Lampées originelles

Elle a embrassé un lampadaire, un soir de nouvelle lune où elle revenait joyeusement d’une virée en famille. Un de ces soirs où tout semble possible, où maman s’est fait belle, où papa est un peu gai avec ses cousins, ses collègues ou ses copains, mais pas colérique ivre comme à son habitude, à chaque fois qu’il boit seul et « pas tant que ça », face à la seule tablée enfantine composée de sa femme et ses rejetons soumis.

Il a bu aussi ce soir, mais avec ses voisins il a échangé sa rage en rires partagés, et la vue des dames un peu allumées l’a aussi comblé.

Et elle, sa fille qui grandit et qui le regarde de plus en plus dans les yeux, face à face enfin, elle a embrassé ce lampadaire dresse sur le chemin du retour. Un lampadaire qu’elle n’a pas vu venir comme il ne l’a pas vue devenir femme. Lui.

– J’étais déjà sonnée du bras de fer avec la nuit, et mon père m’a giflée en plus. Le visage rougi, les yeux exorbités, c’était moi, c’était lui, face à face obscène à deux.Et elle rêve d’un homme qui est tour à tour noir, laid, gros, vieux, agite, et qui au milieu de ses nuits, encore aujourd’hui, la réveille de son insouciance que la journée elle retrouve invariablement.

 

Des choix d’engagement, dans un projet personnel, dans une relation intime, dans une passion secrète jamais elle n’en aura fait. Elle est « bonne » commerciale pour le compte d’autrui, elle achète « bio », et souvent elle y déroge pour un petit caprice sans plus de conséquence, et elle suit toutes les séries sur son écran de nuit. Puis, elle se couche et le cauchemar resurgit.

A cette séance la, elle n’a plus grand chose à dire, elle ne changera pas sa vie, et ses rêves les plus récents semblent effilocher ses craintes, et elle s’en satisfait. Elle est contente. Je ne dis rien et elle ajoute ce qui la trompe :

– Mon rêve de cette nuit était simplement que j’allais autre part et puis je ne sais pas si j’y étais ou pas, si c’était bien ou mal, j’étais juste plus seule que jamais dans mes rêves.

C’est vrai que bien souvent l’homme qui l’a surprend arrive lorsqu’une foule se rompt : ses collègues, ses amis ou ses sœurs.

Nous sommes presqu’au bout de la séance, elle invoque tous ces autres souvenirs qui lui manquent et qui permettraient peut-être d’aller plus loin dans la liberté qu’elle se cherche.

– Mais puisque je ne vois rien d’autre… Je m’enrage au quotidien de ce dont je ne peux me départir, puis je me calme et je passe à quelque chose d’autre. Ce serait ça le bout du bout du conte.

Je n’y crois pas une seconde. Tant qu’il y a vie il y a tragédie : héroïcomique ou romantique.

– La colère du père… – Ce sont les mots que je m’entends dire. – C’est comme si vous deviez la jouer pour vous retrouver vivante. Et qu’à chaque fois elle vous ramenait à la même impasse vitale.

– Une scène me revient à vous entendre à laquelle je ne pensais plus mais qui finit d’eclairer mon rêve, mes rêves, et ces répétitions de vie : un été nous sommes allés en famille en vacances loin de notre Nord habituel, de nos amis et de nos ascendants tutélaires. C’était un de ces villages de vacances où l’on se mélange, où les enfants sont libres et les parents tombent les masques. Surtout, a nouveau, nuit tombante. Il y avait de la musique et il y avait de la danse. J’étais une Lolita éprise d’un gamin qui appréciait mes caresses maternantes. Et j’ai dansé un slow et j’ai embrassé sa bouche, gourmande. Mon père est sorti alors de je ne sais où et m’en a arraché avec violence. Ce n’était pas une gifle cette fois, ma chair était peut-être devenue moins tendre, plus tentante, mais cela a été dans mon souvenir à nouveau un bras de fer et de nuit qui m’a cette fois-ci voilée comme on bouche l’origine du monde. Ce jeune garçon que j’aimais n’a plus jamais osé me rapprocher…

– Et est-ce que vous vous êtes rapprochée vous même depuis de cette jeune fille qui ose ?

Elle pleure. Et elle embrasse ses larmes. Elles coulent jusqu’a sa bouche qui les accueille comme une douceur. Elle lèche leur saveur. Et j’en suis le témoin respectueux.

Car il est temps que cette femme que j’aime accompagner soit aimée d’autre que son père n’a cru l’aimer. Depuis qu’il a disparu et qu’elle m’a approchée, elle est encore davantage suspendue à son désir qui n’est plus, qui n’a jamais été, rien.

A cet instant, en cette fin de séance pour rien, elle s’aime, je l’aime et le jeune Denis a resurgi en son souvenir pour l’aimer comme elle est.

Pas comme un reflet du même. Elle est autre. Et elle est être libre et sensuel. Désir singulier. Qui embrasse la vie à pleine bouche debout face au ciel.

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

Tagués avec : , , , , ,
Publié dans Slide Home, Whatever Works
Un commentaire pour “Lampées originelles
  1. Henri Kaufman dit :

    Magnifique texte, magnifique tranche de vie…

Laisser un commentaire

Se former

Pour ne rien rater de nos publications et apporter vos commentaires.

Suivez-vous!