Le couple : walk on the business side

Un autre chapitre de mon ouvrage en préparation de l’art du lien en collectif : le maillon premier qu’est la figure du couple, en business.

Le couple
Walk on the business side

La digitalisation de l’économie n’a pas rendu plus aisé de trouver des partenaires. Le choix est là, sur LinkedIn et d’autres réseaux spécialisés, dits Think Tank, comme pour en retenir les membres qui autrement vous coulent justement entre les doigts. La digitalisation de la société fabrique, elle, des couples à tour de bras. Durables ou pas. Cela ne tient pas tant au logarithme. Cela tient d’après moi à notre nature humaine. Et à la psyché qui lui donne le souffle en ce lien d’intimité bien davantage que la culture. Digitale ou pas. Qu’est-ce qui différencie un couple d’amants d’un couple de pairs ?

Si la rencontre amoureuse est celle de deux désirs et de quatre fantômes, en faisant référence à l’élan mystérieux de chaque amant et aux deux retours d’élastique qui l’affole – le précédent des parents -, quel serait, côté business, l’équivalent ?

On se choisit mutuellement, partenaires, pacte d’associés ou pas, chef et manœuvre, geek et consultant, client et prestataire, starlette et son agent, et on en attend, et l’on y apporte, ce qui peut s’expliciter aisément, de par les positions relatives et les rôles prédéfinis par des fonctions.

Puis, aussi, on en attend et l’on pose bien d’autres choses, artefacts inconscients qui circulent dans la relation. Et c’est sur ces objets, moins identifiés, très volants, que la relation « ça rate » plus ou moins sourdement : le désir inconscient s’accomplit. Les désirs des deux partenaires se concertent entre eux à merveille. Toujours.

La réflexivité, comme la lumière dans un miroir, est une démarche de réflexion appliquée a soi-même plutôt qu’à un objet extérieur, et aussi une démarche d’action. Agir malgré le manque de lumière en soi parfois. Souvent. Tenir à l’autre plutôt qu’à ce que nous faisons ensemble.

Il s’agit de sortir des « mécanismes d’explications » envers l’autre et soi, qui donnent l’illusion d’une réassurance et d’une compréhension mutuelle, qui alimentent une incompréhension au fond. Celle qui reliera les amants, dont les corps comblent l’indicible. C’est cela la grande différence avec des pairs sans corps à corps. Pour trouver un accordage il s’agit de passer par dessus l’incompréhension. Sans l’ignorer. Bien au contraire. En la regardant droit dans les yeux dans tout son mystère, aussi dense que le plaisir sexuel. Aussi éprouvant pour chacun.

Et ne « réflexive » pas qui veut. Il est facile de retomber dans des raccourcis qui ménagent la singularité de la relation ou dans des grands détours qui l’assimilent à des archétypes réussissants.

La démarche psychanalytique est celle qui par son « cadre libératoire » – si, si, lorsqu’il est bien compris, comme le temps imparti des contenus plus latents qu’explicites, comme l’espace obligé des libres associations, sans recherche a priori de cohérence ou de sens, de logique ni d’éthique autre que de nous garder ensemble et chacun rester vivant -, ce cadre analytique permet à chacun d’évoquer sa quête toute personnelle, à l’encontre, et souvent sur le bon dos, de ceux qui l’entourent, dont son partenaire, de débusquer les conflits défensifs installés en son for intérieur, avant, ou alors même qu’ils se projettent de façon bien plus offensive sur l’autre.

Et là, le collectif commence à deux. Son animation en groupe de pairs devient le lit de vérités. Ni con-fusion entre eux. Ni dominant-dominé. Deux désirs et des fantômes qui se passent des draps des amants. Le précédent des parents, cité plus haut, se vit au sein du couple d’animateurs analystes. Ils font office de drainage vers le réseau des eaux usées. Avec des temps à autre le siphon à vider.

Comme dans ce cas qui me revient de deux associés dynamiques dans l’univers de la finance. Ils ont laissé à leur Directeur commercial toute latitude comme à un enfant « pervers polymorphe ». Sauf que la perversion chez l’adulte se crispe autour d’un seul jeu, d’un rituel. Les tueurs en série le donnent à voir. Nous ne sommes pas de ce cas, pas encore, sur la scène d’un quelconque crime. Ce brave subordonné ne fait, en apparence, que réussir sa mission : il orchestre, comme il veut, les montages proposés par des spécialistes sensés être ingénieurs d’une offre prospective et non le caprice d’un coup à faire. Et il vend beaucoup et très bien ! Il est connu, apprécié, recherché des clients. Bien plus que les deux fondateurs qui avaient compté sur le lien de confiance qu’ils pouvaient inspirer et sur le long terme bien avant que sur l’argent qu’ils pouvaient aspirer en une seule opération.

– S’il part, nous coulons. Nous n’existons plus. Mais s’il reste, nous n’existons pas, nous !

– Qu’est-ce qui vous empêche de le recadrer ? De le poser en intermédiaire commercial qu’il devrait être, et de vous présenter, vous, aux clients ? De le sortir de l’usine à fric aussi, et qu’il prenne les produits sur étagère, ceux bien réfléchis et approuvés par vous, quitte à lui laisser une marge de « customisation » ?

