L’émotion comme condition pour l’évolution : une supervision thématique dans l’air du temps

Les maltraitances sur le corps et le psychisme actuels peuvent elles rappeler le traumatisme pervers ? L’abus sur l’enfant ou sur l’adolescent que chacun a été ? Et plus particulièrement, comment la violence institutionnelle, la violence du corps social, résonne dans le corps privé ? Comment les dérives de notre système nous alertent pour ne plus nous laisser dériver ? Comment a contrario une souffrance mise en mouvement peut faire bouger les lignes et les limites de notre organisation ?

Ce thème est abordé dans le cadre du cycle 2020 de la Société pour le Psychodrame Analytique au Centre de Santé Mentale de Paris 8, rue de Liège : Comment poser l’articulation entre psychodrame et maltraitance ?

La maltraitance ne fait pas partie du corpus psychanalytique. Elle a une existence juridique et sociale. La psychanalyse a pu reconnaître la portée pathologique de la séduction. C’est sur le questionnement entre l’abus réel ou fantasmé que la découverte de l’inconscient et plus précisément de son retour de refoulé a pu avoir lieu. Qu’il ait eu ou pas séduction exercée sur l’enfant, qu’il ait projeté son fantasme et qu’il en garde la culpabilité, cela ne donne lieu à aucune forme psychopathologique clairement identifiée. De la même façon, il n’est aucune linéarité directe entre la maltraitance avérée et le traumatisme. Chaque destinée est subjective.

Un des participants a souligné que seule la persécution est consubstantielle à la nature humaine. Du fait de l’extrême dépendance et du extrême dénuement dans lequel nous nous trouvons à la naissance et quelques années durant. La position squizo-paranoïde originelle révélée par Mélanie Klein permet de se représenter la violence subie par chacun de nous, livrés au froid, à la faim, à la peur et désireux, de par nos pulsions vitales, de détruire et d’absorber le monde entier. Seule la position dépressive du développement psychoaffectif qui accepte la mère puis le père, qui fait se rétracter ces forces originelles, permet de calmer le jeu purement persécutif du psychisme le plus primaire. La culpabilité inconsciente prolonge une agressivité qui peut se diriger vers des investissements extérieurs et postérieurs.

Le psychodrame ou la constellation, qui est la forme connue et pratiquée en entreprise, sont des formes d’accompagnement adaptées à la présence d’un traumatisme mal élaboré, là où la persécution perdure. Grâce à la multiplicité de thérapeutes psychodramatistes, ou de collègues mis au service d’un seul, la conflictualité interne peut se représenter et être réintégrée dans la réalité psychique. La diversité d’intervenants permet la diffraction du transfert, l’éclatement contrôlé des parts de soi qui se retrouvent chez les autres dans le processus naturel de projection qui précède l’introjection des apprentissages. La réflexivité qu’offre le groupe fait retour et permet intégration de composantes agressives et libidinales personnelles méconnues et pourtant envahissantes.

Le psychodrame individuel en groupe présente néanmoins les deux faces de la relation à l’autre, l’originel et les suivants : la séduction et l’intrusion. Cette dualité, cette ambivalence, se trouve au coeur du processus. Seul le temps, le chaos et possiblement l’apaisement des affects extrêmes, la libération des inhibitions aussi, peuvent « donner raison » au parcours et permettre l’après-coup.

Dans le cas présenté, l’équipe intervenante était composée d’une directrice de scène, psychanalyste, de trois psychodramatistes et d’une secrétaire pour les relations extérieures. Les participants n’ont jamais de rapport avec la réalité juridique et sociale.
Ils sont des acteurs de la scène de l’inconscient du sujet qu’ils accompagnent dans le soin et dans le développement.

Le cas est celui d’un adolescent de 16 ans aîné d’une famille nombreuse ayant des comportements addictifs (alcohol) et asociaux (déscolarisation), déféré au centre avec une prescription de soins à la suite d’une tentative de suicide médicamenteuse. Cet adolescent peut être un jeune cadre diplômé qui peine à s’intégrer dans l’entreprise, qui recherche des compensations affectives ou/ et des idéaux qui sont loin de pratiques orientés par le seul résultat financier.

Un consultant du centre reçoit la famille dans un premier temps. Le bébé de la famille est dans les bras du père. La mère dysqualifie le consultant qui se base sur la tentative de suicide pour établir le mal-être de l’enfant. La mère nie les tendances suicidaires de son fils. Elle parle d’une erreur d’administration, d’un mélange accidentel de quelques pastilles et d’un peu d’alcool. Les responsables qui déférent un collaborateur en coaching sont dans le même déni de l’alerte que celui a pu donner.

La directrice de scène qui présente le cas insiste beaucoup sur ce déni comme étant un refus de soins et d’attention portée au patient en tant que sujet individué. Il est absorbé par la famille, aliéné.

