L’art du lien, la suite : pour des collectifs plus humains. Préface Endless.

Qu’est-ce qu’un groupe humain ? Ni équipe, ni réseau, un groupement avec ses propres fondements. Qu’est-ce que le web de plus qu’un écran ? Trois milliards d’êtres. Qu’est-ce l’intelligence collective ? Qu’est-ce la violence des foules ou dans la foule ? Qu’est-ce la nouvelle économie ? Partagée et sous-protégée. L’innovation sociale ? La réinvention de la pauvreté ? L’entreprise libérée ? De l’intérieur. Mais des marchés financiers ? La DRH parviendra-t-elle à relever les talents du lien ? La DG ceux de ses actionnaires bâtisseurs d’un lendemain sur 30 ans, celui d’une génération ? La politique sera-t-elle citoyenne, les lois singularisées et réunies dans l’esprit de la Loi ? Une loi vide de contenu, toute en liens… Celle d’un homme responsable, qui répond de lui et de l’autre, et de tous les autres, prêt a l’étrangeté. Endless.

Nous sommes nés « Endless » (prononcer endėlaisss) : l’utérus cosmos a été notre voie lactée a peine conçus, puis la planète du petit prince au fur et à mesure que nous grandissions dedans.

Aussitôt dehors, dans les airs, de la main de l’obstétricien, nous ne savions plus ou cela va et où cela se contient notre corps de nourrisson qui incorpore le sein, puis, avec l’aide de nos pieds à peine debout, tout ce qui se trouve à vue et à portée. Tout est moi. Moi je suis. Ou sinon rien.

Puisque très vite, nous avons aussi affaire aux limites. Et nous aimons les dépasser. Des fois, le sein, n’est pas là, alors que je le veux ! Des fois je ne vois plus que du noir alors que mes yeux sont ouverts ! Des fois il y a le froid sur ma peau, l’humide et le sale en mon séant, le vide au ventre, le bruit dans mes oreilles ou son encore plus inquiétante absence…

Des fois des stimuli, des excitations, ou tout le contraire, des creux, des dépressions, font aussi irruption dans une continuité d’exister, dans un « je suis ça alors ! », qui s’en trouve aussitôt tronqué. Ou bien parce que l’espace que je prends est entamé ou dilaté. Ou bien parce que le temps linéaire devient quantique, et tout à la fois je vis : d’être content et peureux, en colère et combatif tout autant que abattu. Je ne m’en sortirai pas cette fois-ci mais entre-temps je suis aussi ça.

Il y a donc autre que moi, ou alors des parts de moi qui échappent à mon contrôle. A ma toute-puissance de petit sans défense. Sauf que, je réalise sans tarder, qu’une part de moi, la mère, est : ce que je peux contrôler au mieux de tout ce qui m’échappe, et dont je m’en défends.

Par le lien d’attachement mère-enfant, le nourrisson est en contact physique et psychique avec la mère qui pourvoie à ses besoins, comme lui – dans sa mobilité réduite d’origine, l’homme est un animal prématuré -, ne peut pas le faire. Il n’est même pas en contact ! Il est la mère.

Par le lien salvateur de violence entre eux, d’un ce sera toi ou moi qui vivrai, il est aussi possible de les séparer. Comme l’accouchement l’a fait. Le décollage psychique prend un temps certain, parfois aussi illimité !

Si « tout se passe bien », la mère « suffisamment folle » de son enfant – par le négatif, plus réaliste, du « good enough » de Winnicott -, est celle qui permet au petit d’homme expérimenter aussi bien la présence que l’absence de soins et de tendresse, le retard, la maladresse, voire la brutalité. Car c’est dans cette absence que l’enfant tissera l’imaginaire d’un lien réel avec elle, qu’elle soit là ou pas ou qu’elle y soit à moitié, toute à se pouponner pour des retrouvailles adultes entre amoureux.

C’est l’absence d’autre que soi qui permet à l’homme de s’inventer le lien a l’autre. Endless véritable enfin. Quand l’homme tisse des liens.

Comme avec la mère alors, l’enfant tisse des liens avec tout ce qui lui échappe progressivement, en grandissant, toutes ses pertes et ses manques. Il en fait projets, challenges et ambitions que le social permet seulement. Qui dépassent la stature d’un seul : Canal de Suez et Crowdfunding de masse.

L’enfant peut rêver les odeurs et les bercements, s’emparer d’un doudou et d’un balancement du corps ; il peut jouer avec ses legos la continuité, l’empilement, autant que la destruction de la tour qu’il a réussie, dans un grand fracas qui le ravit, violence absolue ; il peut hurler à la mort si ça lui chante, ou s’endormir comme il retournerait dans l’utérus. Sauf que cette fois c’est lui qui y met la paroi. Ce sont tous des « phénomènes transitionnels », souvent dénommés espaces transitionnels ou objets, plutôt que phénomènes, en psychologie devenue courante. J’aime moi me référer encore une fois aux subtilités de la psychanalyse et aux « phénomènes winnicottiens », puisqu’ils montrent bien, qu’au delà d’une place ou d’un objet physiques préemptė, c’est l’enfant qui crée de toutes pièces un phénomène mental ; c’est dans son imagination qu’il scénarise le lien. Qu’il en fait avant tout une représentation. Et qu’il l’a nomme, maman, papa, amour, doudou, maître, associé, pour passer de la « possession » privée au code partagė, au symbole universel.

