Le narcissisme de vie d’Alice, de vous et de moi qui en ce conte aimons nous voir

« Alice » est sans nul doute la rêverie qui rend conte du narcissisme qui demeure dans l’inconscient d’un Œdipe jamais tout à fait au clair. Cette fille qui est la séductrice et la séduite de son auteur, qui entend des langages incompréhensibles, qui évolue dans le monde de la démesure et qui fait l’usage d’ustensiles bien plus grands qu’elle, et qui par moments les domine, ces langages, ces ustensiles, pourvu qu’elle le souhaite :

– Mange-moi et tu grandiras !
Vorace du sein et de soi. Narcisse d’avant et d’après le miroir.

Quel délice depuis que ce conte de faits existe de nous sentir bien moins fous que chapeliers de génie de nos pensées enfouies. La fondatrice en France de la psychanalyse infantile, d’origine Suisse, mentor de Dolto et de Lebovici, nous lègue une clinique de l’enfant en nous comme un miroir d’absolu. Et toutes ces pensées magiques rejaillissent en nous. Narcissisme de vie une fois de plus.

Sophie Morgenstern

La Pensée magique chez l’enfant

« Revue Française de Psychanalyse », (Paris), 1934, VII, 1, p.99-115

 » Il est souvent question de savoir de quel langage il faudrait se servir pour que l’enfant nous comprenne, et aussi comment il faut faire pour comprendre l’enfant, ses questions, ses réponses, son comportement.

(Et comment comprendre l’enfant en nous ? C’est mon incise car c’est cela que j’ai envie de demander à cette auteure et en partager les enseignements ici.)

