Ne m’appelle pas

J’ai lu ce chapitre le soir de mon intervention auprès des coachs, thérapeutes et managers, tous Capitaine, qui seront issus de la promotion 9 du DU Exécutive Coaching de l’Université de Cergy Pontoise.

« Le passé, c’est pas un cadeau. Moi, je vis avec et j’ai appris depuis longtemps à le passer sous silence. Et voilà que tu arrives avec tes questions. Pour tuer le temps, et un diplôme dont tu n’as pas besoin. On en était où avant que tu piques ta colère ? Patiente un peu. Un jour, la vie, elle te donnera les vraies raisons de te mettre en colère. Et tu t’étonneras de la violence en toi. Regarde-toi. Tu es belle. Tout va bien dans ta vie. Jusqu’ici tu n’as connu que des contrariétés. De faux soucis. Des souffrances de conte de fées. Écris-le à ton directeur de programme qu’au pied du Morne Dédé habitaient les Sajou. Des gens bien. À la époque, il n’y avait ici que des gens bien. M. Sajou, il avait quatre femmes pour lui tout seul. La mère et ses trois filles qu’il violait chacune à leur tour. Puis est venue une cinquième. Jolie comme ses sœurs. Ce n’est pas toujours une chance de grandir en beauté. Les autres voyaient venir le père. Un soir, l’aînée s’est barricadée dans sa chambre avec la benjamine pour la protéger. Le père Sajou a défoncé la porte et il a distribué des baffes avant d’enlever son pantalon. Alors, tandis qu’il travaillait la petite, l’aînée lui a crevé le tympan avec un clou. Un de ces gros clous avec lesquels on fixait les tôles en prévision de la saison des cyclones. Puis elle est allée dans la chambre principale où pleurait la mère et elle l’a battue à mort. D’avoir trahi son propre ventre. La chair de sa chair. Avec un rouleau de pâtisserie. Celui qui servait à préparer les gâteaux pour les anniversaires et les fêtes de famille. Après les policiers sont venus et l’ont enfermée dans un asile où sa rage n’est jamais tombée. Jusqu’à sa mort, dans sa cellule, elle a continué à faire une bouillie du visage de sa mère. Voilà ce que c’est que la rage. Et le petit Edouard qui se faisait battre par ses condisciples tous les jours à l’école. Le père, un malchanceux qui n’a jamais pu faire mieux qu’assistant chef de service, se vantait d’avoir un ancêtre signataire de l’acte d’indépendance et venir d’une lignée qui n’admettait pas la lâcheté. La famille ne crevait pas de faim, mais ne menait pas grand train. Deux filles, un garçon, et l’épouse qui ne travaillait pas. Les repas étaient maigres et les chaussures usées. Ne restaient que la dignité et la légende de l’ancêtre qui avait vaincu les colons pour se donner de la valeur auprès des voisins. Les pleurnicheries du fils et les ragots rapportés par les gamins du quartier sur ses déboires quotidiens au collège des pères spiritains versaient de l’ombre sur la légende. Un jour, pour faire comprendre à ce fils poule mouillée qu’on ne doit pas salir une image, surtout quand c’est tout ce qu’il nous reste, le père Edouard a enfermé son rejeton dans une pièce, en ordonnant à sa femme de ne pas se mêler d’une affaire entre deux hommes, descendants d’un héros, et il lui a foutu la raclée de sa vie en lui criant qu’il ne se tuait pas au travail pour envoyer un tambour dans la meilleure école privée du pays, que lui n’avait pas eu cette chance et avait fait ses humanités dans un lycée public où l fallait se battre pour trouver une place sur un banc. Le petit Édouard n’a pas pleuré… Fanfan a bien su sa leçon… Et le lendemain il n’a pas pleuré quand usant d’un compas, il a crevé l’œil du premier condisciple à s’approcher de lui. Apres ce geste, même son père a eu peur de lui. Ça se voyait sur son visage qu’il avait la rage. Que sais-tu de la rage ? Le passé, le présent, là où sévit le manque, c’est l’histoire secrète de la rage. si tu ne peux pas entendre ça, ne reviens pas. T’es fausses vertus. La charité bien ordonnée que ta mère a bien dû t’enseigner. Ton Dieu, peut-être, avec lequel tu mènes une conversation personnelle qui ne t’engage à rien en ce qui concerne les autres. De là où tu viens, les autres n’existent que lorsque vous avez quelque chose à leur prendre. »

Ne m’appelle pas Capitaine, chapitre neuf, Lyonel Trouillot, Actes Sud 2018

Ce livre est dédié aux morts
et à toi,
comme à tous ceux qui eurent le choix
un soir entre faire vivre ou regarder
mourir

J’ai lu ce chapitre le soir de mon intervention auprès des coachs, thérapeutes et managers, tous Capitaine, qui seront issus de la promotion 9 du DU Exécutive Coaching de l’Université de Cergy Pontoise. Et je me suis dit, c’est cela que nous avons réappris ensemble, à accompagner la rage de vivre avant qu’elle ne nous dévore.

Pulsions, idéaux, mises en lien, en moi et en mot, les apprenants se reconnaîtront. Et moi je continue mon cycle en école libre « les invisibles », en before work les 4 et 18 avril, les 16 et 31 mai. Les inhibitions inconscientes sont la priorité après une première session 2019 en mars dédiée au « traumatisme ordinaire » et à la résilience.

Les métiers de l’humain mettent sur le métier l’humain en vous, toutes écoles de pensée confondues. Tant que ça palpite en dessous. Et que la patience de vivre irrigue ce cœur en chœur ensemble.

 

En image de couverture Port-au-Prince, Haïti où se déroule cette a-fiction.

Auteur : Eva Matesanz

Eva Matesanz est psychanalyste et socionalyste. Accréditée pour intervenir en entreprise en tant que coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique - la clinique c'est le cas par cas - au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation croisée des penseurs de l'inconscient et de ceux de la volonté. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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