À l’école de l’innovation

Il faut que je vous raconte l’histoire de mon ami, François Courcelle. Elle est assez belle, elle n’a aucun rapport avec le digital, et elle en inspirera plus d’un.

Après je vous raconterai l’histoire de l’école dans laquelle il m’a emmené, et dont l’histoire est plus belle encore. Après nous irons visiter Nootan Bharati, cette école fondée il y a plus de 50 ans sur la terre d’origine de Gandhi, mais dont les fondements sont d’une modernité éblouissante : donner l’éducation la plus haute, la santé la plus élémentaire, mais aussi l’ouverture au monde, gratuitement, aux jeunes des villages alentour. La constitution d’un réseau. La paix comme un réseau d’échanges, de services mutuels.

Une école pas comme les autres qui a croisé dans les années 80, l’histoire incroyable de cet Indien, dont nous, génération digitale qui « oeuvrons pour un monde meilleur », n’avons jamais entendu parler. Entre 1982 et 1986, cet Indien, Premkumar, a quitté son pays, sans rien sur lui, ne comptant que sur la providence. Lui qui venait de la même ville que Gandhi et qui avait été biberonné à ses paroles, il a parcouru seul le monde. 10.000km à pieds, sans argent, sans aide. Premkumar avait décidé de parler de paix à qui voulait bien l’entendre, dans un monde en guerre et déjà pulvérisé par la crise. Petit à petit, et par des jeux de circonstances incroyables, il a réussi son pari. Il aurait pu mourir de faim ou de froid (il fait quand même très froid en Europe du Nord pour un Indien), mais il a toujours croisé quelqu’un sur son chemin pour l’aider. Il a été reçu par des pêcheurs en Irlande, puis par des foules entières, puis par des ministres en Belgique, puis à la Maison Blanche où il a, je crois, serré la main du président. Tout le monde a oublié cette histoire, même Internet…. Elle se perpétue aujourd’hui dans la plus surprenante des simplicités, dans le silence des gens qui font.

C’est donc l’histoire de cet homme hors du commun qui, un jour, a percuté celle de mon ami, ce prof de philo, philosophe voyageur, philosophe de la route aux Etats-Unis, celle de Kerouak, la route comme parcours de l’être.

Cet ami qui, en 2008, alors en pleine crise personnelle, emmené par son frère, ami de Premkumar, découvre ce pays dont il se moquait parfois, « pays de baba-cools ». Et c’est en suivant le militant indien dans une marche bouleversante de 300km à travers les villages du Gujarat, accueilli par des foules d’enfants, qu’il a rencontré les responsables de l’école Nootan Bharati, dans laquelle Premkumar était très investi.

Ce qu’il y a découvert, les personnages charismatiques qu’il y a rencontrés, ont transformé sa vie.

En 6 ans, François est devenu l’un des piliers humains de cette école généreuse. Par des actions simples de solidarité, par des actions humbles, « en quoi puis-je être utile puisque vous m’avez accueilli ? »

Alors, avec d’autres amis, avec ses élèves, à Grenoble, à Paris, il transforme depuis 7 ans la vie de ces enfants autant que lui se transforme peu à peu. Son association, « Philodyssée » (comme philosophie et voyage) a déjà ammené des centaines de lunettes aux élèves, et été à l’initiative de la création d’un dojo de judo. François, qui manquait d’amour et d’argent, a compris durant toutes ces années que la richesse est ailleurs, qu’elle se tisse entre les générations.

L’histoire de cette école pourrait faire l’objet d’un film. Je ne comprends d’ailleurs pas que Bollywood ne s’en soit pas encore emparée. En même temps je n’ai jamais vu de films bollywoodiens.

Nous sommes en 1958. Un jeune homme, Shir Ramajibhai, revient d’Amenabad où il a terminé ses études dans l’une des universités fondée par Gandhi juste avant son assassinat. Son obsession : revenir dans son village, et mettre à profit ce qu’il a appris pour sortir la région de la misère et du chaos dans laquelle est elle plongée. A cette époque, les villages sont sous la domination d’une mafia locale. Une bande de brigands qui pillent les terres des paysans, violent leurs femmes, et tiennent les élus locaux sous contrôle à coups de terreur et de pots de vin.

