On voudrait regarder la télé

Soudain un silence d’un long instant, là, entre elle à moi. Surpris, gêné, je me vois rompre ce silence-là, sans trop savoir encore pourquoi. Alors je lui dis ça.

– Ça tombe bien, dit-elle du tac au tac, parce que là-bas aussi, en réunion d’équipe ce matin-là, j’ai posé un silence, un long silence, face à lui. Vous vous souvenez : c’est celui qui me cherchait des poux toujours. Et ça a mis fin alors à ses attaques incessantes, à ses jeux à la noix. Comme un enfant qui piaille et qui, au fond, réclame un peu de reconnaissance. Et il est revenu vers moi après la réunion, inquiet et comme pour vérifier que je ne boudais pas !

Et alors ? je me demande en moi-même.
– Alors, poursuit-elle, il y a encore aujourd’hui,  pour moi, comme une énigme dans ce silence-là. Un malaise venu d’ailleurs ?

– Ou bien le contraire peut-être ?
– Je ne comprends pas !
– Ça vous à fait quoi tout à l’heure de me voir rompre le silence là, entre nous ?
– Vraiment rien ! Ça tombait bien, je vous l’ai dit !

Alors je quitte là ce que j’ai cru percevoir d’elle un instant : le plaisir devant l’homme soumis à son silence et puis qui cède. Ça doit plutôt parler de moi, encore une de mes craintes anciennes. Bizarre que ça se réveille là.

– C’est vraiment comme un malaise venu d’ailleurs, répète-t-elle.
– Un malaise d’autrefois ?
Alors, je vois bien là, dans ses yeux, qu’elle me voit venir et qu’elle a un peu peur de repartir en enfance. Mais c’est pour ça aussi qu’elle aime venir en bord de ciel. Alors je la pousse un peu.
– Et qui faisait silence, autrefois ?

Et un souvenir surgit là, comme s’il n’attendait que ça :
– J’aimais revenir de l’école avec des bons points ou des bonnes notes. Souvent. Mais ce n’était que le silence alors.

Et je crois deviner qu’il y a autre chose.

– Tais-toi, s’il te plait, ajoute-t-elle. On voudrait écouter la télé. Ça, c’était le soir à table, quand j’avais simplement envie de parler !

Et elle découvre ainsi qu’elle aime faire aussi ce que jadis on lui faisait.

***

 

André de Châteauvieux

André de Châteauvieux dirige le cabinet de l'Art-de-Changer : un espace singulier dédié à l'accompagnement des dirigeants, à la supervision des coachs et à l'innovation dans le champ du coaching : "Coach de dirigeants et superviseur de coachs, thérapeute et enseignant à l'université de Paris II, j'aime accompagner au cœur des crises et par-delà. Un peu comme un médecin chinois au fond. Un peu chercheur aussi, j'aime animer des journées d'étude pour les fédérations de coachs et puis écrire sur les coulisses de l'accompagnement : Le grand livre de la supervision (Eyrolles, 2010), Le livre d'or du coaching (Eyrolles, 2013). Et parfois vagabonder sur les chemins de traverse avec mon piano à mots."

Publié dans Ever Whatever, Slide Home

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