais je ne le fais pas ! Je ne fais aucun lien entre les séances. Je ne fais pas plus de lien avec vous autre que ceux d’avec mes parents. Car là, enfin, je me souviens que la dernière fois, et plusieurs fois auparavant, j’ai parlé de ma mère, insatisfaite de moi, quoi que je fasse, qui que je sois, toujours prête à tout mettre en l’air, ou alors c’est elle, qui se met en l’air, et moi je ne rentre pas dans son jeu, une énigme pour moi ; j’ai parlé aussi de mon père, complice et en même temps si lointain, si inconnu de moi. Alors savoir, oui, savoir c’est ce que je veux ! Et en même temps je sais tout déjà !

– C’est ce que tu reproches le plus ici – c’est Louis qui relève le gant de la dame -, ne rien apprendre en termes d’abstraction des rapports humains. De la théorie, là où, ici, les gestes sont vivants, et qu’ils se complètent d’indications de lectures, tout aussi complexes pour vivantes, dont moi j’ai tiré le plein profit, à les saisir au vol, d’un geste encore subtil plutôt que d’une question qui m’arrange. Tu incorpores mieux que moi, je me dis, et pourtant tu t’empêches d’en jouir. Et c’est ce que tu m’as apporté et s’il s’agit de te le dire aujourd’hui je te le dis : tu es une femme qui danse seule. Qui ne me demande rien à moi, cavalier. Et cela me fait grand bien.

Il n’y a pas besoin de plus. Le père s’est exprimé. La mère a été satisfaite de tout et de son contraire. Et Louis, qui n’est ni le père ni la mère de Kimberley, Louis ajoute en pair : – tu sais, si tu as des disponibilités, moi j’ai des marchés vacants. Si tu veux en prendre un, peut être pourras tu te rassurer et payer les séances restantes, et reprendre surtout ton rythme et tes mouvements les plus libres sans que cette entreprise en particulier ne soit celle qui te « remonte », comme une pendule, comme le naufrage qui te hante.

– Oui. Pose toi la question de qui tu es sans l’angoisse de cet abandon ? – c’est mon apport.

– Et pense aussi à ton propre abandon de ce groupe. Tu n’as pas le droit et je t’en défends. Je ne jouerais pas mon rôle si je te laissais faire comme cela a été envisagé de prime abord.

Le père a confronté. La mère est plus que jamais présente. Et les conducteurs du groupe et du changement de chacun se saisissent pleinement de leur rôle.

– Quel retournement ! Je ne pense plus qu’à poursuivre. Et à me faire accompagner de vous plus que jamais dans ce que seront de nouveaux engagements. Comme ici, engagée, c’est plus facile qu’en danger permanent.

À notre séance d’octobre alors. Au complet. Et chacun manquants, mais sans rien manquer des heures bleues. De l’aube d’un avènement à soi la matrice du groupe aidant.

**

Un groupe est un lieu de complot inconscient pour une évasion collective orchestrée en question de quelque temps. Alors quand cela crie au vol, regardez si, plutôt, chacun réussit si bien son désir que l’angoisse lui reprend. L’attaque-fuite, figure de base du groupe pour Bion. La casse pour Lacan. Là où il prônait la passe, le passage à un autre état que celui qui nous enfanta. Beaucoup d’analysants cessent leur analyse au point où ils ont tout compris et qu’il ne souhaitent plus rien savoir. Alors que c’est à plus rien y comprendre et à vivre de plus léger abord, que l’on se rapproche de sa vérité béante.

Kim, dont le papa est horloger-bijoutier, nous aide à sertir des pierres précieuses, de touches sensibles, ce parcours de pairs en humanité, et nous nous retrouvons. Elle a rendez-vous avec la mère. Mais pas en sautant par dessus bord… Au bonheur des dames. À suivre certainement.

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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Publié dans Slide Home, Whatever Works

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