L’objectif de Ramajibhai est de pacifier les villages, de rendre leurs terres aux paysans, et de les empêcher de se réfugier dans les villes où s’entassent déjà des hordes de morts-vivantse quête de travail. Son arme ultime : fonder une école.

Evidemment, ça se passe très mal. Ramajibhai doit faire face chaque jour aux intimidations et aux menaces de mort de la part des bandits qui n’ont pas du tout envie que les villageois s’émancipent et soient pris de mauvaises idées. Terrifiée, la population, n’ose pas suivre. Jusqu’à cette nuit historique où les brigands entraînent le jeune directeur d’école dans une embuscade. Chez eux. Dès que le fauteur de trouble est entré, ils sortent leurs couteaux et le poignardent. C’est alors que quelque chose d’extraordinaire se produit. Les femmes des bandits, touchées par la bonté et la philosophie de paix de Ramajibhai, s’interposent et empêchent la mise à mort. En fait, elles lui sauvent la vie.

Ce rebondissement fait la une des journaux. Et comme dans un bon film de Bollywood, la population reprend espoir. Et les parents commencent à envoyer leurs enfants à l’école.

En moins de 60 ans, Nootan Bharati a fait plus de bien à la région que n’auraient jamais pu le faire les gouvernements locaux et nationaux, pour la plupart corrompus et en faillite.

Loin de se contenter d’éduquer les enfants gratuitement, l’école a construit dans son enceinte un petit hôpital pour délivrer à tous, toujours gracieusement, les premiers soins. Dans les années 60, Ramajibhai a même inventé ce qu’on appelera plus tard le micro-crédit, permettant à des milliers d’agriculteurs démunis de racheter des terres et de commencer à vivre de leur travail. Il a aussi monté des programmes d’émancipation des femmes, d’éradication de la discrimination des Intouchables et des handicapés. Il a fait de son domaine une sorte de campus gandhien qui touche désormais les adultes le soir ou pendant leurs maigres vacances, pour leur permettre de se former aux techniques de pointe de l’agriculture, à la couture, à la lecture, à la mécanique ou aux nouvelles technologies.

Le campus s’est surtout autonomisé, cultivant les terres sur son domaine pour devenir auto-suffisant et nourrir les élèves internes ou demi-pensionnaires. Il a été le premier à mettre en place des techniques d’économie et de récupération d’énergie, et à pratiquer ce qu’on appelle aujourd’hui l’agriculture responsable. Pas par idéologie, mais avec beaucoup de pragmagtisme. Enfin, Ramajibhai a fait du service à l’autre et de l’empathie une nouvelle façon de penser l’économie qui s’est répandue dans les villages alentour comme un virus bienfaisant.

Pacifier, autonomiser, bâtir une économie sur la solidarité et la responsabilité : une règle d’or qui qui a permis à des milliers d’habitants de rester sur leurs terres, près de leurs familles, et d’éviter la misère des bidonvilles.

Benoit Raphael

Consultant en Stratégie éditoriale, intrapreneur avant d'être entrepreneur, créateur de nombreux médias sociaux et participatifs à succès (Le Post.fr, devenu Le Huffington Post, Le Plus du nouvel Observateur et Le Lab d'Europe 1), Benoît est convaincu depuis longtemps que l'avenir des médias passerait par la conversation et une production partagée. Sa rencontre avec Jean Véronis a été l'élément déclencheur d'une aventure entreprenariale et technologique au coeur de ses convictions : Trendsboard - http://www.trendsboard.com - start-up spécialisée dans l'analyse des communautés et des tendances sur les réseaux sociaux. Il partage sur E V E R M I N D sa saga d'un voyage en Inde qui lui apprend qui est au cœur de l'innovation : les hommes, au plus dépouillé alors.

Publié dans Ever Whatever, Slide Home

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