Moi j’ai les mains sales, et je cherche à soigner l’obsession

Nicolai Howalt

Nicolai Howalt

Il rentre chez lui de nuit saisi d’une vilaine pensée : n’aurait-il pas renversé quelqu’un sur la route ? Il a la sensation d’avoir fait quelque chose de grave. Le doute le domine. Il fait demi tour et il rebrousse chemin, il cherche, il vérifie l’improbable. Le long du chemin. Sur les bas cotés. Il trouve cela absurde mais il ne peut pas s’en départir. Il rentre chez lui hagard et n’en dit rien à personne. Il n’en pense pas moins à ce qui a bien pu se passer…

Entre la pensée et l’acte, l’obsessionnel ne cesse de se débattre. Et c’est tour à tour l’inhibition de la pensée, la pensee d’impulsion, la rumination, les comportements de vérification, la sursollicitation de l’environnement pour créer le fait accompli, le débat d’idées sans cesse repris, l’histoire qu’il réécrit, le symptôme qu’il donne à voir.

Car c’est un fantasme de passage à l’acte qui l’habite, de meurtre exactement. Celui du père. La chaîne de la pensée évite ce que l’obsessionnel recherche, renforce ce qu’il évite, jusqu’à l’épuisement.

Il s’agit d’un conflit, comme dans toute névrose, entre désir et défense.

Si la pensée est le symptôme de l’obsessionnel c’est aussi le moyen de satisfaction partielle de son désir. Le combat contre son désir fait figure de combat à mort.

Le névrosé, en analyse, tout naturellement parle de l’enfance et met ce premier contexte relationnel au coeur de la névrose. Chez l’obsessionnel c’est donc la mort du père : le complexe paternel.

L’hystérie de conversion refoule et déplace vers le corps ce conflit. L’hystérique craint l’abus, réminiscence d’un temps révolu. La phobie, l’hystérie d’angoisse, pose son conflit intérieur à l’extérieur, dans l’objet phobique.

L’obsession garde le conflit bien en tête ! La faute que l’obsessionnel s’y prête. L’impossible représentation de la violence et du sexuel. Il y aurait été actif, lui, il pense bien sans y penser, au lieu de passif, abusé, comme l’hystérique sent, lui, que cela a bien pu l’être. Et s’en tord non plus la tête mais le corps.

Pour « vivre avec », l’obsessionnel met en place les defenses de l’isolation et du déplacement : une représentation cache une autre, des pensées obsédantes se succèdent, et le rituel casse la chaîne possible qui ferait qu’elles aboutissent à la pensée impossible… Cela peut être aussi bien un rituel agi de type rangement, ou lavement, qu’une pensée compulsive, de type conjuration.

La vérité du désir recherchée en psychanalyse se trouve dans son adéquation au fantasme. D’où l’importance accordée en analyse à ce qui rate et qui bute plutôt qu’à ce qui marche.

De l’intérieur du dispositif obsessionnel, ce névrosé, maître du temps et de la pensée, en ressent aussi toutes les failles, il ressent le doute, son édifice s’écroule. D’où son combat de mise a l’écart de la faille, du défaut, du désir. Et tenir encore et longtemps la pensée qui empêche et qui crée, érotique de sa puissance. La seule limite qui rend possible le désir, ce serait la castration… De la part du psychanalyste, père « suffisamment bon », vif ou mort. Plutôt vivant.

L’obsessionnel et le psychanalyste

L’analyse reste ardue. Les symptômes deviennent envahissants car le cadre psychanalytique offre à l’obsessionnel un terrain de jeu et de prédilection. Mais sans portée pour lui. Il pense, libre associe les idées comme il aime bien le faire et sans grand changement alors pour lui. En inhibe d’autres. Celles qui portent… Sans grande surprise il demande au psychanalyste de trancher et s’en défend. Il porte son syndrome à la perfection !

C’est à l’affect que l’analyste devra s’attacher…

Encourager, souligner, pointer, toucher. Cela passe par une libre participation de l’analyste. Se montrer vivant. Faire acte de présence corporelle. Y compris derrière le divan. Subvertir la règle même, apporter de la souplesse psychique plutôt que de se protéger a l’abri d’un savoir. Voguer sur le contraste entre le cadre confiné et le relâchement de la parole et du désir.  L’obsessionnel rejoue dans la cure le rapport qu’il entretient avec la mort, avec la part de transgression qu’il ressent.