Petit enfant, Armel a présenté des troubles alimentaires et des troubles de la parole. Il a bénéficié d’une rééducation orthophonique. Sa déscolarisation a eu lieu dès la fin de l’école primaire. Il a suivi des études de façon discontinue tout comme il a subi la discontinuité du soin psychiatrique avec des changements d’interlocuteur selon le découpage du système, par thématiques et par tranches d’âge. N’importe quel enfant et adolescent subit aujourd’hui ce manque de suivi personnel et dédié de son développement plus ou moins marqué par des symptômes corporels ou d’attention.

Un nouveau consultant prend le cas de l’adolescent, suite à la disqualification du premier consultant par la mère comme indiqué plus haut. Il fait la prescription du psychodrame individuel en groupe. Le consultant poursuivra en rapport avec les parents seuls. Le jeune homme rentre en psychodrame hebdomadaire. Il est mutique lors de la rencontre avec le nouveau consultant et absent à sa première séance en groupe. Lorsqu’il se présente à la deuxième séance sa grande inhibition cède la place à une grande excitation. Il sollicite lourdement la meneuse du jeu au lieu de rentrer en contact avec ses partenaires et convenir avec eux des scènes réelles ou imaginaires qu’il souhaiterait vivre avec eux. Ce n’est pas la directrice qui va le guider mais le processus qui va ouvrir les voies qu’il se refuse de voir et d’emprunter. Une fois qu’il se résout au psychodrame il joue majoritairement des situations familiales et scolaires. Mais il joue aussi des jeux vidéo et des contes comme celui d’Aladdin avec la lampe qu’on frotte et qui répond aux désirs les plus personnels et le tapis qui vole et mène à un ailleurs.

Dans les scènes scolaires il joue le désinvestissement de son professeur d’anglais. Il explique que lui doit poursuivre l’école à cause de Jules Ferry qui l’a rendue obligatoire et aussi pour éviter la prison à sa mère. Le jeune craint-il un désinvestissement des thérapeutes ? Il convoque la protection institutionnelle.

Ce qui marque le plus la meneuse du jeu ce sont les scènes de son quotidien de jeune au bar, bagarreur et enivré. D’après elle, il s’y croit. Il abandonne la règle du « comme si ». Il est violent et provocateur. En entreprise, c’est bien souvent que l’on ne permet pas malgré toutes les invitations récentes à l’intelligence émotionnelle et relationnelle, – et probablement à cause de ces invitations à la seule intelligence -, on ne tolère pas l’expression brute d’affects qui confine, il est vrai, à l’angoisse et à l’agressivité.

L’équipe thérapeutique vit en même temps des changements institutionnels qui déstabilisent aussi bien la direction du jeu que ses membres. L’une d’entre elles part consécutivement aux réorganisations et au climat qui s’y vit. Le jeune exige que soit reconnue sa réalité mais aussi celle de l’équipe. Il se retrouve en fusion avec  » l’objet primaire « , la mère et aujourd’hui celles et ceux qui devraient le protéger. Sa violence n’est qu’un moyen de lutte contre la désorganisation traumatique.

Il semble présenter des traumatismes cumulatifs tout au long de son enfance et de son adolescence majorés par la psychopathologie infantile. Il est dans la co-excitation et dans un masochisme primaire. Il craint l’abandon des thérapeutes et son humiliation réitérée.

Il organise une scène qui se termine dans son lit avec sa mère qui lui apporte de quoi se restaurer. Les thérapeutes y font apparaître la figure du père au travers d’un appel téléphonique mais Armel jette l’appareil par la fenêtre.

Ces scènes domestiques le protègent en même temps qu’elles l’insupportent. Il se qualifie de feignasse ce qui le situe entre la passivité et la féminité. Il évolue progressivement vers des scenarii à dominante dramatique où la femme tue son mari, la fille tue la mère. Il s’intéresse à des récits criminels non élucidés qui passent à la télé. L’excitation lui sert d’antidépresseur mais elle nourrit aussi la haine qui se déploie dans le jeu. Il met en scène des intrusions et des persécutions et ne parvient pas à rentrer dans des processus naturels de projection et d’introjection. Dans une répartition des rôles qui laisse place à des évolutions plus subtiles, plus accordées, en co-construction.

Un jour il veut jouer lui et son double. Son double est très angoissé. Armel banalise son angoisse et dit ne pas être lui même aussi angoissé. Ce déni lui permettrait de recouvrir le déni parental et son monde interne chaotique. Il se sert du lycée (de l’entreprise) pour accuser le coup. Lorsqu’un accident humiliant survient il échafaude des scenarii vengeurs. Il organise la décharge pulsionnelle. Il investit la position victimaire. En même temps il exprime le mépris qu’il ressent de la part des thérapeutes. Le mépris qu’ils tolèrent eux-mêmes.

Lors de l’échange auquel cette présentation de cas à donné lieu les participants ont souligné le mépris de l’institution vis à vis du travail de l’équipe de psychodrame psychanalytique. Armel aurait il renvoyé à ceux qui ne pouvaient rien pour lui leur propre défaite ? Leur incapacité à l’aider sauf à répéter indéfiniment sa difficulté ?