Cette question est tout à fait légitime, surtout vu l’amnésie des quatre premières années de la vie dont il est si souvent question en psychanalyse.
La pensée et le comportement de l’enfant ont été caractérisés par Piaget comme analogues à celles d’un schizophrène, c’est-à-dire de l’aliéné qui se retire dans sa tour d’ivoire et n’emploie quelquefois qu’un langage dont la clé n’est déchiffrable qu’à l’aide d’une longue étude du malade même. Car l’enfant, malgré son affectivité très vive, en parlant aux autres, en racontant un événement, parle plutôt à lui-même et ne s’aperçoit même pas souvent que son entourage l’a mal compris ou ne l’a pas compris du tout.
Mais ce langage et cette attitude de l’enfant, en apparence autistes, proviennent de l’angle sous lequel il voit son entourage.
A l’enfant, les adultes, les objets dont se servent les grandes personnes, paraissent énormes.
Pour parler ct pour bien observer la figure de ses parents ou d’autres grandes personnes de son entourage, l’enfant est obligé de lever la tête, même par rapport à ses frères et sœurs, il est obligé d’appliquer la mesure du plus grand et du plus petit et de se comporter en conséquence.
Les objets dont se servent les adultes prennent des proportions gigantesques pour l’enfant, car lui-même n’est pas capable, jusqu’à un certain âge, de s’en servir du tout ou convenablement, malgré le grand effort qu’il fait. Il faut observer sa mine sérieuse quand il essaye d’aider sa mère ou son père dans leurs occupations et la peine qu’il éprouve pendant cette besogne.
C’est dans ce championnat de la vie quotidienne que l’enfant se [p. 99] crée ces notions mystérieuses des êtres humains et des choses, et que ses parents lui paraissent de grands magiciens qui savent manier sans effort ces objets gigantesques.
La connaissance du comportement de l’enfant, de sa pensée, et surtout de sa vie imaginative, nous fait comprendre l’intérêt qu’il a pour les contes de fées, ainsi que le rôle que cette littérature joue dans son évolution, quelquefois pour toute la vie. ‘
Lewis Caroll a décrit, dans les aventures de la petite Alice au pays des miracles, les besoins affectifs et imaginatifs de l’enfant. La question du « plus petit » et du « plus grand » y prend des formes symboliques très vivantes.
D’autre part Swift, dans le Voyage de Gulliver à Lilliput, a rendu admirablement bien la disproportion de taille entre les enfants et leur père.
Se sentir petit est très humiliant pour l’enfant, ainsi qu’entendre autour de soi des conversations et voir des actions dont le sens est souvent pour lui aussi incompréhensible que pour nous la conversation dans une langue que nous ne connaissons pas, car les mêmes mots peuvent avoir pour l’enfant un sens tout à fait autre que pour les adultes. .
Un de mes malades, qui était le plus petit de ses frères, me raconta qu’il souffrait beaucoup de cette différence de taille. Dès qu’il put le faire, il attachait pour la nuit ses pieds aux barres de son lit et mettait sa tête dans une serviette, qu’il avait attachée au chevet de son lit. Il a dormi pendant des années dans cette position de torture, dans l’espoir d’allonger sa taille en agissant ainsi.
Une petite fille intelligente de huit ans lisait avec grand intérêt, à l’époque où le mouvement révolutionnaire avait commencé dans son pays, un livre sur la politesse et les bonnes manières, espérant obtenir par cette lecture une explication des faits qui se passaient autour d’elle. Elle s’intéressait même à la description des précautions qu’il faut prendre pour manger un œuf à la coque, car elle croyait que les faits décrits dans ce livre cachaient un sens mystérieux des idées révolutionnaires défendues, et qu’à la fin il y aurait la clé de ce langage magique.
Elle confondait dans son esprit politesse avec politique, et le jour où elle comprit son erreur elle jeta, indignée, le livre qu’elle traita d’insipide et d’idiot.
La difficulté de comprendre l’enfant devient plus grande dès [p. 100] qu’il est dominé par l’idée de réalisation d’un désir et tâche de nous expliquer sa pensée par des paroles dont le sens est pour nous établi, mais qui prennent pour lui, grâce à la charge affective qu’il y ajoute, un autre sens,
L’exemple suivant nous en donne la confirmation.
Un garçon de six ans accuse sa mère d’avoir donné l’année dernière des arrhes dans un magasin pour un costume de marin commandé pour lui, et de n’être jamais allée chercher ce costume. La mère est épouvantée par cette accusation calomnieuse de l’enfant, prononcée par celui-ci souvent en présence d’autres personnes. La mère se rappelle avoir été il y a un an une seule fois dans un magasin très -éloigné de leur quartier, et d’y avoir acheté des chaussettes pour ses enfants ; il n’y a pas été du tout question d’un costume de marin pour l’enfant.
L’enfant même me raconta, au cours de l’examen, qu’il désirait ardemment avoir un costume de marin et qu’il avait vu dans ce magasin un costume pour lui. Il était persuadé que l’argent donné par sa mère au marchand représentait des arrhes pour sont costume, et quand sa mère lui avait acheté dernièrement le costume de velours qu’il portait, il crut qu’elle avait oublié l’autre.