Un cadre intime, permissif voire transgressif alors, dans le rire par exemple et souvent ; un cadre protecteur, complices et responsables tous les deux. Cela exige de déplier toutes les subtilités pour tenir le cadre sans coller au cadre.

Le fantasme du cas d’ouverture de ce billet est de revenir en arrière retrouver la toute puissance infantile. Le fantasme anal. La pensée qui se réalise que l’autre le veuille ou pas. Le contrôle alors par la simple pensée. Et l’autre abattu, sans existence relationnelle. L’obsessionnel se prend pour un cadeau pour l’autre. Il est cette précieuse merde que l’autre se doit d’accueillir. Il n’est pas un cadeau !

Autant maître qu’esclave du temps, il reporte sa propre jouissance a l’infini. Il se dit dans le don, avare de ce que l’autre lui demande vraiment. Cela viendrait plus tard… A la fois présent et spectateur de sa propre vie. Il ne cherche pas tant à tromper l’autre qu’à tromper le temps. Tromper la mort. « A quoi bon venir me chercher puisque je suis déjà mort… »

C’est quelque part entre le corps et la pensée que quelque chose en lui peut changer, avec son psychanalyste et/ou l’être aimé…

Mireia Cifuentes

Mireia Cifuentes

« Comme tu tiens à ta pureté, mon petit gars ! Comme tu as peur de te salir les mains. Et bien, reste pur ! A quoi cela servira-t-il et pourquoi viens-tu parmi nous ? La pureté, c’est une idée de fakir et de moine. Vous autres, les intellectuels, les anarchistes bourgeois, vous en tirez prétexte pour ne rien faire. Ne rien faire, rester immobile, serrer les coudes contre le corps, porter des gants. Moi j’ai les mains sales. Jusqu’aux coudes. Je les ai plongés dans la merde et dans le sang. »

Les Mains Sales, Jean Paul Sartre

Et dédier ce billet en parti extrait en parti repris du Séminaire Psychanalytique de Paris brillamment animé par Monsieur Pasani le 18 juin dernier, à mes élèves de Cergy Pontoise en Executive Coaching. Saisis de l’approche psychanalytique de l’accompagnement professionnel, lorsque l’on ose aller du côté de l’instrument psychique, à mains nues accompagner : de l’inconscient qui rate l’acte, et réalise le désir de chacun.

Eva Matesanz
A propos

Eva Matesanz est Psychanalyste et Coach professionnel. Chargée d'enseignement universitaire, et auteure, elle remet la clinique psychanalytique au coeur de la relation d'accompagnement y compris en milieu business comme cela est naturel dans les pays anglo-saxons et d'influence hispanique, milieux de diaspora et de fertilisation des penseurs de l'inconscient. Eva Matesanz co-anime avec André de Chateauvieux des espaces de réflexion et d'action collectives inédites : Mars et Venus sur le divan, au sujet du masculin-féminin, L'accompagnement collaboratif, car comment accompagner les collectif sans s'y astreindre soi-même en équipe de consultants, de managers ou de coachs. Et Érotiser l'entreprise, à l'adresse des RH des entreprises collectives. Diplômée d’études supérieures en management à Madrid, en partenariat Erasmus avec l’ESC Bordeaux, et titulaire d’un Master 2 Affaires Internationales à l’Université de Paris Dauphine, elle effectue un parcours de management dans des grands groupes multinationaux de l’industrie et des services IT. Elle s'y forme aux pratiques systémiques et à la communication et en fait son premier métier. La psychanalyse à titre personnel lui permet de faire de l'accompagnement individuel et d'organisation , son métier de maturité, et de se faire une place de référence en quelques années. Coach accrédité Senior de la fédération CNC. Chargée d'enseignement universitaire et auteure d'ouvrages de management. E V E R M I N D est son blog collectif de diffusion d'idées mais surtout d'infusion sensible des rapports humains. Bienvenue à vous.

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Publié dans Slide Home, Whatever Works

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