Le mont fleuri de Cynthia

Cynthia Fleury

Cynthia Fleury

Nous sommes tous irremplaçables. Chacun de nous l’est dès qu’il le reconnaît à son prochain. C’est dans cette mise en lien et en différence que Cynthia Fleury situe le seul processus qui vaille dans la vie : l’individuation.

Quels en sont les passages « obligés », les figures libres qui sont décrites en Partie I ) Individuation et Irremplacabilite

1) Comme rien n’a changé depuis les origines de la pensée, le « Connais toi toi-même », du frontispice du temple delphique, en est le préalable premier. Cynthia Fleury y ajoute l’essentiel : connais toi en lien a l’autre.

2) Imaginatio vera, en latin tout aussi originel, désigne l’imaginaire qui permet de s’inscrire dans le temps, et de l’embrasser comme irréversible, et donc de saisir l’unicité de l’instant. D’en faire une création dans le réel.

Cynthia Fleury s’éloigne ici de l’imagination tronquée : celle de l’illusion, de la toute puissance, des méandres fantasmatiques qui nous isoleraient.

3) Pretium doloris désigne la souffrance que l’homme est prêt à concéder pour accéder a ce « réel ».

4) Vis comica, enfin, arrive comme une distance, la distance de l’humour, la possibilité de recul et d’avancer, de dépasser la difficulté vécue, sans l’oublier, de se projeter dans l’avenir, d’être capable en somme d’aliud et d’alibi (ailleurs et autrement).

C’est le rire comme affirmation du sujet face à l’absurde de la condition humaine. Et l’abandon de la prison qu’est l’ici et maintenant tant prôné de notre temps. Ce n’est pas cueillir l’instant que de s’y enfermer…

D’autre part,
Cynthia Fleury s’attaque avec brio aux formes modernes de pensée, d’absence de pensée !

1) La raison instrumentale, le refoulement du sentiment naturel d’absurdité, orchestré par des thérapeutes au titres les plus variés, mais se ressemblant tous comme un œuf ressemble a un autre dans leurs injonctions a la pleine conscience, au sens, au bonheur. Entretenu également par le divertissement que procure la société civilisée et consommatrice, l’entreprise aussi lorsqu’elle s’empare du bien être etc

2) La détérioration de la scholè au sens noble de l’éducation mais surtout au sens premier de temps de loisir, temps pour soi, temps où on a le loisir de s’édifier : le pouvoir usurpe le temps réellement libre, il n’existe plus de temps pour l’individu qui soit du temps existentiel.

Deux territoires d’expérimentation de l’irremplaçabilité demeurent incontournables :

1) Le devenir parent, « faire famille » (l’enfant est au contact de l’irremplaçable par son parent) ;
2) Le deuil, le souci de soi lorsque l’autre manque, l’irremplaçable en soi.

Ce sont là des essentiels, que je résume dans leur articulation, qui proviennent des ouvrages précédents de Cynthia Fleury, et qui reviennent dans cet ouvrage pour réitérer le souci de soi nécessaire à l’Etat de droit. Ce donc par l’analyse du pouvoir que poursuit le fil de la réflexion de la sociologue-chercheur, de la psychanalyste de terrain.

Partie II ) Le dogme du pouvoir

Se maintenir dans l’état de « minorité », ne pas penser par soi-même, reste une décision personnelle. Du ‘non-penser’ vient le ‘non-agir’, par l’assimilation pure et simple des codes préexistants. Puisque l’homme est d’autant plus productif qu’on le fait consentir à l’assujettissement. Ce consentement vient par défaut d’attention portée à la réalité de la situation, et ce défaut d’attention vient de la captation du temps, en particulier par le divertissement.

Le cirque retient les foules, toujours, hors des arènes qui vaillent la peine…

Les éléments de langage ont remplacé la parole libre. La desubjectivation viendrait de la de deverbalisation, puisque des outils verbaux sont nécessaires pour penser la liberté et l’oppression. Il reste un espace de liberté, où chacun reprend les codes a son seul compte, et c’est celui de la littérature…

Cynthia Fleury établit aussi des liens entre subordination et dissimulation, qui peut verser dans le devenir psychotique des dominés. Allant jusqu’au faux self permanent. Le puissant est faux, mais le soumis l’est tout autant. C’est le dominé qui crée et maintient le pouvoir en place !