Lors d’une dernière séance, alors que les démarches sociales du lycée ouvrent la piste d’un suivi pédopsychiatrique et d’un accueil en hôpital de jour en groupe d’adolescents, sachant qu’il est autant de difficultés au centre de santé avec l’évolution de sa gouvernance et que la prétendue neutralité de l’équipe qui ne cède rien ne fait qu’imposer au traitement une nouvelle violence, Armel scénarise la visite quelques années plus tard d’une camarade lycéenne dans sa villa de Hawaï. Elle est agréablement surprise de l’évolution de son ami. Le rire spontané d’une psychodramatiste à la découverte de cette scène produit un renversement destructeur. Armel est en proie à une flambée quasi délirante qui peut être interprétée comme un début de décompensation ou bien une amorce de prise de conscience et d’élaboration possible.

Le jeune en homme en difficulté veut croire à une issue, certes mégalomaniaque, et la joie partagée par l’équipe, certes euphorique, comme celle de nombre d’accompagnants trop vite soulagés par le « happy end » de leur mission, est mal interprétée, ou plutôt, parfaitement comprise.

Au titre de cette pratique de la manipulation professionnelle généralisé il est bon de reprendre les bases du harcèlement posées par Racamier, le psychiatre et psychanalyste français l’ayant théorisé. Il souligne l’inébranlable de la croyance persécutive paranoïaque dans la lutte contre l’effondrement narcissique. Mais il peut s’agir aussi d’une ouverture à la culpabilité avec la projection des négations, qui sont ici une réalité. Racamier rappelle le reflux vers le persécutif lors de sentiments tendres. Les psychodramatistes se trouvent et se retrouvent plongés dans le persécutif. Le dispositif échoue à installer un simple masochisme de vie et d’effort. Les acteurs sont eux mêmes dépassés par la violence institutionnelle : on se moque d’eux. Leur miroir reflète le miroir aux éclats du jeune.

L’adolescent semble avoir quitté au cours du processus la position dépressive initiale, sa passivité et son mutisme, sa dérive vers des paradis artificiels qui deviennent vite un enfer, pour revenir à la position squizo-paranoïde originelle mais sans parvenir à retrouver l’étape de la culpabilité postérieure. Le groupe n’a pas su faire barrage à l’institution. L’institution n’a pas su répondre aux idéaux de justice du jeune qui démarre dans la vie.

Tout enfant attend de la passion et du drame dans son imaginaire fertile et tout puissant alors qu’il a droit à de la tendresse et à être pensé, reconnu, guidé pour se développer, se responsabiliser et prendre place dans la société. Puis évoluer et la faire évoluer.

L’institution est facilement prise dans des arbitrages financiers et de pouvoir tout comme l’entreprise. L’équipe rapprochée n’a pas eu de disponibilité d’esprit et d’affect. La directrice a reconnu sa peur du jeune homme Armel. Il a dû avoir très peur lui-même. Pourvu que le groupe d’adolescents ait pu remettre de la haine, de l’amour et de l’ignorance davantage assumée, bien vécue, dans son évolution postérieure.

Souvent il est plus pertinent de réunir un groupe de pairs que de mener en accompagnant seul, ou même en groupe d’intervenants, sous le poids de l’entreprise et de ses propres défenses professionnelles, celles du métier de consultant ou de coach ou même de pair aidant, investi désormais d’autorité. Les identifications croisées et le bouillonnement émotionnel offrent un terrain vivant et évolutif à chacun. Ils peuvent travailler leurs rapports actuels et inférer seulement leurs diverses réalités dans un ailleurs spatial ou temporel. Vous ne conduirez plus que l’analyse du transfert, l’objet ultime et courageux d’une supervision vraie, ni réduite à la technique, ni limitée à votre expérience de vie, professionnelle et personnelle, par essence limitée. Vous vous enrichirez, cela oui, de nouvelles et véritables expériences, de la singularité retrouvée, la vôtre comme la leur, et d’une ouverture sociologique qui vous fait prendre part véritablement aussi aux évolutions nécessaires, écosystémiques, de l’entreprise et de l’institution.

Pour vous faire superviser sur ces thématiques du traumatisme, des affects et de la désaffection prenez place dans les sessions de groupe du printemps à Paris : les mercredi 25 mars, 22 avril et 25 mai, de 18h30 à 20h rue Chaptal Paris 9. Participation individuelle de 180 euros HT à la séance, 450 euros HT le cycle. En formation et supervision co animées par Eva Matesanz et André de Chateauvieux.

Auteur : Eva Matesanz

Eva Matesanz est psychanalyste et socionalyste. Accréditée pour intervenir en entreprise en tant que coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique - la clinique c'est le cas par cas - au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation croisée des penseurs de l'inconscient et de ceux de la volonté. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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