La mère me confirma qu’il y avait dans ce magasin des costumes de marin tout faits.
Pour cet enfant, le désir de posséder un costume de marin était si fort qu’il crut que sa mère n’avait qu’à retourner dans ce magasin pour lui apporter le costume, car l’argent payé pour les chaussette s’était transformé dans son imagination en arrhes pour son costume.
Il croyait qu’en portant un costume de marin, il deviendrait un être plus important.
Le père de cet enfant avait délaissé sa mère pour une autre femme. L’enfant voulait jouer à la maison le rôle autoritaire et brutal du chef de famille et se sentait humilié de porter un costume qu’il considérait comme trop simple.
Le cas suivant nous montre un degré plus intense de la pensée magique chez l’enfant.
Une mère est venue me demander mon conseil pour sa fillette de quatre ans, qui s’imagine que tout ce qu’elle désire existe, et se comporte en conséquence.
Elle parle à sa mère des jouets qu’elle voudrait avoir et prétend en [p. 101] même temps les posséder ; elle appelle sa mère pour les lui montrer et fait des mouvements comme si elle maniait ces objets, arrange des jeux dans lesquels elle fait semblant de se servir de ces objets imaginaires.
Cette enfant se comporte comme si elle réalisait un conte de fées. Elle mime un jeu, mais y donne plus d’importance que d’autres enfants dans les mêmes conditions.
Le jeu est même, dans le cas où l’enfant possède les objets appropriés au jeu, un produit de son imagination, mais chez cette enfant il a un caractère presque hallucinatoire et nous rappelle le comportement d’une délirante qui change sa voix pour s’entretenir avec ses sept fils, qu’elle porte dans son gosier, ou d’une obsédée délirante qui remue son épaule gauche pour chasser le diable qui s’y pose, d’après elle, de temps en temps.
Le comportement de cette enfant et celui de ces malades sont basés sur la foi dans la toute-puissance de la pensée. Pour elle, l’absence réelle des objets désirés, l’impossibilité de les loucher ne sont pas un obstacle pour croire en leur existence, de même que pour nos malades aucune preuve matérielle n’est nécessaire pour prouver l’existence des êtres et des objets de leur délire. Il n’y a que la toute-puissance de la pensée qui leur permet de créer un monde dans lequel se réalisent leurs rêves et leurs désirs.
Le plus grand domaine de la pensée magique chez l’enfant est le jeu qui lui permet de réaliser tous ses désirs, de donner libre cours à ses instincts.
Seulement là, où l’enfant crée lui-même son jeu et même les objets dont il se sert dans son jeu, il manifeste une pleine satisfaction. Les jouets les plus ingénieux, mais tout faits, ne l’amusent que les premiers jours et restent après hors d’usage, car ils empêchent l’enfant de puiser dans son imagination et de jouer le rôle du grand magicien qui anime les objets, leur fait subir un tas d’épreuves, les élève à un grade qui correspond à ses besoins affectifs au moment donné.
C’est pourquoi l’enfant aime à jouer à la famille, à l’école et, selon ses dispositions sadiques ou masochistes, il choisit dans le jeu le rôle du père, de la mère, de l’enfant, du domestique, du professeur ou de l’élève.
L’enfant arrive même à se débarrasser de ses conflits familiaux ou seulement à mimer ces conflits dans son jeu. [p. 102]
L’exemple le plus frappant du sens symbolique et magique du jeu me paraît le suivant :
Un garçon de six ans, qui fut miss en pension à l’.âge de deux ans pour ne pas contaminer ses frères de ses mauvaises habitudes, organisa un jeu ingénieux avec une famille de lapins en porcelaine. Le plus petit des lapins enterra la mère lapine avec un grand cérémonial et la ressuscita après quelques minutes. L’enfant ne se lassait pas de répéter ce jeu toutes les fois qu’il se trouvait devant cette famille de lapins.
Par ce jeu, l’enfant mimait son conflit familial et l’ambivalance de ses sentiments pour sa mère. Il voulait punir sa mère en enterrant la mère lapine, mais il pourvoyait aussi le petit lapin de la force magique de ressusciter sa mère.
Ce jeu, à caractère magique tellement évident, nous rappelle le double sens du sacrifice du primitif. Hubert et Mauss, dans l’Essai sur la nature et la fonction du sacrifice, disent que « le sacrifice peut servir à deux fins aussi contraires que celles d’acquérir un état de sainteté et de supprimer un état de péché… » Pour s’expliquer comment un dieu pouvait être tué, on se l’est représenté sous les espèces d’un démon : c’est le démon qui est qui est mis à mort, et de lui sort le dieu ; de l’enveloppe mauvaise qui la retenait, se dégage l’essence excellente.
Si nous observons le comportement de l’enfant tout jeune qui s’est cogné ou brûlé, nous voyons qu’il traite les objets, qui ont causé sa blessure ou sa brûlure, connue des êtres vivants. Il tâche de les punir ou les évite ensuite comme un ennemi. L’enfant anime les objets en leur attribuant de bonnes ou de mauvaises intentions, comme le primitif qui peuple la nature d’esprits pour expliquer la pluie, l’orage et beaucoup d’autres phénomènes de la nature.

