Les biens pas communs

C’est fou, toi et moi, on n’a rien en commun, elle m’a dit ce matin-là. Je ne sais pas trop pourquoi elle m’a dit ça, comme ça, à son réveil. Peut-être parce qu’elle pensait soudain à ses travaux et ses recherches sur « La psychologie du collaboratif » et moi alors, si c’est ça, je donne volontiers mon corps à sa science. Mais vraiment aucun point commun !, elle a renchéri. Ce mot là – renchéri –, c’est moi qui l’ajoute ici parce que je trouve ça joli. Mais c’est bizarre quand même, ai-je pensé, parce que dans l’imaginaire populaire, être amoureux, s’aimer c’est se trouver plein de points communs et se retrouver ensemble autour de tout ça aussi. « Qui se ressemble s’assemble », comme on dit. Mais pour elle, c’est dans nos différences et dans nos oppositions qu’on peut vraiment être ensemble et faire de belles choses. C’est bien plus que tous les racontars sur la synergie, les complémentarités ou « l’intelligence collective ». C’est bête un collectif, enfin c’est animal. Et coopérer c’est oser la différence et le conflit alors. Et elle a continué en faisant la liste de toutes nos différences. Et c’est vrai, on n’a vraiment rien en commun.
Mais le lendemain matin – à son réveil encore –, elle m’a demandé mon groupe sanguin. Oui, comme elle doit faire des examens, elle a un peu peur de ne pas réussir ces épreuves-là. Et donc, si ça tourne mal, elle a envie de savoir si je pourrais lui faire un don d’organe. Et alors on a découvert qu’on avait le même sang tous les deux, enfin le même groupe sanguin.
Et aujourd’hui, elle et moi, on animait le deuxième journée d’un Groupe de Pratiques Collaboratives et c’est avec ça qu’on a commencé. Oui, comme le premier jour c’était plutôt fusionnel, chacun aimait se voir dans l’autre et vice versa, comme dans un miroir – comme dans la relation mère-enfant aussi, parce que se retrouver en groupe ça ramène d’emblée à ça, mine de rien, à la matrice et c’est pour ça qu’au bout d’un moment, tellement ça idéalise, ça colle et ça ronronne qu’on n’en peut plus et alors ça finit par craquer, d’une manière ou d’une autre – et donc Eva et moi on a ouvert la séance avec une question sur les biens pas communs :
« Qu’est-ce qu’il y a de pas commun entre vous ? »
Le miroir a commencé à se briser. Un peu comme le père s’immisce dans la relation entre l’enfant et sa mère. Et c’était bien alors.

André de Châteauvieux

André de Châteauvieux dirige le cabinet de l'Art-de-Changer : un espace singulier dédié à l'accompagnement des dirigeants, à la supervision des coachs et à l'innovation dans le champ du coaching : "Coach de dirigeants et superviseur de coachs, thérapeute et enseignant à l'université de Paris II, j'aime accompagner au cœur des crises et par-delà. Un peu comme un médecin chinois au fond. Un peu chercheur aussi, j'aime animer des journées d'étude pour les fédérations de coachs et puis écrire sur les coulisses de l'accompagnement : Le grand livre de la supervision (Eyrolles, 2010), Le livre d'or du coaching (Eyrolles, 2013). Et parfois vagabonder sur les chemins de traverse avec mon piano à mots."

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Publié dans Slide Home, Whatever Works

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