On pourrait s’attendre à des bénéfices secondaires de cette situation installée, qu’ils seraient tentés d’argumenter. Mais nous sommes en réflexivité psychanalytique, er l’un dit alors ce qui lui passe par la tête quand nous le convoquons parmi nous : il me fait peur. Et l’autre : il me rend fou. Et dans la poursuite du fil d’association de pensées sans censure, l’un avoue : j’adore ses coups et j’en suis volontiers complice. Complice passif. L’autre concède : à chaque réunion de recadrage ponctuel, moi qui partage ses locaux, là où mon associé vit et œuvre en Suisse et ne le voit que sur écran, à chaque réunion, je suis persuadé que je lui ai fait toucher le fond. Il cède en tout et il parvient à me convaincre de finir l’opération en cours et après nous aviserons. Et j’en sors sûr de mon effet. Je me vis tout puissant. Et c’est comme ceci qu’il me tient.

– C’est que la jouissance de chacun de vous se trouve autant convoquée que la sienne. Un pervers ne nous tient pas tant pour qui il est que pour qui nous nous prenons en sa compagnie. Seulement, contrairement à lui, nous recherchons un but plus élevé, un but social. Et l’angoisse que lui il évite, à ne pas avoir d’humanité, nous, nous la retrouvons à notre jouissance intimement liée.

Ils ne sont pas familiers, Jean Charles et Jean Paul, de ces deux extrêmes à rejoindre pour être humain, de la pulsion personnelle et de la pensée partagée. Seuls la mère des origines, toute puissante, ou le père démissionnaire, par son absence, ou au contraire de par sa présence trop forte, d’homme, et pas de père, nous mettent dans cet état d’excitation autant que de recherche de punitions. Là où il est, de par le développement personnel accompli de déplacer et sublimer et l’un et l’autre : de transgresser pour oser apporter au monde.

Nous n’avons pas travaillé avec eux leur rapport par la parole à ces figures paternelle et maternelle dans leurs cas singuliers. Nous avons accepté la place à laquelle ils nous mettent. Et qui l’a répète. Et nous avons risqué de nous décaler.

Nous avons ri avec Jean-Charles de tout ce qui lui fait rire et l’impressionne chez ce type fou à lier. Surtout André. Pour de suite s’en décaler et convoquer chez notre client plus de responsabilité. Nous avons enragé avec Jean-Paul de tout ce qu’il aime imposer et nous avons espéré devenir de plus en plus méchants jusqu’à l’en dégoûter. Surtout la femme que je suis, mère suffisamment folle pour l’aimer ainsi.

Et de séance en séance ils ont reçu le grand Alexandre à deux, ils lui ont signifié l’atteinte de ses objectifs, c’est certain, mais ils lui ont aussi souligné l’écart dans les moyens employés et la retenue de sa prime pour l’année écoulée. Là on rit moins. Ils l’ont isolé dans un bureau recevant les visites régulières de Jean-Paul en tant que médiateur avec les équipes conceptrices du back-office. Médiateur. Ni complice. Ni moraliste. Ils ont utilisé son pouvoir d’attraction pour réunir dans un événement VIP les grands comptes et leurs grands financiers : Jean Charles et Jean Paul.

Et la relation primitive qui semblait fonder leurs rapports à cet homme-femme troublant, s’est transformé en jeu de tertiarisation. « Tu ne peux pas tout sur moi », processus primaire, inconscient ; « je ne m’identifie pas à toi », processus secondaire lorsque c’est un choix conscient ; « mais j’en fais le terrain de mes explorations, de mes jeux libres et non de celui que tu m’imposais jusqu’alors », processus tertiaire émergeant.

Pour cela, en séance nous on joue et on explore avec eux deux. Entre-séance ils ouvre le jeu avec cet homme, ils ne se laissent pas enfermer dans ses règles du jeu à lui, qu’ils questionnent désormais en enfants libres. Si vous regardez les jeunes ils passent davantage de temps et prennent davantage de plaisir à mettre en commun leurs inventions personnelles cadrantes du collectif qu’à jouer le jeu jusqu’au bout. Et si tu étais le papa et moi la maman ? Et si le petit Alexandre n’était pas si méchant ?

Alexandre quittera de lui même l’entreprise, et Jean Charles et Jean Paul recruteront quelqu’un leur faisant moins forte impression de prime abord. Un partenaire surtout pas à leur image, fantasmée, mais de corps et d’âme, dense de complexité et de liens possibles.

Puisqu’un couple donne lieu à une famille. Et un duo ? Un duo donne lieu à un collectif entreprise surtout pas libérée, mais chacun libéré de ses facilités. Réflexivité. Lumière sur soi. Et ombres qui lui donnent du relief.

Probablement que Jean Charles et Jean Paul se sont trouvés hors des jeux qui les piègent. Comme une fratrie qui résiste aux tentatives de manipulation des parents sur chacun des enfants. Nous les laissons alors à cet équilibre naturel. Ils avaient juste besoin de nous pour revisiter un mirage d’émancipation qui ne leur offrira rien de meilleur que cet ensemble ouvert qu’ils font. Et qu’ils poursuivent. De nous à vous, les plus belles pensées. Et les rires.

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

Publié dans Slide Home, Whatever Works

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