Nous retrouvons la pensée magique dans tous les pays et chez tous les peuples, dans la névrose, dans la pensée infantile et dans le rêve. En étudiant la mentalité du primitif, du névrosé, de l’enfant, et en étudiant les rêves, nous sommes de plus en plus frappés par les traits communs entre la pensée du primitif, du névrosé et de l’enfant, toutes les pensées sont caractérisées par la domination de l’élément affectif, de cet élément qui donne à la pensée son sens magique et toutes ces pensées possèdent une clé commune avec celle du langage du rêve. [p. 103]
Le champ limité de réalisation de ses désirs, les proportions démesurées de son imagination qui ne va nulle part de pair avec la vie réelle, pousse l’enfant à chercher dans le monde magique une réalisation qui lui donne une satisfaction immédiate et complète. Rien n’empêche l’enfant de vivre dans ce monde magique à côté de la vie réelle.
André Maurois décrit en Meïpe d’une manière ingénieuse le dédoublement d’une petite fille. Françoise trouve un moyen magique contre les observations agaçantes de son entourage, en se transportant dans le pays féerique de Meïpe où tout obéit à ses désirs et à sa volonté.
Pour l’enfant, la vie des adultes représente un monde mystérieux magique, dans lequel il voudrait pénétrer et qu’il voudrait s’approprier à tout prix.
Le cas suivant nous montre à quel point l’enfant peut être impressionné par la vie de ses parents qui sont pour lui les grands magiciens capables de faire la pluie et le beau temps et qui ont de longues conversations sur des sujets que l’enfant ne comprend pas, et qui choisissent la nuit quand l’enfant dort, pour tenir ces conversations.
Un garçon de dix ans, très autoritaire, désobéissant, ayant des angoisses nocturnes, ne s’endormait pas ayant minuit pour ne pas perdre un mot de la conversation entre ses parents.
Cet enfant voulait absolument imiter la profession de son père qui était représentant pour différentes maisons de commerce. Il se procura des carnets pareils à ceux de son père, dans lesquels il inscrivait les noms de ses clients imaginaires. Il s’occupait souvent jusqu’à minuit à confectionner ses listes de clients et à faire ses comptes.
Cet enfant créa tout un roman sur le sujet de ses affaires : il tenait un livre de comptes dans lequel il inscrivait des chiffres fantastiques. II s’imaginait posséder un château avec deux cents chambres, avec cinquante domestiques. Il organisait des réceptions fastueuses, il invitait ses clients chez lui, les logeait dans son château, leur donnait à chacun une femme de chambre, etc. Il inscrivait dans son livre de compte ses dépenses pour les réceptions où il était question de vin pour dix mille francs, de poulets et de fruits pour des milliers de francs, etc., Les étrennes qu’il donnait étaient en proportion : il notait des manteaux de fourrure et des bagues pour sa femme et sa mère s’élevant à des centaines de mille francs, des dons pour des hôpitaux, pour les pauvres dans les mêmes proportions. [p. 104]
Cet enfant réalisait, par ses livres de compte, un rêve dans lequel il était lui même le grand magicien, qui créait un monde infiniment plus riche et plus varié que celui de ses parents qui vivaient dans des conditions assez modestes.
Il obtena.it par cette pensée magique la plus grande satisfaction car il dépassait son père par son chiffre d’affaires, par le nombre de ses clients ; il avait de meilleurs clients que son père et se les attachait par des fêtes de contes de fées ; il faisait des cadeaux princiers à sa femme et à sa mère.
Cet enfant attribuait une telle valeur mystérieuse à ses carnets de compte qu’il était profondément indigné quand sa mère les apporta à la consultation. Il me les confia pour quelque temps à titre de grâce spéciale.
Cet ordre d’idées magiques correspond en partie aux idées magiques du délire lucide, mais aussi aux rites de la magie imitative des primitifs qui, en imitant par des moyens artificiels un phénomène réel désiré, espèrent obtenir sa réalisation, comme par exemple dans le rite magique de la pluie… »

La Pensée magique chez l’enfant. Par Sophie Morgenstern. 1934.

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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