Aujourd’hui comme jadis. Observez votre comportement avec votre mobile sinon, que vous soyez en « chat » effectif, en réponse désynchronisée à un commentaire sur votre fil d’actualité ou simplement à faire défiler : mes amis, mon boss, mon chien. Regardez hors digital, ou via digital aussi, tous vos « post it » comme allant au delà de simples rappels : untel attend de moi, j’ai une demande à untel. Etc Etc. Comment cultivez-vous-même, au jour le jour, le sentiment d’être en lien ? Et possiblement d’être pris dans de bien multiples liens ! Des liens qui s’empêchent les uns les autres, ou qui se subordonnent, ou qui se croisent harmonieux. Des liens qui vous occupent autant que vous les occupez.

C’est ça le collectif auquel nous sommes tous passés, d’une mère toute-puissante, mais pas tant que ça, puisque facilement retenue ailleurs, ou même défaillante, et ça aussi j’y reviendrai – la mère morte, les femmes ne veulent plus materner, – à un groupe humain, un corps social identifié, des groupes d’appartenance où s’y retrouver encore davantage que de se retrouver.

Déplier toute une vie, notre évolution personnelle suivant les mêmes stades du développement de l’enfant :

– après l’attachement et ses violences,
« l’autre comme moi, miroir à casser, et sortir du Narcisse mortifère »,

– la succession des identifications,
« moi comme l’autre je le peux, et rentrer dans l’Oedipe »,

– le challenge des rivalités,
« moi mieux que l’autre qui aspire à son tour à un tiers, je peux »,

– l’accalmie des réciprocités, pour sortir de L’Oedipe et retrouver Narcisse, celui non plus primaire et archaïque mais réfléchi et secondaire, le bon Narcisse, celui de l’idéal du moi auquel on tend et on se grandit et on renonce aussi plutôt que du moi idéal,
« moi je te reconnais différent malgré tout, inaccessible aussi, rends le moi bien, et après tout tu dois être une part d’ombre de moi tout court, question de temps peut être que d’y accéder »,

– et le lâcher prise enfin du « que tu me reconnaisses ou pas, que je me sente responsable de toi et pas toi de moi comme dans le regard sur le visage de Lėvinas, je vis en lien empathique, sans te comprendre je te conçois, à ma place et toi à la tienne, et la place de l’universel nous contient et nous offre l’expansion qu’est l’humanité. »

Ceci résume, bien vite fait, mais nous y reviendrons, les apprentissages de mon précédent ouvrage de l’art du lien. J’aime m’intéresser ici, à sa suite, à l’art des liens. Au collectif qui me prolonge et me contient. Au collectif en lui même aussi. L’âge des multitudes qu’est ce qu’elle peut nous reposer !

Nouveaux nés, Endless bien trop parfaits, nous pouvons rester, a réduire notre collectif de destinée en recréant la matrice originelle, la réduire à une seule volonté. Courir le risque d’un ailleurs et d’un étranger. Le risque de vivre, qu’il est plaisant de placer à la suite, et sans hésiter, de « l’inconvénient d’être né », le soupçon d’un jour mourir qu’il charrie, comme nous n’existions pas avant cet événement farfelu de notre mise au monde, et la difficulté d’exister parmi tant d’autres qui se trouvent dans le même quolibet. Un quolibet au sens scolastique premier des sujets laissés à l’initiative de l’assistance, non dirigés. La vie n’est qu’improviser. Pas de guide. Toujours pas, comme je l’avançais dans l’ouvrage de l’art du lien. Seul art primitif, naturel, humain, du lien, et un art imparfait et sublime et partagé des liens.

Qu’est-ce qu’un groupe humain ? Qu’est-ce que le web de plus qu’un écran ? Qu’est-ce l’intelligence collective ? Qu’est-ce la violence des foules Ou dans la foule ? Qu’est-ce la nouvelle économie ? L’innovation sociale ? L’entreprise libérée ? La DRH parviendra-t-elle à relever les talents du lien ? La DG ceux d’actionnaires bâtisseurs d’un lendemain à 30 ans, celui d’une génération ? La politique sera-t-elle citoyenne, les lois singularisées et réunies dans l’esprit de la Loi ? Une Loi toute en liens qui tient…

Je m’attelle au grand besoin qu’a tout ceci d’être repris, comme une couture sur les failles qui pointent aux définitions toutes faites qui commencent à circuler des initiés aux retardataires, d’utopies qui à peine esquissées sont aussitôt dépassées par la réalité.

Tout ceci peut être revisité du fond de la psyché, au plus humain, dont j’ai la touche vivante lors de mes séances de coaching psychanalytique de dirigeants, de leaders spontanés, de barbares bienveillants (en référence aux 100 barbares dont il sera aussi question en tant que groupement), d’humanistes plutôt que de gestionnaires des ressources humaines, de coachs et de consultants à mains nues et la tête en l’air. Tous tels que nous sommes. Mortels et Endless si l’on veut.

Le travail d’individualisation se comprend lorsque l’individu cesse de considérer le monde « de l’extérieur » et qu’il arrive à se situer dans la structure du tissu humain. Alors « s’estompe en lui le sentiment d’être ‘intérieurement’ quelque chose pour soi tandis que les autres ne seraient qu’un ‘paysage’, un ‘environnement’, une ‘société’ qui lui feraient face, et qu’un gouffre séparerait de lui ». (…) La société n’est pas en dehors de l’individu : La société « est ce que chaque individu désigne lorsqu’il dit ‘nous’ ».
Norbert Elias, Une société d’individus

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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Publié dans Slide Home, Whatever Works

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