Le désir de masculin féminin en entreprise, triomphera-t-il de l’obscurantisme dans lequel plonge notre société, en ce point aussi désespérément globalisée ?

En cette période troublée, encore aujourd’hui endeuillée, j’apprécie qu’un très grand groupe français me consulte pour un colloque en date du 8 mars, à l’adresse de ses cadres, et au sujet du masculin-féminin en entreprise, de la mixité et de comment « érotiser l’entreprise » sans encourir dans le simple décompte. Et je prends le thème de front et en profondeur en quelques mots pour laisser place aux questions et aux situations. La nature humaine, le psychisme du sujet, et le cadre institutionnel, symbolique qui stimule et qui contient l’imaginaire collectif, ont tellement à se dire. Fertilisation croisée.

C’est alors sur la crête du double versant de :

  • ma recherche sur le terrain de la psychanalyse des limites, état-limites qui ont pris la place des hystériques du siècle dernier,
  • et des limites institutionnelles, pour lesquelles il s’était développée une analyse institutionnelle qui se poursuit par la sociologie du changement (cf François Dupuis) et le coaching d’organisation, le fleuron du coaching HEC,

que je réponds à cet appel à contribution comme cela suit.

 

« Sans la liberté de blâmer il n’est pas d’éloge flatteur. »

Ce mot d’esprit de Beaumarchais a porté la liberté de presse et la porte encore, en première page du Figaro longtemps dirigé par Jean d’Ormesson que j’associe dans mon hommage à ce bon mot. Les bons mots, les éclairs de génie, les Witz en langue allemande, la langue de travail de Freud, nous viennent tout droit de l’inconscient. Et en cela, ils portent notre désir haut et fort. Sur des sujets de société, empreints de gravité, ceux qui élèvent notre humanité partagée, ils donnent de la chair aux propos. Ils ouvrent l’esprit de chacun et transforment la communauté.

Les choses se compliquent lorsque les sujets de société partent du corps lui-même et plus précisément du bas du corps.

« La liberté d’importuner » comme un préalable heureux au rapprochement homme-femme et laisser à chacun ensuite le soin de prendre ses responsabilités ou ignorer ses vices, le doute aussi, bienheureux soit le doute, sur la seule question qui vaille – mais qui a commencé ? – annulent toute pensée. Les passions prennent le pouvoir et le discours devient radical, étriqué, comme pour étouffer ce qui n’a pas lieu d’exister : le sexe entre l’autre et soi. Et ce faisant on ne voit que ça. Et ça reste en bas.

Pour envisager le masculin-féminin dans l’entreprise comme dans la société, il me semble moi, femme et psychanalyste, ancien cadre dirigeant et analyste aujourd’hui des institutions, il me semble incontournable de poser d’abord la génitalité. La génitalité est le stade le plus avancé de notre psyché. Ça ne reste pas en bas.

Oralité, analité, phallocratie et génitalité ! Ce sont les stades psycho-affectifs et l’entreprise est la scène de l’affectio societatis, de la communauté d’affects. Même en voulant y rester chacun à sa technicité, reconnaissez que l’outil de l’autre ne vous laisse pas insensible.

Qu’est-ce alors que la génialité de vivre ensemble et entre sexes opposés ? Qu’est-ce très concrètement que la génitalité ?

L’enfant humain né prématuré et hautement érogène de ce même fait. Ce sont l’ensemble des organes en contact avec l’extérieur qui l’informent sur ses besoins : le nez qui permet le fouissement du corps de la mère, la bouche pour téter, les sphincters pour digérer et évacuer, puis la bouche se spécialise pour parler et les oreilles pour faire davantage qu’entendre, écouter, les yeux, pour tout comprendre à l’entour et pouvoir agir, avoir une vision, partielle, et une visée, humaine, susceptible d’être partagée.

Ce n’est qu’à l’âge de raison que l’enfant accède enfin à des représentations abstraites qui peuvent perdurer et à des sentiments complexes auxquels il va pouvoir donner une forme sociale et obtenir une satisfaction relative mais certaine. Il laisse derrière lui toute cette profusion de pulsions autant « sexuelles », de quête d’un autre, que « narcissiques », d’auto-conservation.

Le corps pulsionnel s’apaise temporairement. Cette période est dite de latence. Plus ou moins écourtée de notre temps par les multiples sollicitations d’une société de la performance et de la consommation.

