De nouvelle économie et de vieille entreprise, d’innovation et de fuite

Je redécouvre en ces lignes finales de l’Eloge de la Fuite par Henri Laborit, de la fuite en avant, par l’imagination, vers l’innovation, l’image d’une fin de séance en groupe de pratiques professionnelles des cadres dirigeants d’un de nos plus grands vaisseaux industriels : – nous sommes la cathédrale que les 100 barbares* rêvent de piller de leurs idéaux  économiques et humains. C’est ce que le barbare en tête du mouvement m’a confié alors que je l’approchais curieux.

– Et lui ouvriras-tu la nef ? – s’inquiète un autre participant.

– Pourquoi pas ?

Voilà venu le temps des cathédrales
Voilà venu le temps des cathédrales

 

 

 

Homme ! Avec ce peu de matière dans laquelle est sculptée ta forme, tu résumes toute l’histoire du monde vivant. Comme une cathédrale pour laquelle les bâtisseurs se sont succédé au cours des siècles, les millénaires ont participé à la construction de ton cerveau. Il conserve encore dans ses fondations l’architecture romane simple et primitive qui est celle du cerveau des poissons et des reptiles. Quand ceux-ci apparurent, il leur fallut d’abord survivre. Fuir ou attaquer pour se défendre, chercher l’aliment pour se nourrir, l’animal de l’autre sexe pour se reproduire, toutes ces actions étaient mises en ordre par le système nerveux primitif, bien incapable par ailleurs d’élaborer une autre stratégie que celle pour laquelle il avait été programmé dans l’espèce.

Et puis encore…
(…)
De nombreux millénaires s’écoulèrent encore avant que les piliers de la cathédrale nerveuse ne s’enrichissent de la voûte et des arc-boutants que lui donnèrent les premiers mammifères. C’est dans ces superstructures qu’ils stockèrent l’expérience, la mémoire de ce qui se passait autour d’eux, des joies et des peines, des douleurs passées et de ce qu’il fallait faire pour ne plus les retrouver. De ce qu’il fallait faire aussi pour retrouver sans cesse le plaisir, le bien-être et la joie. Avec la mémoire, l’action n’est plus isolée dans le présent, elle s’organise à partir d’un passé révolu mais qui survit encore, douloureux ou plaisant, à fuir ou à retrouver, dans la bibliothèque de la cathédrale nerveuse.

Mais l’œuvre était inachevée. Il fallait encore y ajouter les tours et les hauts clochers, capables de découvrir l’horizon du futur, d’imaginer et de prévoir.

Mais à mesure que la cathédrale s’élevait, le monde de la matière s’élevait aussi autour d’elle. Des générations avaient accumulé sur le champ primitif des matériaux nouveaux. Petit à petit les fondations romaines avaient disparu dans le sol et l’on ne savait même plus qu’elles avaient existé. La voûte elle-même accumulait les souvenirs sans savoir qu’ils s’entassaient suivant un ordre que ceux du haut du clocher ne pouvaient pas connaître. Et ces derniers, seuls à voir encore le paysage, ne savaient pas qu’au-dessous d’eux un monde ancien de pulsions et d’expériences automatisées continuait à vivre. Ils parlaient. Ils parlaient d’amour, de justice, de liberté, d’égalité, de devoir, de discipline librement consentie, de sacrifices, parce qu’ils voyaient au loin l’espace libre dans lequel ils pensaient pouvoir agir. Mais ils étaient seuls, isolés près de leurs cloches, sonnant la messe et l’angélus, sans savoir que pour sortir de leur clocher ils devaient redescendre dans la bibliothèque des souvenirs automatisés et passer par les fondations enfouies de leurs pulsions. Et là nul souterrain n’avait été prévu par l’architecte primitif pour ressortir à l’air libre. Les marches même de l’escalier, vermoulues, ne permettaient plus de revenir en arrière dans le temps et l’espace intérieur. Ils étaient condamnés à vivre dans le conscient, le langage conscient, le langage logique, sans savoir que celui-ci était supporté par les structures anciennes qui l’avaient précédé.

Et l’homme se mit à crier dès les premiers âges : « Espace, c’est en ton sein que je veux construire ! Espace, en naissant je ne te connaissais pas. Mais mes mains et mes lèvres, à tâtons, ont découvert le sein maternel qui a comblé de son lait ma faim et ma soif. Dans l’apaisement du plaisir retrouvé, mon oreille a entendu le son de la voix câline de ma mère et j’ai senti l’odeur fraîche et le contact de sa peau. Ce fut elle le premier objet de mon désir, la première source qui m’abreuva. Et quand mes yeux étonnés ont découvert autour d’elle, que je ne croyais qu’à moi, que je croyais être moi, le monde, et j’en ai voulu au monde qui semblait pouvoir me la prendre. La crainte de perdre la cause de mon plaisir me fit découvrir, avec l’amour, la jalousie, la possession, la haine et l’angoisse. » Voilà ce que dit l’homme en son langage.