Puisque l’être Irremplacable concerne aussi et en premier l’être d’autorité. Pour sortir de l’état de minorité, on a besoin d’un autre, d’un autre lui même irremplaçable, pour assurer la maïeutique menant à l’individuation : pour la sortie de l’état de minorité, l’éducation et la transmission passent par l’attention portée à celui qui est éduqué.

Mais où et comment trouver des directeurs de conscience qui ne soient pas des dominants, des tenants du pouvoir ?

Le pouvoir est une religion continuée : l’individuation offre la liberté par rapport au pouvoir, car être dominé, comme être dominant, c’est être inféodé au pouvoir. Quels sont les rapports entre la religion et le pouvoir ? D’une, le fonctionnement du pouvoir comme celui d’un clergé, de l’autre, le fait d’être placé sous le regard (divin dans la religion, du totalitarisme pour le pouvoir : partout, la surveillance). Le Panoptique de Bentham : tout est visible. La société totalitaire définie comme extinction de l’indisciplinable grâce à la surveillance.

L’évaluation perpétuelle des individus dans nos sociétés se donne comme un processus d’individuation (en disant que le sujet n’en est un que s’il est évalué), mais il s’agit d’une perversion de l’individuation (le sujet est au contraire domestiqué). L’évaluation comme outil d’effacement de l’irremplaçable, (puisque par définition ce qui est neuf, original, échappe à l’évaluation et est même suspect), évaluation dont le refus entraine le soupçon (ce n’est pas à l’évaluateur de produire les bienfaits de l’évaluation, c’est à l’évalué de produire les bienfaits de la non évaluation).

Comment sortir de l’homme protocolaire actuel et de sa normalisation ? Cynthia Fleury avance les préoccupations regroupées sous le nom de ‘respect de la vie privée’ : le droit à l’obscurité permet la liberté.

Le nom-des-Pairs enfin (en référence au nom-du-père de Lacan)
L’évaluation ou même le seul regard par les ou des pairs devient un cercle dont on ne peut s’extraire qu’au risque d’être désavoué. Intégration perverse par le sujet de cette nécessité de regard et d’évaluation pour être soi, et donc processus d’aliénation sociale : pas de subjectivation en dehors d’elle. L’homme recherche clôture et tutelle. L’invitation « à faire bord » au contraire, individuellement, pour mieux contenir l’ensemble se répète souvent dans les exhortations de Fleury. L’individu n’aurait autrement pour intérêt que sa valeur instrumentale disloquée au sein d’un cercle externe qui fuit.

La philosophe expose la double contrainte perverse et d’injonction paradoxale de ces univers fermés dans la vie moderne : il s’agit d’être adaptable et dans le même temps d’avoir une valeur transactionnelle au sein du réseau, c’est à dire se donner l’apparence de l’irremplaçable tout en veillant à être remplaçable.

La démonstration de la violence du collectif vers l’individu apparait magistrale. Les leaders eux mêmes flanchent…

Partie III ) Irremplaçabilité et éducation

A la hauteur de l’agressivité originelle de l’être humain, exigence et discipline sont nécessaires. Pas celles de l’éducation et de la contrainte. Mais celles aussi naturelles de l’enfant qui avec sérieux « veut faire l’homme », comme jamais plus tard, quand il le sera, il le fera !

« Ce que l’enfant continue, ce n’est pas la vieillesse ou l’âge mûr de ses parents, mais leur propre enfance »

Emile Durkheim

Ainsi les groupes devraient refaire du « commun », de la mise en commun de nos enfances. De la solidarité entre nos différences qui font un.

Le ruban de Moebius promis par Cynthia Fleury en exergue de couv, entre l’individuation et la démocratie, nous y parvenons ainsi. Et c’est là qu’elle nous quitte. En chemin. Libres. Seuls. Et inquiets.

Tournés vers nos liens.

Alors pas de surprise : les irremplaçables j’ai aimé. L’enfance, les autres, l’abîme et ressource en soi. Et par dessus tout, cette femme d’altitude, au prénom promontoire d’un ailleurs originel et partagé, Kunthos…

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

Publié dans Slide Home, Whatever Works

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