L’art du lien collectif : no interposition

Ils sont deux animateurs. Et un groupe conséquent : vingt volontaires issus d’un grand séminaire d’entreprise en transformation. Tous les grades, tous les âges, tous les genres, et des métiers techniques et support. Ils ont deux heures pour déposer en vrac leurs plaintes, leurs peurs, leurs colères, leurs déceptions. Et ils ont aussi deux heures pour tisser ensemble le « quart d’heure de gloire » auquel chacun d’eux peut prétendre. Un quart d’heure vingt fois lithographié. Unique et différent pour chacun.

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Et cela fait déjà une heure que ça patauge. Les couleurs ne prennent pas. Le vrac paralyse le trac. L’entrée en scène se perd en stratégies d’évitement personnelles qui prennent le groupe pour un seul acteur. Morcelle. Démembré. Le monstre court toujours.

– Vous les jeunes ne connaissez rien a l’histoire de l’entreprise. Nous nous avons tout vu et nous verrons encore du même, quelle que soit le simulacre d’initiative que l’on prenne. – rigolent les plus anciennes.

Un manager se fait prendre à partie : – qu’est-ce que vous en savez d’un métier que l’on vous a demandé d’encadrer comme un jalon dans votre parcours ? Vous n’en saurez jamais rien. Et à peine devenu décideur, vous serez déjà parti, et nous ferons comme nous savons faire et vous managerez d’autres inconnus. Inconnu vous même. Sans gloire et sans tribu, sans terre et sans passé. Sans avenir.

– Et qu’est-ce qu’on va faire, comment peut-on vivre, sans nos calendriers d’entreprise qui ont été supprimés de nos guildes. Nous n’avons plus sous les yeux ni en sous main ni à l’affiche le dessin de notre aventure ? Un « à suivre » partagé.

Comment croire à l’avenir ? Comment savoir qui l’on est ? D’où l’on vient ? Comment faire confiance aux parents les plus lointains ? Comment parvenir à se trouver réunis en atelier profane, aux carreaux en verre soufflé, grands ouverts ? Comment exposer nos œuvres disparates dans une harmonie non calculée ?

Ce sont les question qu’André et moi nous entendons de notre écoute analytique. Jean-Jacques et Olivier, que nous avons rencontrés deux heures aussi, en animation de groupe d’animateurs de cette journée, eux, ils s’évertuent à prendre note des demandes littérales et périmées, des imprécations adressées plus en l’air qu’à brûle-pourpoint.

Et c’est le moment qu’André choisit pour s’interposer.
Entre eux deux, qui lui semblent dépassés, et la horde face à eux.

Moi, je choisis le retrait.

L’interposé fonctionne comme un attracteur. Chacun reprend de plus belle ses quinze minutes d’horreur à la place des honneurs de la liberté responsable qui avait été visée. Commandée !

André s’agite comme Olivier et Jean Jacques n’ont pas voulu s’agiter. Une femme, Catherine, qui reconnaît le coach en lui –  » je sors d’un bilan de compétences et ce n’est pas donné à tout le monde de se questionner sur soi  » -, le remet en question aussi, pour vouloir ordonnancer ce qui est désordre créatif par des lectures figées d’opposition, d’alliance, d’évitement, de conflit : gen Y vs gen X, manager ici déchu, escalades verbales faciles, co-excitation des plus hardis, inhibition des plus réfléchis.

– Venez à ma place et reprenez au tableau ce que vous entendez vous. – Andre l’invite à faire mieux que lui, que Jean-Jacques, qu’Olivier, que le groupe réuni.

– Partez sur une page blanche. – Je m’avance enfin.

Mais si Olivier et Jean-Jacques ne sont plus de la partie, eux qui avaient été choisis ; et que leurs écritures au tableau sont balayées, que reste-t-il de l’impulsion de cette équipée ? Et sur une page blanche, que faire du noir jusqu’ici broyé ?

L’expérience tourne à vide. L’interposition ne facilite rien. Si quelque chose doit émerger de ce groupe c’est dans un temps et avec des modalités qui seraient en dehors des contraintes inventées pour cette journée.

Entre qui et qui nous interposions-nous est la question qui nous vient ? Entre le père et la mère. Entre les frères et la soeur. Entre le professeur et l’élève que nous savions être sensible aux condamnations à l’échec. Entre les amis en rivalité, ou les amoureux en proie au désir. Entre nous-mêmes et le monde, si incontrôlable et si attirant de tout son vivant. Le monde et nous. Entre les parties de soi qui luttent pour devenir grand.

– Puisque vous êtes deux, ne souhaiteriez vous pas travailler chacun de votre côté avec ceux qui le voudront en plus petits groupes au nombre de deux ?

Entre les deux animateurs nous nous sommes ainsi enfin interposés. Aller au bout du bout du mouvement, pour, peut-être, un reflux salvateur. Et les idées de ce nouveau groupe, clivé oui, solidaire plus que jamais, ont dépassé en profusion et profondeur celles des groupes qui tournaient en parallèle, et où les positions n’ont pas été gênées par l’interposition de professionnels, de managers, de consultants, de savoir faire.

Peut-être que cette figure de « L’interposé » dont ils ont fait l’expérience avec nous et malgré nous, était bien « familière » à chacun. Et qu’ils ont décidé intimement de moins tenir les relations autour d’eux, de davantage les respecter. Puisque peut-être nouvelles, au lieu de répétition d’un passé, elles pouvaient se déployer. Et chacun sa place. Et une position posée, inter-posée, plutôt que de s’interposer !

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

Publié dans Slide Home, Whatever Works

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