Mais l’angoisse était née de l’impossibilité d’agir. Tant que mes jambes me permettent de fuir, tant que mes bras me permettent de combattre, tant que l’expérience que j’ai du monde me permet de savoir ce que je peux craindre ou désirer, nulle crainte : je puis agir. Mais lorsque le monde des hommes me contraint à observer ses lois, lorsque mon désir brise son front contre le monde des interdits, lorsque mes mains et mes jambes se trouvent emprisonnés dans les fers implacables des préjugés et des cultures, alors je frissonne, je gémis et je pleure. Espace, je t’es perdu et je rentre en moi-même. Je m’enferme au faîte de mon clocher où, la tête dans les nuages, je fabrique l’art, la science et la folie.

Hélas ! Ceux-là même je n’ai pu les conserver pour moi. Je n’ai pu les conserver dans le monde de la connaissance. Ils furent aussitôt utilisés pour occuper l’espace et pour y établir la dominance, la propriété privée des objets et des êtres, et permettre le plaisir des plus forts. Du haut de mon clocher, je pouvais découvrir le monde, le contempler, trouver les lois qui commandent à la matière, mais sans connaître celles qui avaient présidé à la construction du gros œuvre de ma cathédrale ; j’ignorais le cintre roman et l’ogive gothique. Quand mon imaginaire était utilisé pour transformer le monde et occuper l’espace, c’était encore avec l’empirisme aveugle des premières formes vivantes.

Les marchands s’installèrent sur le parvis de ma cathédrale et c’est eux qui occupèrent l’espace jusqu’à l’horizon des terres émergées. Ils envahirent aussi la mer et le ciel, et les oiseaux de mes rêves ne purent même plus voler. Ils étaient pris dans les filets du peuple des marchands qui remplissaient la terre, la mer et l’air, et qui vendaient les plumes de mes oiseaux aux plus riches. Ceux-ci les plantaient dans leurs cheveux pour décorer leur narcissisme et se faire adorer des foules asservies.

Le glacier de mes rêves ne servit qu’à alimenter le fleuve de la technique et celle-ci alla se perdre dans l’océan de la technique et des objets manufacturés. Tout au long de ce parcours sinueux, enrichi d’affluents nombreux, de lacs de retenue et du lent déroulement de l’eau qui traversait les plaines, les hiérarchies s’installèrent.

Les hiérarchies occupèrent l’espace humain. Elles distribuèrent les objets et les êtres, le travail et la souffrance, la propriété et le pouvoir. Les plumes bariolées des oiseaux de mes rêves remplissaient l’espace au hasard comme le nuage qui s’échappe de l’oreiller que l’on crève avec un couteau. Au lieu de conserver la majestueuse ordonnance de la gorge qui les avait vus naître, elles s’éparpillaient au hasard, rendant l’air irrespirable, la terre inhabitable, l’eau impropre à tempérer la soif. Les rayons du soleil ne trouvèrent plus le chemin qui les guidait jusqu’au monde microscopique capable de les utiliser pour engendrer la vie. Les plantes et les fleurs asphyxiaient, les espèces disparurent et l’homme se trouva seul au monde.

Il se dressa orgueilleusement, face au soleil, trônant sur ses déchets et sur ses oiseaux morts. Mais il eut beau tendre les bras, et refermer ses doigts sur les rayons impalpables, nul miel n’en coula.

Et du haut du clocher de ma cathédrale je le vis s’étendre et mourir. Le nuage de plumes, lentement, s’affaissa sur la terre.

A quelque temps de là, perçant le tapis bariolé dont il l’avait recouverte, on vit lentement poindre un tige qui s’orna bientôt d’une fleur. Mais il n’y avait plus personne pour la sentir.

Henri Laborit

Eloge de la fuite

 

*Les 100 barbares. A découvrir https://www.facebook.com/groups/les100barbares/?ref=ts&fref=ts

Auteur : Eva Matesanz

Eva Matesanz est psychanalyste et socionalyste. Accréditée pour intervenir en entreprise en tant que coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique - la clinique c'est le cas par cas - au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation croisée des penseurs de l'inconscient et de ceux de la volonté. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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