L’art brut du lien

La littérature nous offre mieux que quelconque diagnostic clinique ou pire social, sous couvert de l’accompagnement de notre bonne santé mentale, la réalité brute de ce que nous sommes, bons et mauvais, et d’où cela prend sa source. Pour notre puissance d’existence.

J’ai accordé une large place à René Girard dans l’Art du lien (Éditions Kawa) qui lui s’attaque au triangle œdipien pour en faire les premières gammes de tant de triangles « romanesques », ceux qui permettent le récit et alors la consistance d’une vie.

Je cite ici Jean-Jacques Rousseau au sujet du méconnu travail de Freud : on bat un enfant, et de comment cet enfant le désire tant au fond. Lorsqu’il rencontre l’indifférence c’est qu’il est déjà trop grand, des fois à peine nouveau né : que son enfance est ignorée dans son explosion.

Pour Jean Jacques Rousseau dans ses Confessions cela est naturel d’avoir reçu tendre et violente initiation en réponse à sa propre audace d’être enfant, initiation alors aux choses des sens et des corps. Un contrat à deux qui préfigure le contrat social de son génie alors. *

La scène à lieu chez le pasteur qui l’avait recueilli enfant, et de la main de sa jeune sœur .

image« Comme mademoiselle Lambercier avait pour nous l’affection d’une mère, elle en avait aussi l’autorité, et la portait quelquefois jusqu’à nous infliger la punition des enfants quand nous l’avions méritée. Assez longtemps elle s’en tint à la menace, et cette menace d’un châtiment tout nouveau pour moi me semblait très effrayante ; mais après l’exécution, je la trouvai moins terrible à l’épreuve que l’attente ne l’avait été : et ce qu’il y a de plus bizarre est que ce châtiment m’affectionna davantage encore à celle qui me l’avait imposé. Il fallait même toute la vérité de cette affection et toute ma douceur naturelle pour m’empêcher de chercher le retour du même traitement en le méritant ; car j’avais trouvé dans la douleur, dans la honte même, un mélange de sensualité qui m’avait laissé plus de désir que de crainte de l’éprouver derechef par la même main. Il est vrai que, comme il se mêlait sans doute à cela quelque instinct précoce du sexe, le même châtiment reçu de son frère ne m’eût point du tout paru plaisant. Mais, de l’humeur dont il était, cette substitution n’était guère à craindre : et si je m’abstenais de mériter la correction, c’était uniquement de peur de fâcher mademoiselle Lambercier; car tel est en moi l’empire de la bienveillance, et même de celle que les sens ont fait naître, qu’elle leur donna toujours la loi dans mon cœur.

Cette récidive, que j’éloignais sans la craindre, arriva sans qu’il y eût de ma faute, c’est-à-dire de ma volonté, et j’en profitai, je puis dire, en sûreté de conscience. Mais cette seconde fois fut aussi la dernière ; car mademoiselle Lambercier, s’étant aperçue à quelque signe que ce châtiment n’allait pas à son but, déclara qu’elle y renonçait, et qu’il la fatiguait trop. Nous avions jusque-là couché dans sa chambre, et même en hiver quelquefois dans son lit. Deux jours après on nous fit coucher dans une autre chambre, et j’eus désormais l’honneur, dont je me serais bien passé, d’être traité par elle en grand garçon.

Qui croirait que ce châtiment d’enfant, reçu à huit ans par la main d’une fille de trente, a décidé de mes goûts, de mes désirs, de mes passions, de moi pour le reste de ma vie, et cela précisément dans le sens contraire à ce qui devait s’ensuivre naturellement ? »

* Les cas où l’on bat un enfant est qu’il n’en souffre pas vraiment, et même qu’il en tire bénéfice sensible dans un monde de plus en plus aseptisé pour ce qui est des relations, du lien, ne sont pas généralisables. Beaucoup d’adultes en tirent une jouissance ou du moins un exutoire à leur impuissance. Aucun lien ne se trame mais plutôt le vide affleure. L’intelligence sensible de la tante est rendue dans le récit de Rousseau autant que la complexité déjà de ses affects d’enfant.

Illustration Max Ernst – Vierge frappant son fils sous le regard de trois témoins

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

Publié dans Ever Whatever, Slide Home

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