Le corps sexuel s’éveillera à l’adolescence, à nouveau dans une dispersion des sensations jusqu’à atteindre la jouissance génitale, celle de l’organe sexuel, le pénis ou son fourreau. J’emploie à dessein ce terme pour le sexe féminin qui n’est qu’un pénis retourné comme le démontre si bien l’opération de l’orange* par Louise Bourgeois. L’art donne à voir notre savoir inconscient. L’art de la sublimation.

Ceci étant, l’un est pénétré l’autre est pénétrant. Mais aussi, l’une est réceptacle et l’autre est enfermé. Comment accepter l’autre en soi ou autour de soi au plus fort de l’autre et de soi-même ? Au plus plein, chacun.

Les malentendus actuels sont basés sur les pulsions partielles : l’autre me regarde, me touche, elle me donne à voir ses jambes, son décolleté, sa rage. Il n’y a pas de rencontre sexuelle. J’exclus le viol, c’est certain. Le meurtre aussi. C’est à la base de la civilisation de trouver d’autres expressions à nos oppositions dans la balance du désir : le sport, la danse, l’intelligence, la création.

Ce qui en entreprise ne peut surtout pas s’exprimer par les corps est fortement présent dans les psychismes, toujours latent dans l’inconscient qui occupe 90% de leur activité quotidienne.

Les jeux de pouvoir comme ceux de parité ne laissent pas de place à l’expression de cette véritable altérité que je tente d’évoquer. De plus, il y a en contexte institutionnel une difficulté macro-structurelle par rapport aux difficultés « micro » des relations professionnelles : l’institution elle-même est un acte de domination.

Chacun se soumet à une organisation, à un objet social aussi bien rentable qu’idéal, à une histoire qui influence l’activité présente qu’elle soit connue de chacun ou qu’elle le soit mal. Surtout si elle ne l’est pas.

Dans ce contexte, l’analyse institutionnelle nous apprend que nous sommes tous tentés par des actes de pouvoir comme des bouffées d’air, des vraies soupapes à la pression atmosphérique partagée, les cadres comme les collaborateurs. Le harcèlement inversé, je peux imaginer que nombre d’entre vous connaissent. Rien de plus violent qu’une victime, rien de plus fragile qu’un décideur. Hommes et femmes tous les deux.

L’analyse institutionnelle nous apprend aussi qu’il n’y a absolument aucune incidence dans la mixité des équipes. La bisexualité psychique à laquelle j’ai fait rapidement référence nous assure une répartition toujours équilibrée entre le « masculin » et le « féminin ».

Je suis moi même intervenue auprès d’un « vieux » Codir dans une institution financière vénérable à l’étranger, composé exclusivement d’hommes de tous âges mais avec un âge moyen plutôt élevé et l’enfant créatif et la femme y étaient aussi bien représentés que le mâle et la prudence bien installée.

Aussi, ne vous aveuglez pas de choix de façade pour produire des statistiques, de répartition des genres sur le terrain et à tous les échelons, rassurantes et/ou performantes, à nouveau « consommatrices » de ce que notre époque attend. Si vous parvenez à faire danser la diversité dans vos équipes et que vous faites des choix d’avancement, indépendamment des organes génitaux, la mixité suivra.

Comme dans la vie « réelle » nous nous brassons sans y prendre garde, ce serait de l’illusion institutionnelle que de croire à l’évangile de Saint Matthieu qui prône que Marie « ne connai(t) point l’homme ». Hommes et femmes s’y rencontrent sans but sexuel mais avec un but créateur pour peu que l’activité soutenue ensemble le soit de leurs affects individuels.

Il y aura des hommes et des femmes et chacun vivra à plein, comme dans les draps du couple génital il n’est pas question d’un « qu’est ce qu’on me fait ». Cela danse, dans les têtes et dans les cœurs. Cela s’ébat davantage que cela ne débat. Et la vie va…

 

*L’opération de l’orange de la main de la géniale plasticienne Louise Bourgeois

« Mais qui est-ce ? » disait son père, « est-ce que c’est Louise, est-ce que c’est Louison ? » alors qu’avec une peau d’orange savamment découpée il dessinait les formes d’un corps de femme et que, la peau détachée étant ouverte, brusquement surgissait, à l’endroit du sexe, l’axe blanc du pédoncule interne de l’orange formant un phallus qui transformait la femme en homme. Et le père s’esclaffait alors : « Mais non ce n’est pas Louise, ça n’est pas possible, Louise, elle, n’a rien là ! » (Louise Bourgeois, femme maison par Jean Frémont, L’Échoppe, p. 41)

Crédit images Kate Parker Photography comme à l’accoutumé

 

 

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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